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L’impact géopolitique du blocage du détroit d’Hormuz par l’Iran sur le commerce mondialDr Edouard Epiphane YogoBureau de...
09/04/2026

L’impact géopolitique du blocage du détroit d’Hormuz par l’Iran sur le commerce mondial

Dr Edouard Epiphane Yogo
Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)

Introduction

Le détroit d’Hormuz, situé entre le Golfe persique et le Golfe d’Oman, constitue l’un des points de passage maritime les plus stratégiques au monde. Il est le corridor obligatoire par lequel transite près de 20 % du pétrole brut mondial ainsi qu’une part significative des exportations de gaz liquéfié (LNG) vers l’Asie et l’Europe.

Toute perturbation de ce passage a des répercussions immédiates sur le commerce mondial et les marchés énergétiques. Dans le contexte du conflit entre les États-Unis et l’Iran, le blocage ou la restriction du trafic maritime dans cette zone a mis en évidence la capacité de l’Iran à exercer une influence géopolitique majeure, non par la puissance militaire conventionnelle, mais par le contrôle d’un chokepoint stratégique.

L’ampleur du blocage et ses implications immédiates

Les données les plus récentes indiquent qu’entre 400 et 1 000 navires, dont plusieurs centaines de pétroliers et de transporteurs de gaz, sont actuellement en attente autour du détroit d’Hormuz. Cette congestion inédite, qui a temporairement gelé le trafic maritime normal, témoigne de l’effet direct du conflit sur la logistique internationale.

Les navires au mouillage restent incapables de poursuivre leur route par crainte pour la sécurité des équipages et de la cargaison. Le blocage a ainsi provoqué une paralysie partielle des chaînes d’approvisionnement mondiales, illustrant la vulnérabilité du commerce international à des points de passage uniques et étroits.

Effets sur les marchés énergétiques

La perturbation du détroit a eu des conséquences immédiates et spectaculaires sur les marchés énergétiques. La suspension du transit de plusieurs centaines de navires pétroliers et gaziers a généré une forte volatilité des prix du pétrole brut, avec des variations pouvant atteindre 15 % sur de courtes périodes.

Cette volatilité reflète non seulement l’incertitude liée à la sécurité du passage, mais aussi la capacité de l’Iran à influencer indirectement l’économie mondiale. Les marchés financiers, en réaction, ont ajusté les anticipations concernant la stabilité énergétique mondiale, soulignant que le contrôle d’un chokepoint stratégique peut être exploité comme un instrument de pression géopolitique et économique.

Réactions des armateurs et adaptation des chaînes logistiques

Face à l’incertitude, de nombreuses compagnies maritimes ont suspendu ou détourné leurs routes, certaines choisissant de contourner le détroit via des passages plus longs comme le cap de Bonne Espérance. Cette réorientation entraîne des coûts supplémentaires considérables et prolonge les délais de livraison, impactant les chaînes logistiques globales et accentuant les tensions économiques.

L’effet conjugué de la congestion, des détours et de la hausse des primes d’assurance montre que l’Iran, par un contrôle indirect de la navigation, a su imposer une forme de coercition sur le commerce mondial sans recourir à une confrontation militaire ouverte.

Impact géopolitique et stratégique

En bloquant partiellement le détroit d’Hormuz, l’Iran démontre que sa position géographique et le contrôle d’un chokepoint maritime majeur lui confèrent un levier stratégique disproportionné. Cette situation renforce son rôle dans la négociation internationale et dans la dynamique des relations de puissance régionale.

La capacité de perturber le commerce mondial, même temporairement, reconfigure les priorités géopolitiques, obligeant les États importateurs et exportateurs à repenser leurs stratégies énergétiques et logistiques. Sur le plan géopolitique, l’Iran transforme ainsi une contrainte géographique en un outil de projection de puissance, soulignant l’interdépendance entre géographie, commerce et influence internationale.

Conclusion

Le blocage du détroit d’Hormuz par l’Iran illustre comment un acteur étatique peut exercer un impact considérable sur l’économie mondiale et la géopolitique du commerce sans recourir à une guerre conventionnelle.

Entre 400 et 1 000 navires bloqués, des marchés énergétiques volatils et des chaînes logistiques perturbées, cette situation démontre que le contrôle des points de passage stratégiques constitue un instrument puissant de pression internationale.

Au-delà des considérations économiques immédiates, cette dynamique révèle que la géopolitique contemporaine s’appuie autant sur la maîtrise des flux que sur la force militaire, conférant à l’Iran une influence tangible dans l’équilibre régional et global.

02/04/2026

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Le Dr Edouard Epiphane Yogo, Directeur Exécutif du Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT), a récemment accordé une interview à la radio panafricaine Ifrikya (Algérie), consacrée à la reconnaissance par l’ONU de la traite négrière comme crime contre l’humanité.

À cette occasion, il propose une lecture géopolitique et stratégique de cette évolution, en soulignant que l’abstention de certains États reflète une prudence face aux implications juridiques, notamment en matière de réparations. Il insiste également sur la nécessité d’une dynamique africaine concertée pour traduire cette reconnaissance en leviers juridiques et politiques concrets.

Prière de recevoir l'extrait de son intervention lors de l’émission, ainsi que le lien YouTube de l’intégralité de l’édition au cours de laquelle il est intervenu, pour une consultation complète de ses analyses.

Mémoire, devoir de mémoire et reconfiguration des normes internationales : une lecture africaine de la reconnaissance de...
30/03/2026

Mémoire, devoir de mémoire et reconfiguration des normes internationales : une lecture africaine de la reconnaissance de l’esclavage

Dr Edouard Epiphane Yogo
Directeur Exécutif du Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)

Introduction

La reconnaissance récente par l’Organisation des Nations unies de la traite négrière comme crime contre l’humanité, et plus encore comme l’un des crimes les plus graves, marque une inflexion significative dans la structuration normative des relations internationales contemporaines. Loin de se limiter à un geste symbolique, cette reconnaissance s’inscrit dans une dynamique plus large de repolitisation de la mémoire historique, portée en grande partie par les États africains et les diasporas.

Dans une perspective africaine, la mémoire de l’esclavage ne relève pas uniquement du passé ; elle constitue une ressource stratégique, un vecteur de revendication politique et un levier de transformation des rapports de pouvoir globaux. Le devoir de mémoire devient ainsi un instrument de reconfiguration normative, au croisement du droit, de la diplomatie et de la justice historique.

Cette analyse s’articule autour de quatre axes : la mémoire comme construction politique, le devoir de mémoire comme exigence normative, les résistances géopolitiques à sa consolidation, et enfin son instrumentalisation stratégique par les acteurs africains.

1. La mémoire comme construction politique et enjeu de pouvoir

Dans une lecture constructiviste des relations internationales, la mémoire est une construction sociale et politique, façonnée par des acteurs, des institutions et des rapports de force. La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité illustre précisément cette dynamique. En vérité, elle consacre l’émergence d’un récit longtemps marginalisé dans l’ordre international dominé par les puissances occidentales.

Pour l’Afrique, cette reconnaissance participe d’un processus de réappropriation narrative. Elle permet de déconstruire les récits historiques eurocentrés qui ont longtemps minimisé ou relativisé la traite négrière, et de repositionner celle-ci comme un événement structurant de l’histoire mondiale.

Ainsi, la mémoire devient un enjeu de souveraineté symbolique servant à maîtriser le récit. Elle influence aussi les normes, les représentations et, in fine, les politiques internationales.

2. Le devoir de mémoire comme exigence normative et justice historique

Le devoir de mémoire dépasse la simple commémoration. Il s’inscrit dans une logique de responsabilité normative. Reconnaître un crime, c’est en accepter les implications, notamment en termes de réparation, de reconnaissance des préjudices et de garanties de non-répétition.

Dans le cas de l’esclavage, le devoir de mémoire pose la question centrale de la justice historique. Pour les sociétés africaines et afro-descendantes, il ne s’agit pas uniquement de se souvenir, mais de corriger les effets structurels de ce crime, encore visibles dans les inégalités économiques, sociales et raciales contemporaines.

Cette exigence normative entre toutefois en tension avec les principes classiques du droit international, notamment la non-rétroactivité. D’où un débat fondamental consistant à dire s'il faut privilégier une lecture strictement juridique du passé, ou reconnaître l’existence de crimes imprescriptibles dont les effets justifient une action présente.

3. Les résistances géopolitiques : entre prudence juridique et préservation des intérêts

La reconnaissance internationale de l’esclavage comme crime majeur se heurte à des résistances significatives, notamment de la part des anciennes puissances coloniales. Ces résistances s’expriment à travers des postures d’abstention ou d’opposition, qui traduisent une volonté de contenir les implications politiques et juridiques de cette reconnaissance.

Sur le plan géopolitique, il s’agit d’éviter une remise en cause des équilibres hérités de l’ordre international post-1945. La reconnaissance pleine et entière pourrait en effet ouvrir la voie à des revendications de réparations, susceptibles de redéfinir les relations économiques et diplomatiques entre le Nord et le Sud.

Ces positions révèlent une tension structurelle entre une logique de justice historique portée par le Sud global,
et une logique de stabilité juridique et de préservation des intérêts défendue par les puissances établies.

4. La mémoire comme levier stratégique africain dans les relations internationales

Face à ces résistances, les États africains tendent à mobiliser la mémoire comme un outil stratégique. La reconnaissance de l’esclavage devient un point d’appui pour structurer une diplomatie collective, comme en témoignent les initiatives continentales et diasporiques, à l’instar de la conférence d’Alger sur les crimes coloniaux.

Dans cette perspective, le devoir de mémoire est intégré dans une stratégie plus large de
repositionnement international de l’Afrique, de
revendication de réparations, de reconnaissance,
et de construction d’un agenda normatif alternatif.

Ainsi, les normes internationales ne sont pas figées. Elles évoluent sous l’effet des mobilisations collectives. En imposant progressivement la centralité de la mémoire de l’esclavage, les acteurs africains contribuent à redéfinir les standards de justice et de responsabilité dans le système international.

Conclusion

La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité s’inscrit dans un processus plus large de transformation des relations internationales, où la mémoire devient un champ de confrontation normative et politique.

Dans une perspective africaine, le devoir de mémoire ne peut être réduit à une exigence morale. Il constitue un instrument de lutte pour la justice historique, la reconnaissance et la reconfiguration des rapports de pouvoir globaux. Toutefois, son effectivité dépendra de la capacité des acteurs africains à transformer cette reconnaissance symbolique en normes contraignantes et en mécanismes concrets de réparation.

En définitive, la mémoire de l’esclavage est profondément orientée vers l’avenir, en ce qu’elle participe à la construction d’un ordre international plus équitable, fondé sur la reconnaissance des injustices historiques et la volonté de les dépasser.

Le Think Tank BESTRAT annonce la publication, ce jour, dans la rubrique « Panorama » du journal Intégration, édition n°7...
30/03/2026

Le Think Tank BESTRAT annonce la publication, ce jour, dans la rubrique « Panorama » du journal Intégration, édition n°722, d’une interview de son Directeur exécutif, Dr Édouard Épiphane Yogo.

Dans cet entretien, Dr Yogo analyse la reconnaissance par l’ONU de la traite négrière comme crime contre l’humanité et la posture d’abstention de la France, en mettant en lumière ses implications juridiques, géopolitiques et stratégiques, notamment dans le contexte camerounais.

Le BESTRAT invite le public à consulter cette analyse qui éclaire les enjeux contemporains liés à la mémoire, à la puissance et aux relations internationales.

Le BESTRAT a le plaisir d’annoncer la parution de l’interview du Dr Édouard Épiphane Yogo, Directeur exécutif, dans le j...
27/03/2026

Le BESTRAT a le plaisir d’annoncer la parution de l’interview du Dr Édouard Épiphane Yogo, Directeur exécutif, dans le journal Intégration N°721 du 26 mars 2026.

Dans cet entretien, il analyse la situation sécuritaire au Cameroun à la lumière du Global Terrorism Index 2026, en abordant l’évolution des menaces, la stabilisation dans un contexte régional complexe et les défis persistants pour l’État.

Rompre la spirale de violence au Cameroun : trajectoire, menaces hybrides et réponses intégréesDr Edouard Epiphane YogoB...
23/03/2026

Rompre la spirale de violence au Cameroun : trajectoire, menaces hybrides et réponses intégrées

Dr Edouard Epiphane Yogo
Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)

Introduction : penser le terrorisme comme phénomène structurel et territorial

La permanence du Cameroun parmi les pays les plus impactés par le terrorisme, selon le Global Terrorism Index (GTI) sur la période 2016–2026, confirme que le pays ne fait pas face à des incidents ponctuels mais à un phénomène durable et profondément enraciné. Cette situation dépasse la simple chronologie des événements et renvoie à l’installation progressive d’un système de violence adaptatif, diffus et territorialement ancré, renforcé par l’expansion de Boko Haram dans l’Extrême-Nord et l’essor des séparatistes anglophones dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Comprendre cette dynamique est essentiel pour définir des solutions susceptibles de briser la spirale de violence.

La trajectoire du Cameroun dans le GTI et la territorialisation de la menace

L’analyse des positions du Cameroun dans le GTI montre que la permanence de sa présence dans le groupe des pays les plus impactés est directement corrélée à l’évolution des acteurs sur le terrain. Boko Haram, bien que fragmenté, maintient une pression constante dans les départements frontaliers de l’Extrême-Nord, opérant à travers des cellules autonomes et adaptatives. Dans les régions anglophones, les séparatistes ont consolidé des espaces de contrôle territorial, combinant intimidation, enlèvements et destruction d’infrastructures. L’hybridation fonctionnelle des menaces ne se traduit pas par une alliance formelle entre jihadistes et séparatistes, mais par une convergence de pratiques de violence, alimentée par des réseaux de criminalité organisée qui exploitent les vulnérabilités économiques et sécuritaires du pays.

Rétablir la légitimité de l’État et le contrôle territorial

Pour rompre la spirale de violence, le Cameroun doit réaffirmer sa présence dans les zones périphériques où l’absence de l’État a historiquement favorisé les coupeurs de route, Boko Haram et les séparatistes. Dans l’Extrême-Nord, l’absence de structures administratives dans certains départements frontaliers a permis aux cellules jihadistes de maintenir des routes d’attaque et des réseaux logistiques. Une politique de présence visible et durable, combinant forces de sécurité et services publics de base, réduit ces espaces de prédation. La justice rapide et équitable, accompagnée du respect des droits humains, est essentielle pour éviter que les populations ne se détournent de l’État, facteur qui nourrit indirectement la radicalisation et l’adhésion aux groupes armés. Dans les régions anglophones, la restauration du contrôle de l’État, via des administrations locales fiables et une médiation ciblée avec les communautés, permet de couper les circuits de financement des séparatistes et de limiter l’influence des milices locales.

Sécurité intégrée et doctrine contre les menaces hybrides

La neutralisation des menaces asymétriques exige une sécurité intégrée et professionnelle, mais surtout adaptée à la réalité du terrain camerounais. La doctrine doit conjuguer le contrebanditisme pour lutter contre la criminalité organisée et les coupeurs de route, la contre-insurrection pour affronter Boko Haram et les séparatistes, et la contre-hybridité pour gérer les interactions complexes entre ces différents types de menaces. Cette dernière dimension a pris une importance stratégique particulière, car l’expérience combinée de Boko Haram et du NoSo a révélé la transcendance de l’espace tridimensionnel : terre-mer-air. Dans l’ensemble du triangle national camerounais, les acteurs violents exploitent désormais la terre, la mer, l’air et le cyberespace pour organiser des flux logistiques, diffuser des narratifs, recruter et intimider. L’intégration d’une approche quadridimensionnelle dans les opérations militaires et de renseignement est donc incontournable pour anticiper et neutraliser la menace.

L’opérationnalisation de cette doctrine est déjà perceptible dans certaines interventions de la Force Multinationale Mixte, qui combine patrouilles transfrontalières, raids ciblés, sécurisation des infrastructures critiques et recours à la technologie. Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, des unités spécialisées de la gendarmerie et de la police locale ont démontré l’efficacité d’une approche mêlant renseignement communautaire et actions de coercition limitées, prévenant ainsi des attaques majeures tout en évitant la radicalisation par brutalité excessive.

Déradicalisation, désengagement et résilience communautaire

Au Cameroun, la déradicalisation et le désengagement doivent être envisagés comme deux processus complémentaires mais distincts. La déradicalisation cible l’idéologie et la perception de légitimité des groupes armés, cherchant à réduire l’adhésion aux narratifs violents. C’est le sillage de la contre-cause compétitive, un travail sur les discours et les narratifs. Le désengagement, en revanche, concerne l’arrêt effectif de la participation aux actions violentes, même lorsque l’individu n’a pas complètement renoncé à l’idéologie. Dans les régions de l’Extrême-Nord, des jeunes ex-Boko Haram ont été intégrés dans des programmes économiques et sociaux qui facilitent leur retour à une vie civile, parfois sans renoncer immédiatement aux convictions idéologiques. Dans les zones anglophones, le désengagement de certains séparatistes a été favorisé par des accords locaux de sécurité et de médiation, permettant de réduire les affrontements et de restaurer progressivement la confiance des communautés.

Ces interventions doivent s’accompagner de suivi psycho-social, d’éducation et de formation professionnelle, garantissant que la rupture avec la violence soit durable. L’accent mis sur le désengagement permet de neutraliser rapidement la menace active, tandis que la déradicalisation vise le long terme et la prévention des nouvelles générations de combattants.

Développement économique et prévention structurelle

Le terrorisme et l’insurrection prospèrent dans les zones de marginalisation et de privation économique. Dans l’Extrême-Nord et les régions anglophones, l’absence d’infrastructures, le chômage élevé et le manque de perspectives légitimes alimentent la prédation et le recrutement par les groupes armés. Les programmes de réinsertion ciblés, combinés à des initiatives de microfinance et de développement local, permettent d’offrir aux jeunes alternatives concrètes. Par exemple, dans le Mayo-Tsanaga, des projets de micro-entreprises ont détourné plusieurs centaines de jeunes de circuits de violence, tandis que des programmes d’éducation et de formation professionnelle dans le Nord-Ouest offrent un cadre de prévention structurelle. Le développement économique devient ainsi non seulement un levier de prévention, mais un facteur de légitimité renforçant la présence de l’État.

Coordination stratégique et planification à long terme

La fragmentation des acteurs et la multiplicité des menaces exigent une coordination étroite et un pilotage stratégique à long terme. Les réponses isolées, même efficaces localement, ne suffisent pas à briser un système de violence structurel et hybride. L’approche doit intégrer de manière cohérente la sécurité, la gouvernance, le développement et la prévention sociale, tout en restant adaptable aux évolutions des menaces. La planification doit également adopter une logique quadridimensionnelle, combinant terre, mer, air et cyberespace, afin de couvrir l’ensemble des vecteurs de menace et de renforcer la résilience des populations et des infrastructures critiques. Cette coordination permet de rationaliser les ressources, de suivre l’impact des interventions et d’ajuster les mesures en fonction des dynamiques locales et régionales, évitant ainsi que les efforts ne restent ponctuels et fragmentés.

Conclusion : vers une rupture durable de la spirale de violence

La trajectoire du Cameroun depuis 2016, conjuguée à l’évolution des menaces hybrides et à la territorialisation de la violence, montre que le pays ne peut rompre la spirale de violence par des mesures isolées. La combinaison d’une présence étatique renforcée, d’une sécurité professionnelle et intégrée, d’une contre-hybridité quadridimensionnelle, de programmes de déradicalisation et de désengagement efficaces, d’un développement économique ciblé et d’une coordination stratégique constitue l’armature d’une sortie durable de la violence. L’expérience camerounaise illustre que seule une approche globale, intégrée et quadridimensionnelle étendue au cyberespace, prenant en compte les dimensions sociales, économiques, sécuritaires et technologiques, permet de transformer un espace de conflit en un territoire sécurisé et en développement, coupant l’herbe sous les pieds des groupes armés et des réseaux hybrides.

Le Cameroun dans le Global Terrorism Index (2016–2026) : trajectoire, hybridation des menaces et recomposition stratégiq...
23/03/2026

Le Cameroun dans le Global Terrorism Index (2016–2026) : trajectoire, hybridation des menaces et recomposition stratégique d’un espace sous contrainte

Dr Edouard Epiphane Yogo
Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)

Introduction : penser l’impact terroriste au-delà de l’événement

La publication récente du Global Terrorism Index par le Institute for Economics and Peace confirme l’inscription durable du Cameroun dans le noyau des pays les plus affectés par le terrorisme à l’échelle mondiale. Loin d’être conjoncturelle, cette présence s’inscrit dans une temporalité longue : depuis 2016, le pays se maintient de manière continue dans le groupe restreint des États les plus exposés, oscillant entre la 10e et la 16e place. Cette régularité statistique constitue en elle-même un indicateur stratégique majeur, révélateur non seulement de la persistance de la menace, mais surtout de sa structuration progressive dans le temps.

Dans la logique du Global Terrorism Index, être un pays fortement impacté ne signifie pas uniquement subir des épisodes isolés de violence, mais correspond à une inscription durable et cumulative du phénomène terroriste, mesurée à partir d’un indice composite intégrant les attaques, les victimes et les destructions sur une période de cinq ans. Ainsi, la stabilité relative du Cameroun dans ce classement ne traduit pas une stagnation au sens strict, mais plutôt une continuité de l’exposition à un niveau élevé, caractéristique des environnements où la violence tend à s’installer et à se reproduire.

Cette permanence doit dès lors être interprétée comme le signe d’une transformation plus profonde du système de violence. D’un terrorisme initialement marqué par des phases de forte intensité, notamment sous l’effet de l’expansion de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, le Cameroun évolue vers une configuration plus diffuse, caractérisée par une adaptation des acteurs, une fragmentation des structures et une diversification des formes de violence. Ce processus est renforcé par l’intégration progressive des dynamiques séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, contribuant à élargir le spectre des menaces et à complexifier leur lecture.

C’est dans cette perspective qu’il convient d’analyser la trajectoire du Cameroun dans le Global Terrorism Index entre 2016 et 2026. L’examen détaillé des positions du pays au cours de cette période permet de mettre en évidence non seulement une présence continue dans le groupe des États les plus affectés, mais aussi une évolution qualitative du phénomène terroriste, passée d’une logique de choc à une logique d’enracinement durable.

Une présence continue dans le noyau des pays les plus affectés : lecture dynamique des positions (2016–2026)

L’examen des positions du Cameroun dans le Global Terrorism Index sur les dix dernières années met en évidence une constante structurante : le pays n’a jamais quitté le groupe des États les plus impactés au monde. Dès 2016, il se situe au 13e rang, signe d’une exposition déjà significative. Cette position se dégrade légèrement en 2017 et 2018, où le Cameroun occupe respectivement les 15e et 16e places, traduisant une phase d’intensification progressive mais encore contenue.

L’année 2019 marque un tournant relatif avec un positionnement au 15e rang, avant que le pays ne regagne la 13e place en 2020 et 2021. Cette remontée n’indique pas une amélioration, mais plutôt une stabilisation à un niveau élevé de menace, confirmant l’installation du phénomène dans la durée.

La période 2022–2025 constitue le moment le plus significatif de la trajectoire récente. Le Cameroun atteint la 10e place en 2022, se maintient à un niveau proche avec le 11e rang en 2023, puis revient au 12e rang en 2024 avant de remonter à nouveau à la 10e place en 2025. Cette oscillation dans le top 10–12 traduit une pression terroriste persistante et structurée, sans basculement vers une dégradation extrême mais sans véritable décrue.

En 2026, le Cameroun se positionne au 12e rang, confirmant une stabilisation apparente. Cependant, cette stabilité statistique masque une réalité plus complexe : celle d’un enracinement du terrorisme sous des formes moins visibles mais plus résilientes.

De la menace exogène à l’hybridation interne : reconfiguration des acteurs

L’analyse des positions du Cameroun ne peut être dissociée de l’évolution des acteurs opérant sur son territoire. Initialement dominé par l’expansion de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, le paysage sécuritaire s’est progressivement complexifié.

La dynamique jihadiste, bien qu’affaiblie dans sa capacité à mener des attaques de grande ampleur, conserve une présence structurante dans les zones frontalières. Elle s’appuie désormais sur des cellules plus autonomes, capables de s’adapter aux contraintes opérationnelles et de maintenir une pression diffuse.

Parallèlement, l’émergence et la consolidation des groupes séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest introduisent une nouvelle dimension dans le système de violence. Ces groupes, bien que relevant d’une logique initialement politique et insurrectionnelle, adoptent progressivement des pratiques proches du terrorisme : enlèvements, attaques ciblées, intimidation des populations civiles, destruction d’infrastructures publiques.

Cette convergence partielle entre jihadisme et séparatisme ne signifie pas une fusion idéologique, mais révèle une hybridation fonctionnelle des modes d’action. Le terrorisme au Cameroun ne peut plus être analysé comme un phénomène unique ; il constitue désormais un système composite, articulant violences transnationales et conflictualités internes.

Une territorialisation différenciée de la violence

L’évolution du classement du Cameroun dans le Global Terrorism Index reflète également une transformation de la géographie de la menace. L’Extrême-Nord demeure l’épicentre historique, structuré par les dynamiques transfrontalières liées à Boko Haram et à l’instabilité du bassin du lac Tchad.

Cependant, l’intégration des régions anglophones dans la cartographie de la violence modifie profondément la configuration territoriale. Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest deviennent des espaces de conflictualité intense, où les groupes séparatistes développent des formes de contrôle territorial, combinant coercition, économie de prédation et gouvernance parallèle.

Cette double polarisation, jihadiste à l’extrême nord, séparatiste au nord-ouest et au sud-ouest, transforme le Cameroun en un espace de conflictualité multi-fronts, où les logiques de violence s’entrecroisent sans nécessairement se confondre. Elle contribue également à maintenir le pays dans le groupe des plus impactés, en élargissant le spectre des violences prises en compte par l’indice.

Mutation des modes opératoires : vers une économie de la violence

L’un des éléments les plus structurants de la période récente réside dans la transformation des modes opératoires. Les attaques de grande ampleur, caractéristiques de la phase initiale, cèdent progressivement la place à des formes de violence plus diffuses, mais tout aussi déstabilisatrices.

Dans l’Extrême-Nord, les groupes jihadistes privilégient désormais les embuscades, les incursions rapides et les actions de harcèlement. Dans les régions anglophones, les groupes séparatistes développent des stratégies de contrôle social, combinant intimidation, enlèvements et sabotage économique.

Cette évolution traduit l’émergence d’une économie politique de la violence, où le terrorisme et l’insurrection se nourrissent de pratiques de prédation. Les enlèvements contre rançon, les trafics et les formes de taxation informelle deviennent des instruments centraux de financement et de contrôle territorial.

Une stabilisation sous contrainte : lecture stratégique du positionnement du Cameroun

Le maintien du Cameroun entre la 10e et la 12e place au cours des dernières années ne doit pas être interprété comme une amélioration significative. Il traduit plutôt une stabilisation sous contrainte, caractérisée par une capacité de l’État à contenir les formes les plus extrêmes de violence, sans parvenir à éradiquer les dynamiques profondes qui les alimentent.

Cette situation confère au Cameroun un statut particulier dans le système terroriste mondial. Le pays n’est ni un épicentre majeur, comme certains États du Sahel, ni un espace marginal. Il constitue un espace d’absorption et de transformation des menaces, où se recomposent des formes hybrides de violence.

Perspectives : vers une consolidation silencieuse des menaces

À l’horizon des prochaines années, la trajectoire du Cameroun dépendra de sa capacité à gérer cette hybridation des menaces. La persistance du jihadisme dans l’Extrême-Nord, combinée à la durabilité du conflit séparatiste, suggère une probabilité élevée de maintien dans le groupe des pays les plus impactés.

Le risque majeur réside dans une convergence fonctionnelle accrue entre ces différentes formes de violence, non pas sous la forme d’une alliance, mais d’une diffusion des pratiques et des logiques de prédation. Une telle évolution renforcerait la résilience du système de violence et compliquerait davantage les réponses étatiques.

À l’inverse, une amélioration durable supposerait une approche intégrée, articulant réponse sécuritaire, gouvernance territoriale et traitement des causes politiques et socio-économiques des conflits.

Conclusion : le Cameroun, laboratoire d’un terrorisme hybride et territorialisé

L’analyse des positions du Cameroun dans le Global Terrorism Index sur la période 2016–2026 met en évidence une transformation profonde du paysage sécuritaire. Le pays est passé d’une exposition essentiellement exogène, liée au jihadisme régional, à une configuration hybride, combinant menaces transnationales et conflictualités internes.

Cette évolution fait du Cameroun un véritable laboratoire des mutations contemporaines du terrorisme, où se déploient des formes de violence à la fois diffuses, adaptatives et territorialement ancrées. Dans ce contexte, le défi stratégique majeur ne réside plus uniquement dans la lutte contre des groupes identifiés, mais dans la capacité à désarticuler un système de violence devenu structurel.

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