23/03/2026
Le Cameroun dans le Global Terrorism Index (2016–2026) : trajectoire, hybridation des menaces et recomposition stratégique d’un espace sous contrainte
Dr Edouard Epiphane Yogo
Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)
Introduction : penser l’impact terroriste au-delà de l’événement
La publication récente du Global Terrorism Index par le Institute for Economics and Peace confirme l’inscription durable du Cameroun dans le noyau des pays les plus affectés par le terrorisme à l’échelle mondiale. Loin d’être conjoncturelle, cette présence s’inscrit dans une temporalité longue : depuis 2016, le pays se maintient de manière continue dans le groupe restreint des États les plus exposés, oscillant entre la 10e et la 16e place. Cette régularité statistique constitue en elle-même un indicateur stratégique majeur, révélateur non seulement de la persistance de la menace, mais surtout de sa structuration progressive dans le temps.
Dans la logique du Global Terrorism Index, être un pays fortement impacté ne signifie pas uniquement subir des épisodes isolés de violence, mais correspond à une inscription durable et cumulative du phénomène terroriste, mesurée à partir d’un indice composite intégrant les attaques, les victimes et les destructions sur une période de cinq ans. Ainsi, la stabilité relative du Cameroun dans ce classement ne traduit pas une stagnation au sens strict, mais plutôt une continuité de l’exposition à un niveau élevé, caractéristique des environnements où la violence tend à s’installer et à se reproduire.
Cette permanence doit dès lors être interprétée comme le signe d’une transformation plus profonde du système de violence. D’un terrorisme initialement marqué par des phases de forte intensité, notamment sous l’effet de l’expansion de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, le Cameroun évolue vers une configuration plus diffuse, caractérisée par une adaptation des acteurs, une fragmentation des structures et une diversification des formes de violence. Ce processus est renforcé par l’intégration progressive des dynamiques séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, contribuant à élargir le spectre des menaces et à complexifier leur lecture.
C’est dans cette perspective qu’il convient d’analyser la trajectoire du Cameroun dans le Global Terrorism Index entre 2016 et 2026. L’examen détaillé des positions du pays au cours de cette période permet de mettre en évidence non seulement une présence continue dans le groupe des États les plus affectés, mais aussi une évolution qualitative du phénomène terroriste, passée d’une logique de choc à une logique d’enracinement durable.
Une présence continue dans le noyau des pays les plus affectés : lecture dynamique des positions (2016–2026)
L’examen des positions du Cameroun dans le Global Terrorism Index sur les dix dernières années met en évidence une constante structurante : le pays n’a jamais quitté le groupe des États les plus impactés au monde. Dès 2016, il se situe au 13e rang, signe d’une exposition déjà significative. Cette position se dégrade légèrement en 2017 et 2018, où le Cameroun occupe respectivement les 15e et 16e places, traduisant une phase d’intensification progressive mais encore contenue.
L’année 2019 marque un tournant relatif avec un positionnement au 15e rang, avant que le pays ne regagne la 13e place en 2020 et 2021. Cette remontée n’indique pas une amélioration, mais plutôt une stabilisation à un niveau élevé de menace, confirmant l’installation du phénomène dans la durée.
La période 2022–2025 constitue le moment le plus significatif de la trajectoire récente. Le Cameroun atteint la 10e place en 2022, se maintient à un niveau proche avec le 11e rang en 2023, puis revient au 12e rang en 2024 avant de remonter à nouveau à la 10e place en 2025. Cette oscillation dans le top 10–12 traduit une pression terroriste persistante et structurée, sans basculement vers une dégradation extrême mais sans véritable décrue.
En 2026, le Cameroun se positionne au 12e rang, confirmant une stabilisation apparente. Cependant, cette stabilité statistique masque une réalité plus complexe : celle d’un enracinement du terrorisme sous des formes moins visibles mais plus résilientes.
De la menace exogène à l’hybridation interne : reconfiguration des acteurs
L’analyse des positions du Cameroun ne peut être dissociée de l’évolution des acteurs opérant sur son territoire. Initialement dominé par l’expansion de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, le paysage sécuritaire s’est progressivement complexifié.
La dynamique jihadiste, bien qu’affaiblie dans sa capacité à mener des attaques de grande ampleur, conserve une présence structurante dans les zones frontalières. Elle s’appuie désormais sur des cellules plus autonomes, capables de s’adapter aux contraintes opérationnelles et de maintenir une pression diffuse.
Parallèlement, l’émergence et la consolidation des groupes séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest introduisent une nouvelle dimension dans le système de violence. Ces groupes, bien que relevant d’une logique initialement politique et insurrectionnelle, adoptent progressivement des pratiques proches du terrorisme : enlèvements, attaques ciblées, intimidation des populations civiles, destruction d’infrastructures publiques.
Cette convergence partielle entre jihadisme et séparatisme ne signifie pas une fusion idéologique, mais révèle une hybridation fonctionnelle des modes d’action. Le terrorisme au Cameroun ne peut plus être analysé comme un phénomène unique ; il constitue désormais un système composite, articulant violences transnationales et conflictualités internes.
Une territorialisation différenciée de la violence
L’évolution du classement du Cameroun dans le Global Terrorism Index reflète également une transformation de la géographie de la menace. L’Extrême-Nord demeure l’épicentre historique, structuré par les dynamiques transfrontalières liées à Boko Haram et à l’instabilité du bassin du lac Tchad.
Cependant, l’intégration des régions anglophones dans la cartographie de la violence modifie profondément la configuration territoriale. Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest deviennent des espaces de conflictualité intense, où les groupes séparatistes développent des formes de contrôle territorial, combinant coercition, économie de prédation et gouvernance parallèle.
Cette double polarisation, jihadiste à l’extrême nord, séparatiste au nord-ouest et au sud-ouest, transforme le Cameroun en un espace de conflictualité multi-fronts, où les logiques de violence s’entrecroisent sans nécessairement se confondre. Elle contribue également à maintenir le pays dans le groupe des plus impactés, en élargissant le spectre des violences prises en compte par l’indice.
Mutation des modes opératoires : vers une économie de la violence
L’un des éléments les plus structurants de la période récente réside dans la transformation des modes opératoires. Les attaques de grande ampleur, caractéristiques de la phase initiale, cèdent progressivement la place à des formes de violence plus diffuses, mais tout aussi déstabilisatrices.
Dans l’Extrême-Nord, les groupes jihadistes privilégient désormais les embuscades, les incursions rapides et les actions de harcèlement. Dans les régions anglophones, les groupes séparatistes développent des stratégies de contrôle social, combinant intimidation, enlèvements et sabotage économique.
Cette évolution traduit l’émergence d’une économie politique de la violence, où le terrorisme et l’insurrection se nourrissent de pratiques de prédation. Les enlèvements contre rançon, les trafics et les formes de taxation informelle deviennent des instruments centraux de financement et de contrôle territorial.
Une stabilisation sous contrainte : lecture stratégique du positionnement du Cameroun
Le maintien du Cameroun entre la 10e et la 12e place au cours des dernières années ne doit pas être interprété comme une amélioration significative. Il traduit plutôt une stabilisation sous contrainte, caractérisée par une capacité de l’État à contenir les formes les plus extrêmes de violence, sans parvenir à éradiquer les dynamiques profondes qui les alimentent.
Cette situation confère au Cameroun un statut particulier dans le système terroriste mondial. Le pays n’est ni un épicentre majeur, comme certains États du Sahel, ni un espace marginal. Il constitue un espace d’absorption et de transformation des menaces, où se recomposent des formes hybrides de violence.
Perspectives : vers une consolidation silencieuse des menaces
À l’horizon des prochaines années, la trajectoire du Cameroun dépendra de sa capacité à gérer cette hybridation des menaces. La persistance du jihadisme dans l’Extrême-Nord, combinée à la durabilité du conflit séparatiste, suggère une probabilité élevée de maintien dans le groupe des pays les plus impactés.
Le risque majeur réside dans une convergence fonctionnelle accrue entre ces différentes formes de violence, non pas sous la forme d’une alliance, mais d’une diffusion des pratiques et des logiques de prédation. Une telle évolution renforcerait la résilience du système de violence et compliquerait davantage les réponses étatiques.
À l’inverse, une amélioration durable supposerait une approche intégrée, articulant réponse sécuritaire, gouvernance territoriale et traitement des causes politiques et socio-économiques des conflits.
Conclusion : le Cameroun, laboratoire d’un terrorisme hybride et territorialisé
L’analyse des positions du Cameroun dans le Global Terrorism Index sur la période 2016–2026 met en évidence une transformation profonde du paysage sécuritaire. Le pays est passé d’une exposition essentiellement exogène, liée au jihadisme régional, à une configuration hybride, combinant menaces transnationales et conflictualités internes.
Cette évolution fait du Cameroun un véritable laboratoire des mutations contemporaines du terrorisme, où se déploient des formes de violence à la fois diffuses, adaptatives et territorialement ancrées. Dans ce contexte, le défi stratégique majeur ne réside plus uniquement dans la lutte contre des groupes identifiés, mais dans la capacité à désarticuler un système de violence devenu structurel.