Organisation mondiale des diplômés d'Al-Azhar

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Discours de Son Éminence le Grand Imam,Pr. Dr Ahmad Al-Tayeb,Cheikh d'Al-Azhar Al-Sharif etPrésident du Conseil des Sage...
27/08/2026

Discours de Son Éminence le Grand Imam,
Pr. Dr Ahmad Al-Tayeb,
Cheikh d'Al-Azhar Al-Sharif et
Président du Conseil des Sages Musulmans

Prononcé à l'occasion de la célébration de l'anniversaire de la naissance du Prophète (Al-Mawlid An-Nabawi al-Sharif)
1448 H - 2026 apr. J.-C.

Dans la salle Al-Safwa, al-Kayan al-'Askari, à la Capitale administrative

13 rabi' al-Awwal 1448 H/ 26 août 2026 apr. J.-C.











Au nom d’Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux.
Louange à Allah ! Que la prière, la paix et les bénédictions d'Allah soient accordées à notre maître Muḥammad, à sa famille, à ses compagnons, et à ceux qui suivent sa guidance.

Son Excellence le Président / Abdel Fattah El-Sisi, Président de la République arabe d'Égypte (qu'Allah le préserve et le garde !)

Honorable audience,
Assalāmu ʻalaykum wa raḥmatu Allāhī wa barakātuh (Que la paix, la miséricorde ainsi que les bénédictions d’Allah soient sur vous !)
Monsieur le Président,
En préambule à mon discours, j’ai le plaisir de vous présenter mes meilleurs vœux, ainsi qu’à l’honorable audience et à l’ensemble du peuple égyptien, à l’occasion de la commémoration de la naissance du meilleur des êtres humains, du plus miséricordieux et du plus noble d’entre eux : notre maître Muḥammad. Que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, ainsi que sur tous ses frères, prophètes et messagers.
J’ai également le plaisir de présenter mes meilleurs vœux à l’ensemble de la nation arabe et musulmane — peuples, rois, présidents et émirs —, ainsi qu’à tous ceux qui aiment cet illustre Prophète ﷺ, apprécient son message divin et reconnaissent son rôle crucial dans l’édification de la civilisation humaine, fondée sur les principes de justice, de liberté et d’égalité entre les êtres humains.
Honorable audience,
Aujourd’hui, près de quinze siècles se sont écoulés depuis la naissance du Messager de l’humanité, et pourtant, notre monde contemporain, en Orient comme en Occident, cherche encore la lumière de ce flambeau qui illumina l’existence après une longue nuit d’épaisses ténèbres, alors que le soleil de la civilisation humaine semblait voué à un coucher sans lendemain. La raison en est que le monde avait alors un besoin impérieux d’une nouvelle culture et d’un système différent, capables de mettre fin à la culture de la tyrannie et de remplacer les régimes fondés sur la force et le despotisme, ainsi que sur les liens du sang et la logique des tribus et des clans.
"Allah, le Très-Haut, voulut alors que cette culture alternative surgisse de la péninsule Arabique et qu’elle trouve dans le principe de l’unicité divine (Tawḥīd) et dans la langue de la Révélation prophétique les fondements d’une unité embrassant le monde entier."
Lorsque cette lumière muḥammadienne apparut, le monde était largement dominé par deux grandes puissances rivales, engagées dans des conflits incessants : l’Empire p***e à l’Est et l’Empire romain d’Orient à l’Ouest. Leurs rapports étaient régis par une logique que résume cette maxime : « Celui qui te côtoie est ton ennemi : tu le soumets ou il te soumet ; tu entreprends de le combattre dès que tu le peux, ou il entreprend de te combattre dès qu’il le peut… » Cette logique s’appliquait avec la plus grande rigueur aux relations entre ces deux puissances ainsi qu’à leurs rapports avec les territoires qui allaient, par la suite, entrer dans le monde musulman.
Évoquer l’attitude du jeune État musulman à l’égard de ces deux grandes puissances dépasserait certes, dans le temps comme dans l’espace, les limites de cette allocution. Il nous suffira toutefois de rappeler ce que les annales du Moyen Âge ont consigné au sujet de ce conflit : en l’espace de quelques années seulement, ces deux puissances furent toutes deux vaincues par l’État naissant, comme le souligne le professeur Al-ʿAqqād.

Honorable assistance !
Comme le présent ressemble au passé ! Comme notre monde contemporain ressemble au monde d’hier, lorsque ce noble Prophète fut envoyé ! Mais surtout, combien le monde d’aujourd’hui a besoin de la guidance de Muḥammad ﷺ pour être délivré du bourbier dans lequel il s’est enlisé, fait de maux, de maladies psychologiques et sociales et de fléaux moraux ; pour être délivré aussi des politiques d’oppression, d’injustice et de violence envers les pauvres et les faibles auxquelles il s’est abandonné, ainsi que de tout ce qui en a résulté : crises économiques, troubles politiques, tensions et conflits, tourments de l’existence et épreuves de la vie.
Peut-être le plus grave des périls auxquels l’homme se trouve confronté à notre époque, et qui le guettent de toutes parts, réside-t-il dans la disparition de la valeur de la miséricorde et de la compassion mutuelle entre les êtres humains. C’est une valeur dont Allah a fait l’éloge chez Ses prophètes et qu’Il a portée à sa plénitude chez le Sceau des Prophètes, au point qu’elle en est devenue l’un des traits les plus distinctifs et l’une des qualités les plus manifestes. C’est à ce titre qu’Allah, le Très-Haut, a fait, dans le Noble Coran, l’éloge du caractère de ce Messager, qu’Il a qualifié de sublime, en disant : « Et tu es certes d’une moralité éminente. » [Al-Qalam, 68 : 4] Les savants ont longuement médité ce verset et en ont dégagé des enseignements d’une grande profondeur, notamment quant à ce qu’il révèle de la singularité de ce Prophète, qui se distingua par des qualités morales d’une exceptionnelle élévation, telles qu’elles ne furent reconnues à nul autre parmi les êtres humains.
La première conclusion que les oulémas ont tirée de ce verset est que la grandeur des qualités morales du Prophète ﷺ est d’une ampleur absolue, qui ne connaît ni limites ni restrictions, et que ses vertus sont, elles aussi, d’une étendue sans bornes. Car l’ampleur de l’attribut implique nécessairement celle de l’être auquel cet attribut se rapporte. Son épouse, notre Dame ʿĀʾisha, Mère des croyants — qui, mieux que quiconque, le connaissait —, interrogée sur son caractère, répondit : « Son caractère était le Coran. » Selon une autre version : « Son caractère était le Coran : il agréait ce que le Coran agrée et désapprouvait ce qu’il désapprouve. »
Cela signifie que le Prophète ﷺ réunissait en lui toutes les qualités louables mentionnées dans le Noble Coran et était exempt de tout trait blâmable contre lequel celui-ci met en garde. Ainsi, « les traits de son caractère sublime s’apparentent aux significations du Coran par leur ampleur et leur universalité ». C’est là ce que les savants entendent par « l’ampleur suprême ». C’est en ce sens également que « ses qualités morales ﷺ embrassaient toutes les formes de vertus propres aux fils d’Adam, et s’étendaient même à toutes les catégories de créatures de l’univers ». C’est encore à partir de cette ampleur exceptionnelle que de nombreux savants considèrent qu’Allah, le Très-Haut, a envoyé Muḥammad ﷺ aux Arabes comme aux non-Arabes, aux hommes comme aux djinns, ainsi qu’à toutes les nations.. Certains vont plus loin encore et estiment qu’il ﷺ fut également envoyé aux anges et à l’ensemble des autres créatures, en se fondant sur la parole d’Allah le Très-Haut :
- « Nous ne t'avons envoyé que comme une miséricorde pour les mondes » [Sourate Al-Anbiya, 107].
- « Nous ne t'avons envoyé qu'à l'ensemble des hommes, en tant qu'annonciateur et avertisseur ; mais la plupart des gens ne savent pas » [Sourate Saba, 28].
De même, le Prophète dit dans le hadith authentique : « J’ai été envoyé à toute la création et [la lignée des] prophètes a été scellée par moi. »

Honorable assistance !
Dans ce que l’humanité endure aujourd’hui — cette succession de guerres, de sang versé et de corps déchiquetés, ces maisons et ces hôpitaux qui s’effondrent sur les enfants, les femmes et les malades, ces promesses trahies et ces engagements violés —, il y a pour nous matière à méditer, et bien assez pour nous dispenser de longs développements. Je ne parle pas ici de comparer l’atrocité des guerres du XXIᵉ siècle à la justice qui caractérisait celles que mena celui dont nous célébrons la mémoire bénie, et que menèrent après lui ses califes et ses partisans. Car une telle comparaison, outre qu’elle se prête difficilement à la concision et au résumé, met en présence deux réalités antinomiques, qui ne sauraient, à aucun égard, avoir quelque commune mesure. Il reste néanmoins possible d’évoquer, en quelques lignes, certains aspects de l’éthique de la guerre en Islam, qui donnent à entrevoir — ne serait-ce que de loin — l’une des dimensions de la grandeur de celui dont la mémoire est si profondément vénérée dans l’esprit, le cœur et les sentiments des musulmans.
Les oulémas rappellent, en premier lieu, à ce propos, que la raison qui justifie le combat en Islam n’est nullement de contraindre les hommes à embrasser cette religion, pas plus que de leur imposer l’adhésion à une doctrine sociale ou économique déterminée. Le combat n’a, en réalité, d’autre raison d’être que de repousser l’agression et d’y faire obstacle :
- « Et combattez pour la cause d'Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas, car Allah n'aime pas les transgresseurs. » [Sourate Al-Baqarah, 190].
- « Si quelqu'un vous attaque, attaquez-le de la même manière qu'il vous a attaqués. Et craignez Allah, et sachez qu'Allah est avec ceux qui Le craignent » [Sourate Al-Baqarah, 194].
- « Nulle contrainte en religion ! Le bon chemin s'est distingué de l'erreur » [Sourate Al-Baqarah, 256].

Un jour, un homme voulut contraindre son fils à embrasser l'Islam ; le Prophète l'en dissuada et l'en empêcha. Dans une autre situation, une femme non musulmane vint trouver le calife 'Umar ibn Al-Khattâb pour lui demander une faveur. Il l'invita à se convertir à l'Islam, mais elle refusa. Il se souvint alors du verset coranique qui interdit la contrainte en religion : « Nulle contrainte en religion ! » Il craignit d'être de ceux qui le transgressent et s'adressa à Allah en s'excusant : « Ô Allah, je l'ai guidée et je ne l'ai pas contrainte. »
Il arriva qu’un homme voulut contraindre son fils à embrasser l’Islam. Le Prophète ﷺ le lui interdit et l’en empêcha. Une femme non musulmane vint un jour trouver le calife ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb — qu’Allah l’agrée — pour lui demander de satisfaire l’un de ses besoins. Il l’invita à embrasser l’Islam, mais elle refusa. Il se rappela aussitôt le verset qui prohibe toute contrainte en matière de religion, dans lequel Allah, le Très-Haut, dit : « Nulle contrainte en religion » [Al-Baqara, 2 : 256]. Craignant alors d’avoir enfreint cette prescription divine, il se tourna vers Allah, le Très-Haut, pour s’en excuser, en disant : « Ô Allah ! Je n’ai fait que l’orienter vers la bonne voie, sans la contraindre. »
Dès lors que la raison du combat se limite à repousser l’agression, la guerre relève, dans la législation musulmane comme dans les législations des autres religions, et même au regard des impératifs de la conscience humaine, de ces nécessités qu’il convient d’éviter autant que possible. C’est en ce sens que le Prophète ﷺ a dit : « Ne souhaitez pas la rencontre de l’ennemi, et demandez à Allah de vous accorder la préservation. »
Lorsque les musulmans se résolvent à entrer en guerre, ils ont l’obligation, en vertu de la loi musulmane, de ne pas engager le combat contre leurs adversaires avant de leur avoir laissé le choix entre trois possibilités : embrasser l’Islam, conclure un traité de paix ou combattre, le combat ne devenant alors qu’un recours imposé par la nécessité et auquel il n’est plus possible de se soustraire.
C’est en ce sens que le Prophète ﷺ s’adressa à Muʿādh ibn Jabal, qui commandait alors les combattants au cours de l’une des batailles. Il lui adressa une recommandation dont l’histoire ne connaît guère d’équivalent en matière d’équité, de justice et de respect des droits d’autrui, quand bien même il s’agirait d’ennemis engagés dans le combat. Le Prophète ﷺ lui dit : « Ne les combattez pas avant de les avoir appelés [à l’Islam]. S’ils refusent, ne les combattez pas avant qu’ils ne commencent eux-mêmes à vous combattre. S’ils commencent à vous combattre, ne les tuez pas avant qu’ils n’aient tué l’un des vôtres. Montrez-leur alors celui qui aura été tué et dites-leur : “N’y a-t-il pas une voie meilleure que celle-ci ?” Car qu’Allah guide, par ton intermédiaire, un seul homme est meilleur pour toi que tout ce sur quoi le soleil se lève et se couche. » Les malikites et les hanafites sont allés jusqu’à considérer comme obligatoire « d’attendre trois jours après les avoir appelés à l’Islam et de ne pas engager l’affrontement avant le quatrième jour », dans l’espoir qu’ils embrassent l’Islam ou qu’ils se montrent disposés à conclure un traité de paix ou une trêve. Le fondement de ces prescriptions se trouve dans le hadith rapporté par Ibn ʿAbbās — qu’Allah l’agrée — : « Jamais le Messager d’Allah ﷺ ne combattit un peuple sans l’avoir d’abord appelé à l’Islam. »
Parmi les principes de la jurisprudence de cette législation qui suscitent, chez celui qui les médite, respect et admiration, figure l’interdiction formelle d’engager le combat contre ceux auxquels l’appel de l’Islam n’est pas encore parvenu de manière à leur faire connaître les vertus de cette religion et les droits qu’elle garantit aux hommes en matière de justice, d’égalité et de vie digne, tant dans le domaine de la foi que dans ceux de la législation et de la morale. En d’autres termes, il est interdit de les attaquer par surprise ou de les prendre au dépourvu avant qu’ils n’aient été dûment avertis et invités à embrasser l’Islam, après que celui-ci leur aura été présenté de manière suffisamment claire, ou qu’ils n’aient été invités à conclure un traité de paix.
Lorsque les combats commencent, des textes formels et sans équivoque enjoignent aux commandants des armées musulmanes de respecter les droits des personnes vulnérables dont on ne saurait raisonnablement craindre qu’elles commettent une agression ou prennent les armes. Il est ainsi interdit de porter atteinte aux femmes ou de les tuer, de même qu’il est interdit de tuer les enfants, quelle que soit la violence avec laquelle l’ennemi combat les musulmans. Il est également interdit de tuer les vieillards, les moines et ceux qui ont trouvé refuge dans les églises, les temples et les lieux de culte, ainsi que les blessés, les malades et les personnes atteintes d’affections chroniques. Il est enfin interdit de tuer les personnes atteintes de troubles mentaux, les aveugles et les cultivateurs.
Il est également interdit de tuer les bêtes et les animaux, sauf lorsqu’ils sont abattus à des fins alimentaires. Leur abattage devient alors licite en raison de la nécessité de s’en nourrir, mais uniquement dans la mesure requise par le besoin. Ibn Ḥazm va plus loin encore en affirmant : « Il n’est absolument permis de mettre à mort aucun de leurs animaux, qu’il s’agisse de chameaux, de bovins, d’ovins, de chevaux ou de porcs. »
L’imam al-Shāfiʿī — qu’Allah l’agrée — était allé, avant Ibn Ḥazm, plus loin encore dans l’affirmation de l’importance que la législation musulmane attache à la préservation des vies humaines et à l’interdiction de verser le sang. Il considérait, en effet, que si l’armée musulmane attaquait l’ennemi et le prenait par surprise avant de l’avoir appelé à l’Islam, causant ainsi la mort de certains de ses membres, la règle juridique applicable en pareil cas imposerait aux membres de l’armée musulmane responsables de leur mort de verser le prix du sang dû pour chacune des victimes.
Il est également interdit de mutiler les cadavres de l'ennemi, en se fondant sur l'interdiction qu'en a faite le Prophète et sur son avertissement contre ce crime odieux : « Gardez-vous de la mutilation (des corps) sur le champ de bataille ! » Par ailleurs, les oulémas affirment l'interdiction de la mutilation des cadavres de l'ennemi, même si ce dernier a procédé à la mutilation des cadavres des martyrs musulmans.

Honorable audience,
Ce que nous venons d’évoquer est loin de résumer tout ce que recouvre la jurisprudence de la guerre dans la législation musulmane. Il existe, en effet, de nombreuses autres règles qui encadrent la conduite du jihād dans la voie d’Allah, avant le combat, pendant son déroulement et après sa cessation. Il s’agit notamment des règles relatives aux traités, aux garanties de sécurité, à la conclusion des accords de paix et au traitement des prisonniers, ainsi que de bien d’autres dispositions dont la législation musulmane est particulièrement riche. Toutes ces dispositions reposent sur la mise en œuvre des valeurs de miséricorde, de justice et de bienfaisance, valeurs qui trouvent leur application dans chacun de ces préceptes, jusque dans leurs moindres détails.

Honorable audience,
Je le répète, comme je l’ai déjà dit : le rapprochement entre les guerres d’hier et celles d’aujourd’hui ne consiste pas tant à comparer les guerres de l’Islam à celles de la civilisation du XXIᵉ siècle qu’à mettre en lumière le besoin qu’éprouve aujourd’hui le monde d’un sauveur — ou, si l’on veut, d’une bouée de sauvetage — qui lui évite de sombrer davantage encore dans une immensité de ténèbres. Cette bouée de sauvetage réside dans le fait de raviver, en ce jour anniversaire de sa naissance, le souvenir de la vie et de l’exemple du Prophète de l’humanité, et de s’éclairer à la lumière des valeurs humaines dont Allah l’a fait porteur, qu’il recommanda à sa communauté et, à travers elle, à l’ensemble des nations. Il en a concentré la substance dans ces paroles concises et pleines de sagesse. Que les prières et la paix d’Allah soient sur lui : « Je vous ai laissés sur la voie claire et éclatante (la voie blanche), dont la nuit est semblable au jour ; ne s'en écarte que celui qui est voué à la perdition. »
Merci pour votre aimable écoute.
Wassalāmu ʻalaykum wa raḥmatu Allāhī wa barakātuh

Mashyakhat al-Azhar Al-Sharif
Le 11 rabi' al-awwal h.1448 H/ 24 août 2026 apr. J.-C.

Ahmad Al-Tayeb
Cheikh d'Al-Azhar

« Les Arabes à l’abattoir » : quand un slogan de haine interroge les valeurs de la République françaisePar Pr Oussama Na...
27/06/2026

« Les Arabes à l’abattoir » : quand un slogan de haine interroge les valeurs de la République française
Par Pr Oussama Nabil
Faculté des Langues et de Traduction – Université Al-Azhar

Le soir du 5 juin 2026, dans une discothèque de la ville de Rodez, dans le sud de la France, une scène préoccupante aurait eu lieu : des participants ont été filmés scandant un slogan à caractère raciste : « Marine au pouvoir, les Arabes à l’abattoir ».
Certains pourraient être tentés de minimiser de tels propos en les présentant comme un simple dérapage, une provocation ou un moment d’excès dans un contexte festif. Pourtant, l’Histoire nous rappelle que les grandes dérives de haine ne commencent pas toujours par des actes de violence physique. Elles commencent souvent par des mots, des slogans et des discours qui construisent progressivement l’image d’un « ennemi intérieur ». La politique est le domaine du débat, de la confrontation des idées et de la diversité des opinions. Mais lorsqu’un groupe humain est désigné comme une cible en raison de son origine réelle ou supposée, on quitte le terrain de l’expression politique pour entrer dans celui de la stigmatisation et de la déshumanisation.
Une phrase telle que « les Arabes à l’abattoir » n’est pas une opinion politique. Elle porte une violence symbolique qui remet en cause l’un des fondements essentiels de la République : la coexistence de citoyens égaux en dignité et en droits. L’un des aspects les plus troublants de l’affaire de Rodez réside également dans la discrétion de l’écho médiatique qui l’a accompagnée. Face à un slogan d’une telle brutalité visant une partie de la population, une question mérite d’être posée : la réaction médiatique aurait-elle été aussi limitée si une autre composante de la société française avait été visée ?
Le rôle de la presse dans une démocratie ne consiste pas seulement à couvrir les grands événements politiques. Il est aussi d’alerter lorsque des discours menacent le vivre-ensemble. Laisser passer les premiers signes de banalisation de la haine peut conduire progressivement à transformer l’inacceptable en simple bruit de fond social.
Interroger ce silence relatif ne signifie pas accuser l’ensemble des médias français de complaisance ou de partialité. La presse française a souvent joué un rôle essentiel dans la dénonciation du racisme et la défense des victimes de discriminations. Mais la force d’un principe se mesure à sa capacité à être appliqué avec la même exigence, quelle que soit l’identité des personnes visées.
La France elle-même connaît des exemples qui montrent les conséquences du rejet et de l’exclusion. Dans certains stades, des joueurs noirs ou issus de l’immigration ont été la cible d’insultes racistes que certains ont tenté de réduire à de simples provocations sportives. Pourtant, ces paroles ont profondément blessé parce qu’elles remettaient en question l’appartenance de citoyens français à leur propre pays.
Les émeutes des banlieues françaises de 2005, déclenchées après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré à Clichy-sous-Bois, ont également révélé combien le sentiment d’exclusion et de marginalisation pouvait fragiliser la cohésion nationale. Malgré la complexité des causes, ces événements ont montré qu’une société ne peut ignorer durablement les fractures ressenties par une partie de sa jeunesse.
L’histoire européenne offre également des leçons douloureuses. Dans les années 1930, la persécution des Juifs en Europe fut précédée par des années de propagande qui les présentaient comme une menace intérieure. Les mots ont préparé les esprits avant que la discrimination et la violence ne deviennent réalité.
Dans les Balkans, dans les années 1990, les discours nationalistes extrêmes ont contribué à diviser des populations qui avaient vécu côte à côte pendant des décennies. La transformation du voisin en ennemi a ouvert la voie à des guerres et à des blessures humaines profondes.
Au Royaume-Uni, le meurtre raciste du jeune Stephen Lawrence en 1993 a provoqué un vaste débat national sur le racisme et les discriminations.
En Norvège, les attentats commis par Anders Breivik en 2011 ont montré comment une idéologie fondée sur la peur de l’autre et le rejet de la diversité pouvait, chez certains individus, se transformer en violence meurtrière.
Ces exemples ne signifient pas que chaque slogan extrémiste conduit automatiquement à une tragédie. Mais ils rappellent une vérité essentielle : lorsqu’une société accepte la déshumanisation d’une partie de ses membres, elle fragilise ses propres fondations.
L’affaire de Rodez n’est donc pas seulement une question concernant les Français d’origine arabe. C’est une question qui concerne toute la France. Une République fondée sur la liberté, l’égalité et la fraternité ne peut accepter qu’une partie de ses citoyens ait le sentiment que sa dignité bénéficie d’une protection moindre. La paix sociale ne disparaît pas brutalement. Elle s’érode lorsque l’insulte devient ordinaire, lorsque la haine devient une plaisanterie et lorsque l’indifférence remplace l’indignation. Protéger la société commence par protéger le langage contre sa transformation en arme. Défendre la dignité de l’autre, quelles que soient ses origines, son nom ou ses croyances, c’est finalement défendre la République elle-même.

La Hijra : un voyage du lieu vers les valeursPr Oussama NabilFaculté des Langues – Université Al-AzharLorsque l’on enten...
16/06/2026

La Hijra : un voyage du lieu vers les valeurs
Pr Oussama Nabil
Faculté des Langues – Université Al-Azhar
Lorsque l’on entend le mot « Hijra » ou « migration », on pense souvent à un déplacement d’un lieu vers un autre. Pourtant, dans les religions révélées, l’hégire dépasse largement la simple traversée d’un espace géographique. Elle représente avant tout un voyage intérieur : un passage de la peur à la sécurité, de l’injustice à la justice, de l’oppression à la liberté, et parfois même de l’ignorance à la connaissance. C’est pourquoi les récits des prophètes sont jalonnés de migrations. Chacune d’elles incarne la quête d’une vie plus conforme aux valeurs qu’Allah inspire aux hommes. Derrière chaque départ se cache un acte de courage, une rupture avec l’habitude et une ouverture vers un avenir meilleur.
Le prophète Abraham (que les bénédictions d’Allah soient sur lui), figure commune au judaïsme, au christianisme et à l’Islam, est sans doute l’un des premiers à incarner cette réalité. Lorsqu’il quitta sa terre natale, il ne cherchait pas seulement un nouveau territoire. Il répondait à un appel spirituel qui l’invitait à placer la vérité au-dessus des traditions héritées. Son voyage devint ainsi le symbole de tout être humain prêt à quitter ses certitudes pour suivre sa conscience et sa foi.
L’histoire de Moïse (que les bénédictions d’Allah soient sur lui) offre une autre dimension de l’hégire. En conduisant son peuple hors de l’esclavage, il transforma la migration en chemin vers la liberté. Le départ n’était pas une fuite, mais une affirmation de la dignité humaine. Cette expérience rappelle que la foi ne peut s’épanouir pleinement dans un contexte d’oppression et que la liberté constitue une condition essentielle de l’accomplissement spirituel.
Dans le christianisme, la notion de migration prend souvent une dimension plus intérieure. Le croyant est invité à se considérer comme un voyageur sur terre, orienté vers une demeure spirituelle plus élevée. Cette idée a inspiré de nombreuses traditions monastiques où l’on quitte le tumulte du monde pour rechercher la paix intérieure et la proximité avec Allah.
Cependant, c’est dans l’Islam que la Hijra acquiert une portée historique et civilisationnelle exceptionnelle. Lorsque le Prophète Mohammed ( que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui) quitta La Mecque pour Médine, il ne s’agissait pas seulement de changer de lieu de résidence. Ce départ marqua le début d’une nouvelle étape de l’histoire humaine. À Médine naquit une communauté fondée sur la fraternité, la justice, la solidarité et le respect mutuel. La Hijra prophétique fut donc bien plus qu’un événement religieux. Elle représenta la transformation d’un message spirituel en un projet de société. Elle démontra que les valeurs de foi peuvent devenir des réalités concrètes lorsqu’elles inspirent les relations humaines et l’organisation collective.
Mais l’une des plus belles leçons de l’islam réside dans l’élargissement du sens de l’Hégire. Celle-ci n’est pas uniquement liée au déplacement physique. Elle devient également un mouvement intérieur permanent. Le croyant est appelé à quitter ses mauvaises habitudes, à abandonner l’injustice, l’égoïsme et la haine pour avancer vers la bonté, la sincérité et la compassion.
Ainsi, chacun peut vivre une forme de Hijra dans sa propre existence. Un individu qui renonce à une habitude destructrice, une personne qui choisit le pardon plutôt que la rancœur, ou encore quelqu’un qui retrouve l’espoir après une période de découragement accomplit, à sa manière, une véritable migration intérieure.
C’est sans doute ce qui rend le concept de Hijra si actuel. Dans un monde marqué par les changements rapides, les crises et les incertitudes, l’être humain est constamment appelé à se réinventer. Il lui faut parfois quitter des idées, des comportements ou des situations qui entravent son développement pour avancer vers une vie plus riche de sens.
Au fond, les religions révélées nous enseignent que la vie est mouvement. Elles nous rappellent que le progrès personnel et collectif exige parfois le courage de partir, non pour fuir le passé, mais pour construire l’avenir. La Hijra devient alors une métaphore universelle de la transformation humaine : quitter ce qui nous enferme pour rejoindre ce qui nous élève.
Plus qu’un événement historique, la Hijra est une invitation permanente à grandir. Elle nous enseigne que chaque nouveau départ peut être une renaissance et que toute quête sincère de vérité, de justice et de paix constitue déjà un pas sur le chemin d’Allah.

Après l’épreuve vient la grâceLe pèlerinage et les épreuves du prophète Abraham : comment les souffrances sont devenues ...
23/05/2026

Après l’épreuve vient la grâce
Le pèlerinage et les épreuves du prophète Abraham : comment les souffrances sont devenues des rites éternels
Pr Oussama Nabil
Faculté des Langues
Dans la vie, chacun traverse des moments où tout semble se refermer autour de lui, où la douleur paraît plus forte que ce qu’il peut supporter. L’être humain se demande alors : pourquoi toutes ces épreuves ? Et surtout, la délivrance finit-elle réellement par arriver ?
Lorsque l’on contemple la vie des prophètes, la réponse apparaît claire et apaisante : les épreuves n’ont jamais constitué une fin en soi, mais bien souvent le prélude à une immense grâce accordée par Allah. Parmi les figures les plus emblématiques de cette vérité se trouve le prophète Abraham — Abraham —, le père des prophètes, dont l’existence fut jalonnée de lourdes épreuves qui, grâce à sa foi profonde et à son inébranlable patience, se transformèrent en leçons éternelles pour l’humanité.
Abraham vivait dans une société profondément enracinée dans l’adoration des idoles. Les hommes y reproduisaient aveuglément les croyances héritées de leurs ancêtres, sans réflexion ni remise en question. Pourtant, le cœur et l’esprit d’Abraham étaient animés par une quête sincère de vérité. Il refusait de se prosterner devant des statues incapables d’entendre, de voir ou de venir en aide à quiconque. Seul contre tous, il appela son peuple à adorer Allah, l’Unique. Malgré son jeune âge, il faisait preuve d’un courage exceptionnel et d’une foi inébranlable. Son parcours fut cependant marqué par les humiliations, les moqueries et le rejet. Même certains de ses proches refusèrent d’écouter son message. Mais Abraham ne céda ni au découragement ni au désespoir, convaincu que la défense de la vérité exige patience, endurance et persévérance.
Lorsque, dans le but d’éveiller les consciences, Abraham détruisit les idoles, la colère de son peuple éclata avec violence. Ils décidèrent alors de le châtier de la manière la plus cruelle : le jeter dans un immense brasier devant la foule rassemblée. L’image est saisissante : un homme seul, sans défense, précipité dans un feu gigantesque sous les regards triomphants de ses ennemis. Pourtant, au cœur de cette scène terrifiante, Abraham demeurait habité par une confiance absolue en Allah. Et au moment où tous pensaient assister à sa fin, le miracle survint : Allah ordonna au feu de devenir « fraîcheur et paix » pour Abraham. Le brasier destiné à le consumer se transforma alors en un refuge de sécurité et de sérénité. Cet épisode porte un message universel et intemporel : lorsque l’être humain place sincèrement sa confiance en Allah, il n’est jamais abandonné, même lorsque tout semble perdu.
Puis vint une autre épreuve, sans doute encore plus éprouvante pour le cœur d’un père. Allah ordonna à Abraham de laisser son épouse Hajar et leur fils Ismaïl, encore nourrisson, dans le désert aride de La Mecque, un lieu désertique où il n’y avait ni eau, ni culture, ni présence humaine.
Quel cœur pourrait supporter une telle séparation ? Quel père pourrait quitter son épouse et son enfant dans une terre désertique, sans la moindre assurance humaine ? Pourtant, Abraham accueillit cet ordre avec une foi profonde et une soumission totale à la volonté d’Allah, convaincu que derrière chaque épreuve se cache une sagesse divine, même lorsque l’être humain peine à la comprendre sur le moment.
Hajar le regarda s’éloigner et lui demanda avec inquiétude : « Est-ce Allah qui t’ordonne cela ? »
Lorsqu’ Abraham répondit par l’affirmative, elle prononça ces paroles empreintes d’une foi admirable : « Alors Allah ne nous abandonnera pas. »
En quelques mots seulement, Hajar exprima une confiance absolue en la miséricorde divine. Cette scène demeure l’une des plus belles illustrations de la foi sincère, de la patience et de la certitude spirituelle face à l’épreuve.
Lorsque la soif devint insupportable pour le petit Ismaïl, Hajar se mit à courir entre les collines de Safa et Marwa à la recherche d’eau. Elle courait avec l’angoisse d’une mère, mais aussi avec l’espérance de celle qui croit en la miséricorde divine. Après cet effort et cette patience, la grâce arriva : l’eau de Zamzam jaillit sous les pieds d’Ismaïl. Depuis lors, cette source demeure un symbole vivant de la miséricorde divine et du secours qui vient après l’épreuve. Le désert désolé devint progressivement le lieu le plus sacré de l’islam, visité chaque année par des millions de pèlerins.
Lorsque la soif devint insupportable pour le petit Ismaïl, Hajar se mit à courir entre les collines de Safa et Marwa à la recherche d’eau. Elle avançait avec l’angoisse d’une mère craignant pour la vie de son enfant, mais aussi avec l’espérance profonde de celle qui place toute sa confiance en la miséricorde d’Allah. Après cette course éprouvante, faite d’efforts, de patience et de confiance, la grâce divine se manifesta : l’eau de Zamzam jaillit sous les pieds d’Ismaïl. Depuis lors, cette source bénie demeure un symbole vivant de la miséricorde d’Allah et du secours qui vient après l’épreuve. Peu à peu, ce désert aride et silencieux se transforma en un lieu béni, devenant le cœur spirituel du monde musulman. Chaque année, des millions de pèlerins s’y rendent pour accomplir le Hajj et revivre les traces d’Abraham, de Hajar et d’Ismaïl dans une profonde communion de foi et de mémoire spirituelle.
À l’approche du pèlerinage, ces scènes reprennent vie dans le cœur des musulmans. Le va-et-vient entre Safa et Marwa ne constitue pas un simple rite religieux ; il perpétue le souvenir de la course d’une mère qui, malgré l’épreuve, n’a jamais perdu espoir en Allah. Quant à l’eau de Zamzam, elle demeure le symbole vivant de la miséricorde divine et la preuve que le soulagement peut surgir après les moments de peur, d’attente et de souffrance.
L’épreuve la plus bouleversante fut sans doute celle du sacrifice. Abraham vit en rêve qu’il devait sacrifier son fils Ismaïl, cet enfant tant attendu après de longues années d’attente et de prières. Pourtant, ni le père ni le fils ne se rebellèrent contre l’ordre divin. Ismaïl répondit à son père avec une sérénité et une foi remarquables : « Ô mon père, fais ce qui t’est ordonné ; tu me trouveras, si Allah le veut, parmi les patients. »
Quelle scène profondément émouvante ! Un père plaçant l’obéissance à Allah au-dessus de ses sentiments les plus intimes, et un fils accueillant l’épreuve avec confiance et soumission. Lorsque leur sincérité et leur foi furent pleinement manifestées, Allah envoya un bélier pour remplacer Ismaïl. Ainsi, l’épreuve se transforma en miséricorde, en bénédiction et en une célébration spirituelle perpétuée chaque année à travers l’Aïd al-Adha.
C’est pourquoi les rites du pèlerinage sont intimement liés à la vie d’Abraham et de sa famille. Lorsque le pèlerin accomplit la circumambulation autour de la Kaaba, parcourt les collines de Safa et Marwa ou boit l’eau de Zamzam, il revit symboliquement les valeurs de patience, de sacrifice et de confiance en Allah incarnées par Abraham, Hajar et Ismaïl. Le pèlerinage apparaît ainsi comme un message universel rappelant que la foi véritable se révèle dans l’épreuve, et que l’obéissance sincère à Allah finit toujours par se transformer en lumière, en bénédiction et en paix intérieure.
L’histoire d’Abraham nous enseigne également que l’épreuve n’est pas nécessairement un signe de colère divine. Elle peut, au contraire, être une marque d’amour d’Allah, une manière d’élever l’être humain, de purifier son cœur et de fortifier son âme. Aujourd’hui encore, chacun traverse ses propres difficultés : maladie, perte d’un être cher, précarité, échec ou solitude. Dans ces moments de fragilité, beaucoup pensent que tout est perdu. Pourtant, les récits des prophètes nous apprennent à ne jamais céder au désespoir, car la délivrance peut être plus proche qu’on ne l’imagine. Combien de personnes ont découvert, après des années d’épreuves, que leurs souffrances avaient finalement ouvert la voie à une transformation profonde et à un bien inattendu ? La vie d’Abraham demeure ainsi un immense message d’espérance : derrière chaque douleur peut se cacher une sagesse, et après chaque épreuve peut naître une grâce. À chaque saison du pèlerinage, ces significations renaissent dans les cœurs, rappelant que la foi, la patience et la confiance en Allah demeurent les plus grandes forces de l’être humain.

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