20/10/2026
LETTRE OUVERTE AUX REPRÉSENTANTS DE L’ÉTAT, AUX POLITIQUES, AUX DÉCIDEURS ÉCONOMIQUES.
ET SI LES ASSOCIATIONS ÉTAIENT LA FORCE INVISIBLE DE NOTRE DÉMOCRATIE ?
ET SI NOUS ARRÊTIONS VRAIMENT ?
La semaine dernière, alors que l’actualité était dominée par les mobilisations sociales, marquées samedi par de trop violents débordements, une autre mobilisation, beaucoup plus discrète, s’est déroulée partout en France autour d’une question provocatrice : « Et si nous arrêtions vraiment ?".
Pendant six jours les associations ont voulu rendre visible ce qui ne l’est plus suffisamment : tout ce qu’elles accomplissent au quotidien sans que nous le voyions plus :
- Aider une personne âgée à se lever,
- Accompagner un enfant en situation de handicap,
- Protéger un mineur en danger,
- Héberger une famille sans solution,
- Permettre à quelqu’un éloigné de l’emploi de retrouver sa place dans la société,
- Mobiliser des milliers de personnes autour d’Octobre Rose pour sensibiliser au dépistage du cancer du sein…
Autant d’actions devenues presque invisibles à force d’être assurées.
Et pourtant, le secteur est en souffrance : 58 % des associations employeuses ont subi une baisse ou une suppression de leurs financements publics et 63 % ont déjà dû revoir leurs activités à la baisse.
Si les associations s’arrêtaient vraiment, qui ferait ce qu’elles font aujourd’hui ?
Derrière chaque structure qui réduit son activité ou disparaît, il y a d’abord des personnes qui ne sont plus accompagnées. Mais il y a peut-être davantage encore : une société qui perd peu à peu une partie des liens qui lui permettent de tenir.
Ce débat sur le financement a pris ces dernières semaines une tournure polémique. Le Journal du Dimanche a consacré sa Une aux « 60 milliards d’argent public » dont bénéficieraient les associations, en dénonçant « beaucoup d’opacité ».
Le chiffre est impressionnant. Mais que recouvre-t-il exactement ? La difficulté est qu’il additionne des réalités très différentes : environ 23 milliards d’euros de subventions proprement dites, mais aussi de la commande publique et des dépenses fiscales liées aux dons et au mécénat. Or une commande publique n’est pas une subvention : c’est le paiement d’une prestation ou d’une mission. Et une réduction fiscale accordée à celui qui fait un don n’est pas davantage un chèque versé par l’État à une association.
L’Inspection générale des finances estime elle-même à plusieurs dizaines de milliards les financements publics qui bénéficient au secteur associatif, tout en précisant qu’ils servent très majoritairement à mettre en œuvre des politiques publiques. Autrement dit, une grande partie de cet argent ne finance pas « les associations » comme une fin en soi : il finance, à travers elles, des missions dont notre société a besoin.
Le vrai débat n’est donc peut-être pas de savoir combien « coûtent » les associations, mais de mesurer ce qu’elles permettent de faire.
Face aux architectures de violence, il faut faire émerger des « architectures humanistes », ou des « architectures de solidarités ».
1,5 million d’associations en France, n’est pas une infrastructure administrative. C’est la démocratie en acte. C’est la République qui respire ».
La fraternité, la confiance, la coopération ou la solidarité ne peuvent rester des valeurs abstraites. Elles ont besoin de lieux où elles se pratiquent, d’organisations qui les entretiennent, de femmes et d’hommes qui les incarnent et de moyens qui leur permettent de durer.
Ce « capital social, patiemment tissé en temps ordinaire », permettra à une communauté de résister lorsque surviendra la crise. D’où l’importance de ne pas seulement multiplier les bonnes initiatives, mais de renforcer les systèmes qui les rendent possibles, de relier ce qui fonctionne déjà et de donner aux innovateurs sociaux autre chose que des financements précaires.
Une société humaniste ne tient pas seulement par les valeurs qu’elle proclame. Elle tient par les lieux, les organisations et les relations qui permettent de les vivre. Et ces architectures de solidarité doivent, comme toutes les architectures, être construites, entretenues et financées.
Mais si les associations participent à cette architecture humaniste, ne faudrait-il pas aller encore plus loin et les considérer comme l’une des infrastructures essentielles de notre société ?
« Le lien social est une infrastructure de survie, de santé et de démocratie. »
Ce capital social ne naît pas spontanément le jour où survient une catastrophe. Il est produit en temps ordinaire par des lieux et des organisations qui créent de la confiance et rendent l’entraide possible, « au premier rang desquels les associations ».
Nous savons financer des routes parce qu’une société doit pouvoir circuler, des réseaux électriques parce qu’elle a besoin d’énergie, des hôpitaux parce qu’elle doit pouvoir soigner.
Peut-être devons-nous apprendre à regarder de la même manière les infrastructures relationnelles qui permettent à une société de faire société. Non comme « une dépense sociale parmi d’autres », arbitrable à la baisse lorsque les budgets se resserrent, mais comme un investissement dans notre robustesse collective. Et c’est précisément pourquoi leur financement pose une question qui dépasse la seule question budgétaire.
Aucune association n’a évidemment un droit inconditionnel à l’argent public : les financements doivent être transparents, justifiés, évalués. Mais la vitalité de la société civile ne devrait pas devenir une variable idéologique fluctuant au gré des alternances et des causes que chaque majorité juge plus ou moins dignes d’être soutenues.
Une démocratie a besoin que puissent continuer d’exister des organisations capables de répondre à des besoins que le marché ne peut ou ne veut pas prendre en charge, mais aussi à ceux que l’État ne voit plus, pas encore, ou ne sait plus atteindre. Entre l’État et le marché, il existe un troisième pilier : la société civile organisée.
Préserver son indépendance, son pluralisme et sa capacité d’action, c’est donc bien davantage que défendre les associations. C’est entretenir cette infrastructure invisible qui nous permet de prendre soin les uns des autres, de continuer à faire société lorsque tout va bien et de rester une société lorsque tout va mal.
C’est peut-être, tout simplement, prendre soin de notre démocratie.
Maurice Alazet
Président Habitat et Humanisme Eure