31/05/2026
L’urgence d’une nouvelle doctrine nationale de la dette au Cameroun : enjeux stratégiques, impératifs de souveraineté et perspectives de transformation
Edouard Epiphane Yogo
Introduction générale
La dette publique est généralement appréhendée comme une question économique relevant de la gestion budgétaire et financière de l’État. Pourtant, dans le contexte contemporain marqué par la multiplication des crises internationales, la montée des rivalités géopolitiques, les mutations de l’économie mondiale et les défis sécuritaires croissants, la dette est devenue une question éminemment stratégique. Elle influence directement la capacité d’un État à financer son développement, à préserver sa souveraineté, à garantir sa sécurité et à maintenir son autonomie de décision dans un environnement international de plus en plus concurrentiel.
Pour le Cameroun, cette réalité revêt une importance particulière. Situé au cœur de l’Afrique centrale, doté d’importantes ressources naturelles, d’une position géographique stratégique et d’un potentiel économique considérable, le pays est confronté à des besoins de financement de plus en plus élevés. Les exigences de modernisation des infrastructures, les impératifs de sécurité nationale, les défis liés à l’industrialisation, à la transition numérique et à l’amélioration des services publics conduisent l’État à recourir régulièrement à l’endettement comme instrument de financement.
Cependant, l’évolution de l’environnement économique national et international impose aujourd’hui une réflexion plus profonde. La question n’est plus seulement de savoir combien emprunter, mais pourquoi emprunter, auprès de qui emprunter, dans quelles conditions emprunter et surtout dans quelle finalité stratégique s’inscrit l’endettement national. Cette interrogation révèle la nécessité d’élaborer une véritable doctrine nationale de la dette capable d’inscrire l’endettement dans une vision cohérente de puissance, de développement et de souveraineté.
Les limites du paradigme actuel de gestion de la dette
Depuis plusieurs décennies, la gestion de la dette publique au Cameroun s’inscrit essentiellement dans une logique de soutenabilité financière définie par les institutions financières internationales. Les indicateurs de référence sont principalement le ratio dette/PIB, la capacité de remboursement et le poids du service de la dette dans les finances publiques.
Si cette approche présente une utilité technique indéniable, elle demeure insuffisante pour répondre aux défis stratégiques auxquels le Cameroun est confronté. Une dette peut être considérée comme soutenable sur le plan comptable tout en produisant des effets de dépendance économique, de vulnérabilité géopolitique ou de fragilisation de la souveraineté nationale.
Cette vision technocratique réduit la dette à une variable budgétaire alors qu’elle constitue en réalité un instrument de structuration des rapports de puissance. Dans le contexte actuel, où les mécanismes financiers sont de plus en plus utilisés comme outils d’influence géopolitique, la simple recherche de la soutenabilité financière ne suffit plus. Une réflexion stratégique globale devient indispensable.
L’absence d’une doctrine nationale clairement définie expose ainsi le Cameroun au risque d’une accumulation progressive d’engagements financiers dont les implications géopolitiques, économiques et sécuritaires ne sont pas toujours pleinement intégrées dans le processus décisionnel.
La dette comme enjeu de souveraineté nationale
L’un des principaux arguments en faveur d’une nouvelle doctrine nationale de la dette réside dans la nécessité de préserver la souveraineté stratégique du Cameroun.
Dans les relations internationales contemporaines, les créanciers ne sont pas de simples bailleurs de fonds. Ils sont également des acteurs de puissance poursuivant des intérêts économiques, diplomatiques et géopolitiques. Les institutions financières internationales, les puissances émergentes, les marchés financiers et les fonds d’investissement participent tous à des dynamiques d’influence qui dépassent largement le cadre strictement financier.
Dans ce contexte, chaque emprunt contracté par un État crée une relation particulière entre le débiteur et le créancier. Plus cette relation devient asymétrique, plus le risque de dépendance stratégique augmente.
Pour le Cameroun, la question de la dette doit donc être envisagée sous l’angle de l’autonomie décisionnelle. Une nation véritablement souveraine n’est pas seulement celle qui contrôle son territoire ; c’est également celle qui conserve la maîtrise de ses choix économiques, de ses priorités budgétaires et de ses orientations stratégiques.
Une doctrine nationale de la dette permettrait précisément d’établir des lignes rouges destinées à protéger cette autonomie en encadrant les conditions, les objectifs et les limites de l’endettement public. La nécessité d’une doctrine fondée sur la rentabilité stratégique
L’une des faiblesses majeures des politiques d’endettement dans de nombreux pays africains réside dans la confusion entre investissement productif et dépense de fonctionnement.
Une nouvelle doctrine camerounaise de la dette devrait reposer sur le principe fondamental de la rentabilité stratégique. Selon cette logique, tout emprunt devrait démontrer sa capacité à produire des effets économiques, sociaux, territoriaux ou sécuritaires supérieurs à son coût financier. La question centrale ne serait plus seulement celle du remboursement, mais celle de la création de valeur nationale.
Ainsi, les projets financés par l’endettement devraient être sélectionnés en fonction de leur contribution à l’industrialisation, à l’intégration territoriale, à la compétitivité économique, à la création d’emplois et au renforcement de la puissance nationale.
Dans cette perspective, une autoroute reliant des bassins de production aux ports, une infrastructure énergétique permettant l’industrialisation ou un projet numérique favorisant la modernisation de l’administration peuvent constituer des investissements stratégiquement rentables. À l’inverse, les dépenses à faible impact structurel risquent d’alourdir durablement la charge de la dette sans renforcer les capacités nationales.
La dette comme instrument de transformation économique
Le Cameroun souffre encore d’une dépendance excessive aux exportations de matières premières faiblement transformées. Cette situation limite les recettes publiques, fragilise la balance commerciale et accroît les besoins de financement extérieur.
Une doctrine nationale de la dette devrait faire de l’endettement un levier de transformation productive plutôt qu’un simple mécanisme de financement budgétaire.
L’objectif serait de mobiliser la dette pour accélérer la montée en gamme de l’économie nationale, développer les chaînes de valeur industrielles, renforcer les capacités de transformation locale et soutenir l’émergence de secteurs stratégiques tels que l’agro-industrie, l’économie numérique, la logistique, l’énergie ou les industries extractives à forte valeur ajoutée.
Dans cette logique, la dette ne serait plus seulement une charge future mais un investissement destiné à accroître les capacités nationales de création de richesse.
Une doctrine adaptée aux défis sécuritaires du Cameroun
La singularité du Cameroun réside également dans son environnement sécuritaire complexe.
Le pays fait face à des menaces multidimensionnelles associant terrorisme, criminalité transfrontalière, instabilités régionales et tensions internes. Dans un tel contexte, la sécurité nationale devient elle-même un facteur de développement économique.
Une doctrine moderne de la dette doit reconnaître cette réalité. Certains investissements sécuritaires peuvent générer des dividendes économiques indirects considérables en protégeant les infrastructures, en sécurisant les échanges commerciaux et en renforçant l’attractivité du territoire pour les investisseurs.
La dette doit donc être évaluée à travers une approche globale intégrant les dimensions économiques, sécuritaires et géopolitiques du développement national.
L’impératif de transparence et de gouvernance stratégique
Une doctrine nationale de la dette ne peut produire des résultats durables sans une gouvernance rigoureuse.
L’expérience internationale montre que les crises d’endettement sont souvent moins liées au volume de la dette qu’à la qualité de sa gestion. Les projets mal conçus, les surcoûts, les retards d’exécution, les déficiences de gouvernance ou les logiques clientélistes réduisent considérablement le rendement des investissements financés par emprunt.
Le Cameroun gagnerait à instituer des mécanismes renforcés d’évaluation stratégique des projets financés par la dette, associant experts économiques, institutions de contrôle, universitaires et acteurs du développement.
Une telle démarche permettrait d’assurer une meilleure cohérence entre les choix d’endettement et les objectifs de développement à long terme.
Une doctrine de la dette au service de l’autonomie stratégique
À l’heure où les grandes puissances redéfinissent leurs stratégies d’influence en Afrique, le Cameroun doit considérer la dette comme une composante essentielle de son autonomie stratégique.
L’objectif ne doit pas être l’élimination totale de la dette, ce qui serait irréaliste pour une économie en développement, mais la maîtrise souveraine de l’endettement.
Une doctrine nationale moderne devrait permettre de diversifier les sources de financement, de réduire les dépendances excessives, de renforcer les capacités nationales de mobilisation des ressources internes et de privilégier les emprunts compatibles avec les intérêts stratégiques du pays. La dette deviendrait alors un instrument de construction de puissance plutôt qu’un facteur de vulnérabilité.
Conclusion générale
L’urgence d’une nouvelle doctrine nationale de la dette au Cameroun découle d’une réalité fondamentale : dans le monde contemporain, la dette n’est plus seulement une question financière, elle est devenue une question de souveraineté, de sécurité et de puissance. La multiplication des besoins de financement, l’intensification des rivalités géopolitiques et les exigences du développement imposent une transformation profonde de la manière dont l’endettement est pensé et utilisé.
Le Cameroun dispose encore d’une fenêtre stratégique pour anticiper les risques et construire une approche cohérente fondée sur la rentabilité stratégique, la transformation productive, la transparence, la diversification des partenariats et la préservation de l’autonomie décisionnelle. Une telle doctrine permettrait de replacer la dette au service du projet national, en faisant de chaque emprunt non pas une simple réponse à un besoin immédiat de financement, mais un investissement conscient dans la construction d’un État plus résilient, plus souverain et plus puissant.
Dans cette perspective, la véritable question n’est pas de savoir si le Cameroun doit s’endetter, mais de déterminer comment faire de la dette un instrument de puissance nationale plutôt qu’un vecteur de dépendance. C’est précisément à ce niveau que se joue l’avenir stratégique du pays au XXIe siècle.