12/06/2026
La Thaïlande perd la princesse Bha, femme de conviction qui a changé le droit international
Elle n'était pas seulement la fille d'un roi. Elle était la femme qui a regardé en face ce que les autres préféraient ne pas voir. La princesse Bajrakitiyabha Mahidol s'est éteinte le jeudi 11 juin 2026 à Bangkok, à l'âge de 47 ans, après trois ans et demi d'hospitalisation. Procureure, diplomate, militante féministe de terrain, elle a consacré sa vie à transformer le sort des femmes les plus invisibles du monde : celles derrière les barreaux. Et elle y est parvenue. Son nom restera gravé dans le droit international, là où tant d'autres n'ont laissé que des titres.
Juillet 2001. Le moment où tout a basculé.
Il faut raconter ce jour-là. En juillet 2001, une jeune étudiante en droit visite la Prison centrale des femmes de Bangkok. Elle n'est pas là pour une cérémonie protocolaire. Elle est là pour voir. Et ce qu'elle voit la brise et l'embrase à la fois.
Une femme détenue lui raconte ce que c'est qu'élever un enfant en prison. La promiscuité. L'indignité quotidienne. L'absence totale de considération pour les besoins spécifiques d'une mère, d'une femme enceinte, d'un nourrisson né derrière des barreaux. Les prisons thaïlandaises, comme celles du monde entier à cette époque, sont conçues par des hommes, pour des hommes. Les femmes y sont traitées à l'identique des hommes, ce qui signifie concrètement qu'elles n'existent pas vraiment. Pas de soins gynécologiques adaptés. Pas de programme de réinsertion tenant compte de leurs réalités. Pas de protection pour leurs enfants. Les règles internationales alors en vigueur, les Règles Mandela de 1955, ont été élaborées dans un monde où les femmes représentaient moins de 10 % de la population carcérale. Personne ne s'en était préoccupé. Personne n'avait osé en faire une cause.
Cette jeune visiteuse bouleversée, c'est la princesse Bajrakitiyabha Mahidol. Ce jour-là, une indignation naît qui ne la quittera plus jamais. Et cette indignation, elle va la transformer en textes de loi applicables à l'échelle planétaire.
Une femme debout, pas un titre de cour
Née le 7 décembre 1978 à Bangkok, fille unique du premier mariage du roi Maha Vajiralongkorn avec la princesse Soamsawali, elle aurait pu choisir le confort de la représentation. Elle a fait autre chose. Après des études secondaires en pension à Heathfield School à Ascot en Angleterre, elle rentre en Thaïlande et obtient en 2000 deux licences en parallèle : une en droit à l'université Thammasat, une en relations internationales à l'université Sukhothai Thammathirat. Puis elle part aux États-Unis. À Cornell, l'une des meilleures facultés de droit du monde, elle décroche un master en 2002 et un doctorat en 2005, avec une thèse portant sur la protection des droits des accusés. Elle rentre au pays. Elle devient procureure. D'abord à Bangkok en septembre 2006, puis dans la province reculée d'Udon Thani, dans le nord-est du pays. Elle poursuit les criminels. Elle instruit des dossiers. Elle fait le travail.
Mais la prison de juillet 2001 ne la lâche pas.
Le projet Kamlangjai : quand une princesse finance elle-même la dignité des femmes oubliées
En 2006, cinq ans après cette visite fondatrice, elle lance le projet Kamlangjai sur ses fonds personnels. Kamlangjai, en thaïlandais : donner du courage, ranimer l'espoir. Le projet pilote démarre à la Prison centrale des femmes de Bangkok, puis s'étend à des établissements dans tout le pays. Pour la première fois dans l'histoire pénitentiaire thaïlandaise, des femmes détenues enceintes et des mères incarcérées avec leurs enfants bénéficient d'un accompagnement concret : soins de santé adaptés à leurs besoins spécifiques, soutien psychologique, formation professionnelle pour préparer la sortie, aide à la réinsertion sociale. Le projet repose sur une idée simple et révolutionnaire : une femme qui sort de prison avec des compétences et de la dignité a infiniment moins de chances d'y retourner.
Puis Bajrakitiyabha passe à l'étape supérieure.
Les Règles de Bangkok : quand une femme change le droit international
En 2008, elle lance un second projet, ELFI, Enhancing Lives of Female Inmates, cette fois à vocation internationale. Son objectif est clair et brutal : forcer les Nations Unies à combler un vide juridique scandaleux vieux de plus d'un demi-siècle. Depuis 1955, les Règles Mandela régissaient les prisons du monde entier. Ces règles ne prévoyaient rien de spécifique pour les femmes. Absolument rien. Une femme enceinte emprisonnée n'avait aucune garantie internationale. Une mère allaitant derrière les barreaux n'existait pas dans le droit international. Les femmes victimes de violences conjugales ou de traite, surreprésentées dans les prisons du monde entier, n'avaient aucune protection juridique universelle.
En 2009, poussé par Bajrakitiyabha, le gouvernement thaïlandais soumet une résolution à la Commission des Nations Unies pour la prévention du crime et la justice pénale. La résolution décrit en détail la vulnérabilité spécifique des femmes incarcérées dans des systèmes conçus pour les hommes. Elle déclenche une série de réunions internationales. Et le 21 décembre 2010, l'Assemblée générale des Nations Unies adopte pour la toute première fois dans son histoire un ensemble de règles spécifiquement dédiées aux femmes prisonnières. Soixante-dix règles. Les Règles pour le traitement des femmes prisonnières et les mesures non privatives de liberté pour les femmes délinquantes. Le monde entier les connaît sous un seul nom : les Règles de Bangkok.
Ces soixante-dix règles couvrent tout ce que le monde avait ignoré. Les soins de santé reproductifs en détention. La protection des femmes victimes de violences avant leur incarcération. Les conditions d'accueil des nourrissons nés en prison. Les alternatives à l'emprisonnement pour les mères de jeunes enfants. La prévention des violences sexuelles commises en détention. L'ONUDC, l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, l'a dit sans détour : nous devons une dette immense à la princesse Bajrakitiyabha pour ses efforts déterminés à faire adopter ces règles par l'Assemblée générale en 2010, et à pousser leur mise en oeuvre mondiale.
Une femme a fait ça. Pas un comité anonyme. Pas un groupe de travail lointain. Une femme de 31 ans qui, neuf ans plus tôt, avait écouté une prisonnière lui raconter sa vie.
Une militante internationale à la tribune des Nations Unies
En septembre 2008, elle est nommée ambassadrice nationale d'ONU Femmes pour la Thaïlande. Elle s'engage corps et âme dans la campagne mondiale Dites NON à la violence contre les femmes. Résultat concret : la Thaïlande collecte plus de trois millions de signatures, devenant le pays contribuant le plus massivement à cette campagne à l'échelle mondiale.
En décembre 2011, elle est élue présidente de la Commission des Nations Unies pour la prévention du crime et la justice pénale. Elle y traite de traite des êtres humains, de corruption systémique, de migrations forcées, de crime organisé transnational.
De 2012 à 2014, elle représente la Thaïlande comme ambassadrice en Autriche et représentante permanente aux Nations Unies à Vienne, où elle préside des sessions des organes directeurs de l'ONUDC.
Le 14 février 2017, l'ONUDC la nomme ambassadrice de bonne volonté pour l'État de droit en Asie du Sud-Est. Elle est chargée de promouvoir la justice équitable, de protéger les groupes vulnérables, de lutter contre la corruption dans toute la région. En janvier 2018, elle se rend en personne dans la prison des femmes de Chiang Mai, accompagnée de diplomates et de responsables pénitentiaires régionaux. Elle ne délègue pas. Elle va voir. Comme en 2001. Toujours.
Elle a dit en 2013 à l'agence Associated Press : une société ne peut pas se développer s'il y a de l'injustice. Sans état de droit, sans un système judiciaire digne, c'est toujours le chaos. L'état de droit est un pilier essentiel du développement, de la croissance économique, et bien sûr des droits humains. Elle n'a pas dit ça depuis un palais. Elle l'a dit depuis les prisons, depuis les tribunes de l'ONU, depuis les textes de loi qu'elle a arrachés à la négligence des puissants.
Trois ans d'agonie silencieuse
Le 14 décembre 2022, lors d'un championnat d'excellence canine de l'armée royale thaïlandaise à Pak Chong dans la province de Nakhon Ratchasima, la princesse s'effondre. Une bactérie à mycoplasme avait déclenché une arythmie cardiaque sévère. Elle est transportée d'urgence en hélicoptère à l'hôpital Chulalongkorn de Bangkok. Elle n'en reprendra jamais conscience.
Le palais thaïlandais distille alors l'information au compte-gouttes, sous la protection des lois de lèse-majesté parmi les plus dures au monde, pouvant aller jusqu'à quinze ans de prison par charge. En août 2025, le bureau de la maison royale révèle une grave infection sanguine, sous assistance respiratoire et rénale permanente. Trois semaines avant son décès, un nouveau bulletin médical mentionne une infection abdominale causée par une inflammation du gros intestin devenue incontrôlable, avec hypotension et troubles de la coagulation. La population thaïlandaise comprend que l'inévitable approche.
Elle s'éteint paisiblement le 11 juin 2026 à 19h48, heure locale. Elle avait 47 ans.
Un deuil populaire et sincère
Aux abords de l'hôpital Chulalongkorn, le lendemain, des Thaïlandais ordinaires viennent spontanément rendre hommage. Des retraitées, des anciennes fonctionnaires, des gens du peuple tenant des portraits entre leurs mains. La princesse Bha a travaillé pour aider le peuple thaïlandais lorsqu'elle était au ministère de la Justice, notamment les prisonnières, dit l'une d'elles en larmes. Ce n'est pas une oraison de cour. C'est la vérité nue de quelqu'un qui sait exactement ce qu'il a perdu.
Le Premier ministre Anutin Charnvirakul déclare : cette perte n'est pas seulement une mauvaise nouvelle annoncée au peuple, mais un deuil immense dans le coeur de la nation entière. Sa dépouille sera exposée en chapelle ardente au Grand Palais de Bangkok, et les funérailles auront lieu avec les plus grands honneurs royaux.
Une succession qui restera masculine
La mort de Bajrakitiyabha pose une question que la Thaïlande n'a pas encore voulu trancher. Le roi Maha Vajiralongkorn, 73 ans, père de sept enfants issus de quatre mariages, n'a toujours pas désigné d'héritier officiel. Les règles de succession favorisent les hommes, et c'est le prince Dipangkorn Rasmijoti, son fils cadet, qui est considéré comme héritier présomptif. Ce pays qui vient de perdre une femme ayant consacré sa vie aux droits des femmes incarcérées, aux victimes de violence, aux invisibles du droit pénal, confiera donc son avenir à une succession qui, par principe, les exclut.
La Thaïlande porte également le deuil de la reine mère Sirikit, mère du roi, décédée le 24 octobre 2025 à l'âge de 93 ans.
Il reste soixante-dix règles gravées dans le droit international. Il reste des milliers de femmes détenues qui ont accouché dans des conditions décentes, qui ont pu garder leurs enfants près d'elles, qui ont eu une chance réelle de reconstruire leur vie. Il reste l'exemple d'une femme qui a refusé de se contenter d'être un symbole. La princesse Bajrakitiyabha Mahidol a vu, a compris, a agi, et a changé le monde.
Repose en paix, princesse Bha.