27/08/2026
Discours de Son Éminence le Grand Imam,
Pr. Dr Ahmad Al-Tayeb,
Cheikh d'Al-Azhar Al-Sharif et
Président du Conseil des Sages Musulmans
Prononcé à l'occasion de la célébration de l'anniversaire de la naissance du Prophète (Al-Mawlid An-Nabawi al-Sharif)
1448 H - 2026 apr. J.-C.
Dans la salle Al-Safwa, al-Kayan al-'Askari, à la Capitale administrative
13 rabi' al-Awwal 1448 H/ 26 août 2026 apr. J.-C.
Au nom d’Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux.
Louange à Allah ! Que la prière, la paix et les bénédictions d'Allah soient accordées à notre maître Muḥammad, à sa famille, à ses compagnons, et à ceux qui suivent sa guidance.
Son Excellence le Président / Abdel Fattah El-Sisi, Président de la République arabe d'Égypte (qu'Allah le préserve et le garde !)
Honorable audience,
Assalāmu ʻalaykum wa raḥmatu Allāhī wa barakātuh (Que la paix, la miséricorde ainsi que les bénédictions d’Allah soient sur vous !)
Monsieur le Président,
En préambule à mon discours, j’ai le plaisir de vous présenter mes meilleurs vœux, ainsi qu’à l’honorable audience et à l’ensemble du peuple égyptien, à l’occasion de la commémoration de la naissance du meilleur des êtres humains, du plus miséricordieux et du plus noble d’entre eux : notre maître Muḥammad. Que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur lui, ainsi que sur tous ses frères, prophètes et messagers.
J’ai également le plaisir de présenter mes meilleurs vœux à l’ensemble de la nation arabe et musulmane — peuples, rois, présidents et émirs —, ainsi qu’à tous ceux qui aiment cet illustre Prophète ﷺ, apprécient son message divin et reconnaissent son rôle crucial dans l’édification de la civilisation humaine, fondée sur les principes de justice, de liberté et d’égalité entre les êtres humains.
Honorable audience,
Aujourd’hui, près de quinze siècles se sont écoulés depuis la naissance du Messager de l’humanité, et pourtant, notre monde contemporain, en Orient comme en Occident, cherche encore la lumière de ce flambeau qui illumina l’existence après une longue nuit d’épaisses ténèbres, alors que le soleil de la civilisation humaine semblait voué à un coucher sans lendemain. La raison en est que le monde avait alors un besoin impérieux d’une nouvelle culture et d’un système différent, capables de mettre fin à la culture de la tyrannie et de remplacer les régimes fondés sur la force et le despotisme, ainsi que sur les liens du sang et la logique des tribus et des clans.
"Allah, le Très-Haut, voulut alors que cette culture alternative surgisse de la péninsule Arabique et qu’elle trouve dans le principe de l’unicité divine (Tawḥīd) et dans la langue de la Révélation prophétique les fondements d’une unité embrassant le monde entier."
Lorsque cette lumière muḥammadienne apparut, le monde était largement dominé par deux grandes puissances rivales, engagées dans des conflits incessants : l’Empire p***e à l’Est et l’Empire romain d’Orient à l’Ouest. Leurs rapports étaient régis par une logique que résume cette maxime : « Celui qui te côtoie est ton ennemi : tu le soumets ou il te soumet ; tu entreprends de le combattre dès que tu le peux, ou il entreprend de te combattre dès qu’il le peut… » Cette logique s’appliquait avec la plus grande rigueur aux relations entre ces deux puissances ainsi qu’à leurs rapports avec les territoires qui allaient, par la suite, entrer dans le monde musulman.
Évoquer l’attitude du jeune État musulman à l’égard de ces deux grandes puissances dépasserait certes, dans le temps comme dans l’espace, les limites de cette allocution. Il nous suffira toutefois de rappeler ce que les annales du Moyen Âge ont consigné au sujet de ce conflit : en l’espace de quelques années seulement, ces deux puissances furent toutes deux vaincues par l’État naissant, comme le souligne le professeur Al-ʿAqqād.
Honorable assistance !
Comme le présent ressemble au passé ! Comme notre monde contemporain ressemble au monde d’hier, lorsque ce noble Prophète fut envoyé ! Mais surtout, combien le monde d’aujourd’hui a besoin de la guidance de Muḥammad ﷺ pour être délivré du bourbier dans lequel il s’est enlisé, fait de maux, de maladies psychologiques et sociales et de fléaux moraux ; pour être délivré aussi des politiques d’oppression, d’injustice et de violence envers les pauvres et les faibles auxquelles il s’est abandonné, ainsi que de tout ce qui en a résulté : crises économiques, troubles politiques, tensions et conflits, tourments de l’existence et épreuves de la vie.
Peut-être le plus grave des périls auxquels l’homme se trouve confronté à notre époque, et qui le guettent de toutes parts, réside-t-il dans la disparition de la valeur de la miséricorde et de la compassion mutuelle entre les êtres humains. C’est une valeur dont Allah a fait l’éloge chez Ses prophètes et qu’Il a portée à sa plénitude chez le Sceau des Prophètes, au point qu’elle en est devenue l’un des traits les plus distinctifs et l’une des qualités les plus manifestes. C’est à ce titre qu’Allah, le Très-Haut, a fait, dans le Noble Coran, l’éloge du caractère de ce Messager, qu’Il a qualifié de sublime, en disant : « Et tu es certes d’une moralité éminente. » [Al-Qalam, 68 : 4] Les savants ont longuement médité ce verset et en ont dégagé des enseignements d’une grande profondeur, notamment quant à ce qu’il révèle de la singularité de ce Prophète, qui se distingua par des qualités morales d’une exceptionnelle élévation, telles qu’elles ne furent reconnues à nul autre parmi les êtres humains.
La première conclusion que les oulémas ont tirée de ce verset est que la grandeur des qualités morales du Prophète ﷺ est d’une ampleur absolue, qui ne connaît ni limites ni restrictions, et que ses vertus sont, elles aussi, d’une étendue sans bornes. Car l’ampleur de l’attribut implique nécessairement celle de l’être auquel cet attribut se rapporte. Son épouse, notre Dame ʿĀʾisha, Mère des croyants — qui, mieux que quiconque, le connaissait —, interrogée sur son caractère, répondit : « Son caractère était le Coran. » Selon une autre version : « Son caractère était le Coran : il agréait ce que le Coran agrée et désapprouvait ce qu’il désapprouve. »
Cela signifie que le Prophète ﷺ réunissait en lui toutes les qualités louables mentionnées dans le Noble Coran et était exempt de tout trait blâmable contre lequel celui-ci met en garde. Ainsi, « les traits de son caractère sublime s’apparentent aux significations du Coran par leur ampleur et leur universalité ». C’est là ce que les savants entendent par « l’ampleur suprême ». C’est en ce sens également que « ses qualités morales ﷺ embrassaient toutes les formes de vertus propres aux fils d’Adam, et s’étendaient même à toutes les catégories de créatures de l’univers ». C’est encore à partir de cette ampleur exceptionnelle que de nombreux savants considèrent qu’Allah, le Très-Haut, a envoyé Muḥammad ﷺ aux Arabes comme aux non-Arabes, aux hommes comme aux djinns, ainsi qu’à toutes les nations.. Certains vont plus loin encore et estiment qu’il ﷺ fut également envoyé aux anges et à l’ensemble des autres créatures, en se fondant sur la parole d’Allah le Très-Haut :
- « Nous ne t'avons envoyé que comme une miséricorde pour les mondes » [Sourate Al-Anbiya, 107].
- « Nous ne t'avons envoyé qu'à l'ensemble des hommes, en tant qu'annonciateur et avertisseur ; mais la plupart des gens ne savent pas » [Sourate Saba, 28].
De même, le Prophète dit dans le hadith authentique : « J’ai été envoyé à toute la création et [la lignée des] prophètes a été scellée par moi. »
Honorable assistance !
Dans ce que l’humanité endure aujourd’hui — cette succession de guerres, de sang versé et de corps déchiquetés, ces maisons et ces hôpitaux qui s’effondrent sur les enfants, les femmes et les malades, ces promesses trahies et ces engagements violés —, il y a pour nous matière à méditer, et bien assez pour nous dispenser de longs développements. Je ne parle pas ici de comparer l’atrocité des guerres du XXIᵉ siècle à la justice qui caractérisait celles que mena celui dont nous célébrons la mémoire bénie, et que menèrent après lui ses califes et ses partisans. Car une telle comparaison, outre qu’elle se prête difficilement à la concision et au résumé, met en présence deux réalités antinomiques, qui ne sauraient, à aucun égard, avoir quelque commune mesure. Il reste néanmoins possible d’évoquer, en quelques lignes, certains aspects de l’éthique de la guerre en Islam, qui donnent à entrevoir — ne serait-ce que de loin — l’une des dimensions de la grandeur de celui dont la mémoire est si profondément vénérée dans l’esprit, le cœur et les sentiments des musulmans.
Les oulémas rappellent, en premier lieu, à ce propos, que la raison qui justifie le combat en Islam n’est nullement de contraindre les hommes à embrasser cette religion, pas plus que de leur imposer l’adhésion à une doctrine sociale ou économique déterminée. Le combat n’a, en réalité, d’autre raison d’être que de repousser l’agression et d’y faire obstacle :
- « Et combattez pour la cause d'Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas, car Allah n'aime pas les transgresseurs. » [Sourate Al-Baqarah, 190].
- « Si quelqu'un vous attaque, attaquez-le de la même manière qu'il vous a attaqués. Et craignez Allah, et sachez qu'Allah est avec ceux qui Le craignent » [Sourate Al-Baqarah, 194].
- « Nulle contrainte en religion ! Le bon chemin s'est distingué de l'erreur » [Sourate Al-Baqarah, 256].
Un jour, un homme voulut contraindre son fils à embrasser l'Islam ; le Prophète l'en dissuada et l'en empêcha. Dans une autre situation, une femme non musulmane vint trouver le calife 'Umar ibn Al-Khattâb pour lui demander une faveur. Il l'invita à se convertir à l'Islam, mais elle refusa. Il se souvint alors du verset coranique qui interdit la contrainte en religion : « Nulle contrainte en religion ! » Il craignit d'être de ceux qui le transgressent et s'adressa à Allah en s'excusant : « Ô Allah, je l'ai guidée et je ne l'ai pas contrainte. »
Il arriva qu’un homme voulut contraindre son fils à embrasser l’Islam. Le Prophète ﷺ le lui interdit et l’en empêcha. Une femme non musulmane vint un jour trouver le calife ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb — qu’Allah l’agrée — pour lui demander de satisfaire l’un de ses besoins. Il l’invita à embrasser l’Islam, mais elle refusa. Il se rappela aussitôt le verset qui prohibe toute contrainte en matière de religion, dans lequel Allah, le Très-Haut, dit : « Nulle contrainte en religion » [Al-Baqara, 2 : 256]. Craignant alors d’avoir enfreint cette prescription divine, il se tourna vers Allah, le Très-Haut, pour s’en excuser, en disant : « Ô Allah ! Je n’ai fait que l’orienter vers la bonne voie, sans la contraindre. »
Dès lors que la raison du combat se limite à repousser l’agression, la guerre relève, dans la législation musulmane comme dans les législations des autres religions, et même au regard des impératifs de la conscience humaine, de ces nécessités qu’il convient d’éviter autant que possible. C’est en ce sens que le Prophète ﷺ a dit : « Ne souhaitez pas la rencontre de l’ennemi, et demandez à Allah de vous accorder la préservation. »
Lorsque les musulmans se résolvent à entrer en guerre, ils ont l’obligation, en vertu de la loi musulmane, de ne pas engager le combat contre leurs adversaires avant de leur avoir laissé le choix entre trois possibilités : embrasser l’Islam, conclure un traité de paix ou combattre, le combat ne devenant alors qu’un recours imposé par la nécessité et auquel il n’est plus possible de se soustraire.
C’est en ce sens que le Prophète ﷺ s’adressa à Muʿādh ibn Jabal, qui commandait alors les combattants au cours de l’une des batailles. Il lui adressa une recommandation dont l’histoire ne connaît guère d’équivalent en matière d’équité, de justice et de respect des droits d’autrui, quand bien même il s’agirait d’ennemis engagés dans le combat. Le Prophète ﷺ lui dit : « Ne les combattez pas avant de les avoir appelés [à l’Islam]. S’ils refusent, ne les combattez pas avant qu’ils ne commencent eux-mêmes à vous combattre. S’ils commencent à vous combattre, ne les tuez pas avant qu’ils n’aient tué l’un des vôtres. Montrez-leur alors celui qui aura été tué et dites-leur : “N’y a-t-il pas une voie meilleure que celle-ci ?” Car qu’Allah guide, par ton intermédiaire, un seul homme est meilleur pour toi que tout ce sur quoi le soleil se lève et se couche. » Les malikites et les hanafites sont allés jusqu’à considérer comme obligatoire « d’attendre trois jours après les avoir appelés à l’Islam et de ne pas engager l’affrontement avant le quatrième jour », dans l’espoir qu’ils embrassent l’Islam ou qu’ils se montrent disposés à conclure un traité de paix ou une trêve. Le fondement de ces prescriptions se trouve dans le hadith rapporté par Ibn ʿAbbās — qu’Allah l’agrée — : « Jamais le Messager d’Allah ﷺ ne combattit un peuple sans l’avoir d’abord appelé à l’Islam. »
Parmi les principes de la jurisprudence de cette législation qui suscitent, chez celui qui les médite, respect et admiration, figure l’interdiction formelle d’engager le combat contre ceux auxquels l’appel de l’Islam n’est pas encore parvenu de manière à leur faire connaître les vertus de cette religion et les droits qu’elle garantit aux hommes en matière de justice, d’égalité et de vie digne, tant dans le domaine de la foi que dans ceux de la législation et de la morale. En d’autres termes, il est interdit de les attaquer par surprise ou de les prendre au dépourvu avant qu’ils n’aient été dûment avertis et invités à embrasser l’Islam, après que celui-ci leur aura été présenté de manière suffisamment claire, ou qu’ils n’aient été invités à conclure un traité de paix.
Lorsque les combats commencent, des textes formels et sans équivoque enjoignent aux commandants des armées musulmanes de respecter les droits des personnes vulnérables dont on ne saurait raisonnablement craindre qu’elles commettent une agression ou prennent les armes. Il est ainsi interdit de porter atteinte aux femmes ou de les tuer, de même qu’il est interdit de tuer les enfants, quelle que soit la violence avec laquelle l’ennemi combat les musulmans. Il est également interdit de tuer les vieillards, les moines et ceux qui ont trouvé refuge dans les églises, les temples et les lieux de culte, ainsi que les blessés, les malades et les personnes atteintes d’affections chroniques. Il est enfin interdit de tuer les personnes atteintes de troubles mentaux, les aveugles et les cultivateurs.
Il est également interdit de tuer les bêtes et les animaux, sauf lorsqu’ils sont abattus à des fins alimentaires. Leur abattage devient alors licite en raison de la nécessité de s’en nourrir, mais uniquement dans la mesure requise par le besoin. Ibn Ḥazm va plus loin encore en affirmant : « Il n’est absolument permis de mettre à mort aucun de leurs animaux, qu’il s’agisse de chameaux, de bovins, d’ovins, de chevaux ou de porcs. »
L’imam al-Shāfiʿī — qu’Allah l’agrée — était allé, avant Ibn Ḥazm, plus loin encore dans l’affirmation de l’importance que la législation musulmane attache à la préservation des vies humaines et à l’interdiction de verser le sang. Il considérait, en effet, que si l’armée musulmane attaquait l’ennemi et le prenait par surprise avant de l’avoir appelé à l’Islam, causant ainsi la mort de certains de ses membres, la règle juridique applicable en pareil cas imposerait aux membres de l’armée musulmane responsables de leur mort de verser le prix du sang dû pour chacune des victimes.
Il est également interdit de mutiler les cadavres de l'ennemi, en se fondant sur l'interdiction qu'en a faite le Prophète et sur son avertissement contre ce crime odieux : « Gardez-vous de la mutilation (des corps) sur le champ de bataille ! » Par ailleurs, les oulémas affirment l'interdiction de la mutilation des cadavres de l'ennemi, même si ce dernier a procédé à la mutilation des cadavres des martyrs musulmans.
Honorable audience,
Ce que nous venons d’évoquer est loin de résumer tout ce que recouvre la jurisprudence de la guerre dans la législation musulmane. Il existe, en effet, de nombreuses autres règles qui encadrent la conduite du jihād dans la voie d’Allah, avant le combat, pendant son déroulement et après sa cessation. Il s’agit notamment des règles relatives aux traités, aux garanties de sécurité, à la conclusion des accords de paix et au traitement des prisonniers, ainsi que de bien d’autres dispositions dont la législation musulmane est particulièrement riche. Toutes ces dispositions reposent sur la mise en œuvre des valeurs de miséricorde, de justice et de bienfaisance, valeurs qui trouvent leur application dans chacun de ces préceptes, jusque dans leurs moindres détails.
Honorable audience,
Je le répète, comme je l’ai déjà dit : le rapprochement entre les guerres d’hier et celles d’aujourd’hui ne consiste pas tant à comparer les guerres de l’Islam à celles de la civilisation du XXIᵉ siècle qu’à mettre en lumière le besoin qu’éprouve aujourd’hui le monde d’un sauveur — ou, si l’on veut, d’une bouée de sauvetage — qui lui évite de sombrer davantage encore dans une immensité de ténèbres. Cette bouée de sauvetage réside dans le fait de raviver, en ce jour anniversaire de sa naissance, le souvenir de la vie et de l’exemple du Prophète de l’humanité, et de s’éclairer à la lumière des valeurs humaines dont Allah l’a fait porteur, qu’il recommanda à sa communauté et, à travers elle, à l’ensemble des nations. Il en a concentré la substance dans ces paroles concises et pleines de sagesse. Que les prières et la paix d’Allah soient sur lui : « Je vous ai laissés sur la voie claire et éclatante (la voie blanche), dont la nuit est semblable au jour ; ne s'en écarte que celui qui est voué à la perdition. »
Merci pour votre aimable écoute.
Wassalāmu ʻalaykum wa raḥmatu Allāhī wa barakātuh
Mashyakhat al-Azhar Al-Sharif
Le 11 rabi' al-awwal h.1448 H/ 24 août 2026 apr. J.-C.
Ahmad Al-Tayeb
Cheikh d'Al-Azhar