14/09/2025
Qui est le véritable saint patron des généalogistes ?
Cette question m’a traversé l’esprit alors que je buvais cet été, sur le balcon surplombant mon jardin ensauvagé par les mauvaises herbes et les branches biscornues d’arbres fruitiers délaissés, une tasse de thé froid citronné. Il n’y avait bien entendu aucun rapport entre ce paisible intermède horticole et l’improbable questionnement qui vint subitement me tarauder, me tarabuster et m’asticoter l’esprit. J’ai dû toutefois me soustraire à ma langueur estivale pour me précipiter sur le clavier de mon ordinateur, afin de donner aussitôt ma langue au chat, c’est-à-dire à l’intelligence artificielle numérique qui, désormais, a réponse à tout.
Mon petit doigt clapotant sur le clavier m’a ainsi répondu, en quelques secondes et sans hésitation, que le saint patron des généalogistes est saint Jérôme, puisqu’il est celui des archivistes, des bibliothécaires et des traducteurs dont le travail repose sur la recherche, la conservation et l’interprétation de vieux textes laissés par nos devanciers. Mais ce n’est là qu’une simple affirmation par analogie ! En effet, en réponse aux clics interrogateurs de la souris de mon ordinateur portable, le chat à l’affût s’est contenté de déduire que la haute figure tutélaire des généalogistes ne peut être que le saint homme en question, puisque la recherche, la conservation et l’interprétation des textes anciens seraient des activités cardinales en généalogie.
Saint Jérôme était cependant un brillant érudit, maîtrisant parfaitement le latin, le grec et l’hébreu. Ses travaux de traduction en latin des bibles grecque et hébraïque, de l’an 383 à sa mort en 420, lui ont valu d’être qualifié en 1298 de Docteur de l’Église, titre qui n’a été décerné à ce jour qu’à trente-sept dignitaires. Sans doute est-il flatteur pour un généalogiste d’être associé, par l’intelligence artificielle jouant au chat et à la souris avec les internautes, à un personnage aussi prestigieux que saint Jérôme, mais cet homme, proche du pape Damase Ier et consacrant sa vie à la traduction d’un texte majeur de l’humanité, ne ressemble guère aux généalogistes modernes qui s’intéressent avant tout aux petits textes du quotidien, qui portent surtout sur d’humbles personnes dans de modestes familles, tenues à l’écart par la plupart des universitaires.
La généalogie, longtemps circonscrite aux familles impériales, royales, princières et aristocratiques, ne s’est démocratisée en France qu’à partir de 1978, avec la fondation des premières associations consacrées à l’histoire des familles roturières. La Société généalogique de l’Yonne n’a pas tardé à s’inscrire dans ce vaste mouvement national, en 1981. Ses membres, comme ceux de tous les autres cercles généalogiques dans le pays, sont de formations scolaires et professionnelles très variées, et les meilleurs généalogistes ne sont pas nécessairement les plus érudits, les plus diplômés à l’université. La brillante érudition de saint Jérôme n’est donc pas la qualité qui définit le mieux un bon généalogiste, alors qu’elle est sans doute plus adaptée au cas des archivistes et des bibliothécaires, voire des traducteurs, qui n’accèdent à leurs postes respectifs dans la société qu’après de longues études et l’obtention d’un diplôme. Il y a peu de diplômes en généalogie.
Quel serait donc le véritable saint patron des généalogistes, celui dont la principale qualité définirait le mieux un bon chercheur d’ancêtres ? Le meilleur candidat, qui s’est invité à mon esprit, est saint Thomas, l’un des douze apôtres choisis dans le petit peuple de Palestine. C’est son incrédulité, le fait qu’il ne croit que ce qu’il voit, conformément au bon sens populaire, qui fait de lui le modèle suprême du chercheur accompli. Dans la pensée chrétienne, l’incrédulité est un défaut. Dans la pratique généalogique, c’est en revanche une vertu qui évite de recopier et de diffuser les erreurs des autres. L’intelligence artificielle, que j’ai interrogée sur le clavier de mon ordinateur, m’a répondu que saint Thomas est le patron des maçons et des architectes, car il aurait contribué à la construction d’églises en Inde, lors de sa mission évangélique jusqu’en Orient. Mais le chat numérique a aussi proclamé, sans citer de métier précis ou d’activité particulière, que l’incrédulité de l’apôtre fait de lui « un symbole de la recherche de preuves et de vérité ». C’est cela qui nous importe.
Un bon généalogiste, en effet, ne doit jamais croire sur parole les données fournies par autrui. Il doit toujours les vérifier à partir des sources archivistiques, soit dans les salles de lecture des dépôts d’archives, soit sur les sites électroniques de ces dépôts. Les internautes s’adonnant à la généalogie se comptent de nos jours par centaines de milliers en France. Parmi eux, seuls quelques-uns fréquentent également les salles de lecture. Les autres se contentent de glaner des dates et des lieux sur les sites des centrales commerciales de généalogie, où l’ivraie l’emporte sur le bon grain et où les erreurs se multiplient à l’infini. Rares sont ceux qui citent les cotes d’archives des actes dont ils diffusent le contenu, ou qui publient les permaliens permettant d’accéder en ligne à ces actes sur les sites des dépôts d’archives publiques. Un bon généalogiste ne croit que ce qu’il voit par lui-même. Ce n’est pas tant l’érudition de saint Jérôme que l’incrédulité de saint Thomas qui doit l’animer dans ses recherches. Pour communiquer avec autrui en toute confiance, il doit toujours publier les cotes d’archives et les permaliens des actes qu’il diffuse, et vérifier sur pièce toute donnée fournie.
Pierre Le Clercq, président de la Société généalogique de l’Yonne.
Il s'agit de l'éditorial du n° 187 du bulletin associatif icaunais "Généa-89", supplément du troisième trimestre 2025 de la r***e bourguignonne de généalogie "Nos Ancêtres et Nous".