03/05/2026
Je tiens tout d'abord à adresser mes sincères félicitations à l'Association des Médecins Généralistes Médecins de famille d'Oran pour la réussite de leur congrès, qui s'est tenu les 30 avril et 1er mai 2026. Un événement riche en échanges, en rencontres et en réflexions autour de la médecine générale en Algérie. J'ai eu l'honneur d'y présenter une communication orale portant sur le travail de recherche que je partage ci-dessous.
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Les médecins généralistes algériens face aux troubles mentaux
En Algérie, le médecin généraliste est souvent le premier professionnel de santé qu'un patient consulte lorsqu'il souffre d'un trouble mental — et parfois le seul accessible, notamment dans les zones éloignées des grandes villes. Pourtant, on sait encore peu de choses sur leur implication réelle, leurs pratiques et les obstacles qu'ils rencontrent au quotidien. C'est précisément ce que nous avons voulu explorer à travers une étude descriptive transversale menée auprès de 186 médecins généralistes algériens, exerçant dans les secteurs public et privé, en milieu urbain comme rural.
Les résultats sont à la fois encourageants et préoccupants. Trois médecins sur quatre (77 %) déclarent prendre en charge des patients souffrant de troubles mentaux. Les pathologies les plus fréquemment rencontrées sont les troubles anxieux (99 %), la dépression (98 %) et les troubles du sommeil (78 %). Ces données confirment que la santé mentale est bel et bien présente dans les cabinets de médecine générale — mais la prise en charge reste largement occasionnelle et peu structurée.
Sur le plan thérapeutique, le constat est frappant : seulement 46 % des médecins généralistes interrogés prescrivent des psychotropes, et 85 % expriment une crainte à le faire. Or, cette crainte n'est pas d'abord liée à un manque de compétences — elle est avant tout d'ordre médico-légal. En effet, 96 % des médecins hésitants citent la peur de poursuites ou de complications administratives comme premier frein. En Algérie, la prescription de certains psychotropes par les généralistes n'est pas toujours reconnue par les caisses d'assurance maladie, ce qui place ces praticiens dans une situation d'insécurité professionnelle réelle. C'est un frein systémique, et non individuel, qui appelle une réponse réglementaire urgente.
Les scores de compétence perçue, évalués sur une échelle de 1 à 5, révèlent des lacunes importantes : 2,7/5 pour le diagnostic des troubles mentaux, 2,5/5 pour la gestion des urgences psychiatriques, et seulement 1,9/5 pour la prescription de psychotropes. Près d'un médecin sur deux se juge très peu compétent dans ce dernier domaine. Ces chiffres ne doivent pas être lus comme un aveu d'incompétence individuelle, mais comme le reflet d'un système de formation initiale insuffisant face aux réalités du terrain.
L'analyse comparative apporte un éclairage décisif : les médecins ayant bénéficié d'une formation post-diplôme en santé mentale prescrivent presque deux fois plus que leurs collègues non formés (72,5 % contre 39,6 %, p < 0,001) et se perçoivent significativement plus compétents dans les trois domaines étudiés. La formation continue est le levier le plus puissant identifié dans cette étude — et pourtant, seuls 22 % des médecins interrogés en ont bénéficié. En revanche, 96 % d'entre eux souhaitent une formation complémentaire : la demande est là, massive et unanime.
La stigmatisation constitue un autre obstacle majeur. 91 % des médecins généralistes estiment que leurs patients hésitent à consulter pour un trouble mental par peur du regard des autres. Cette réalité aggrave le sous-diagnostic, retarde la prise en charge et alourdit la charge des maladies non traitées. Les médecins généralistes, pourtant bien positionnés pour jouer un rôle de sensibilisation (78 % le reconnaissent eux-mêmes), manquent des outils et de la formation nécessaires pour assumer pleinement cette mission.
Face à ces constats, plusieurs priorités s'imposent. En premier lieu, le développement de programmes de formation médicale continue en psychiatrie, couvrant le diagnostic, la prescription raisonnée de psychotropes, la gestion des urgences et les bases de la psychothérapie de soutien. En deuxième lieu, une réforme réglementaire clarifiant le droit de prescription des généralistes — sans laquelle aucune amélioration durable des pratiques ne sera possible. En troisième lieu, la mise en place d'un modèle de soins partagés entre médecins généralistes et psychiatres, permettant un meilleur continuum de prise en charge. Enfin, des campagnes de déstigmatisation impliquant activement les médecins de première ligne.
Les médecins généralistes algériens sont impliqués, motivés et conscients de leurs limites. Ce qu'il leur manque, ce ne sont pas la volonté ni l'intérêt — ce sont les conditions, la formation et le cadre institutionnel pour exercer ce rôle pleinement et en toute sécurité.
AMGO. Association des Médecins Généralistes Médecins de Famille d'Oran