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La mutation de l’enlèvement dans l’Extrême-Nord du Cameroun : de l’a**e insurrectionnelle à l’économie hybride de la pré...
28/09/2026

La mutation de l’enlèvement dans l’Extrême-Nord du Cameroun : de l’a**e insurrectionnelle à l’économie hybride de la prédation

Edouard Epiphane Yogo

Introduction générale

L’enlèvement dans l’Extrême-Nord du Cameroun ne peut plus être appréhendé uniquement comme une technique terroriste de Boko Haram. S’il a constitué, dès l’implantation du groupe dans la région à partir de 2013, un instrument de coercition, de financement, de recrutement et de contrôle des populations, son évolution récente révèle une transformation plus profonde de l’environnement sécuritaire. Depuis la fragmentation de Boko Haram et l’affirmation de ses différentes factions, notamment l’Islamic State West Africa Province (ISWAP) et la Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS), l’enlèvement s’inscrit désormais dans une économie de violence plus diffuse, dans laquelle se rencontrent insurrection jihadiste, criminalité organisée, circulation transfrontalière des a***s, extorsion et économie de la rançon. Cette mutation est stratégique parce qu’elle brouille progressivement la frontière entre terrorisme et criminalité.

Les données disponibles montrent d’ailleurs que la menace n’a pas disparu avec le recul des grandes offensives territoriales de Boko Haram. Au contraire, elle s’est recomposée. En 2022, l’Institute for Security Studies relevait encore des enlèvements attribués à Boko Haram dans les communautés du lac Tchad, notamment à Tchika et Kofia, tout en constatant la progression parallèle de groupes criminels spécialisés dans les prises d’otages contre rançon. Plus récemment, l’ISS a documenté 43 incidents d’enlèvement ayant concerné 103 victimes dans l’Extrême-Nord entre juin et août 2025, dans le contexte de la résurgence de la JAS et de sa branche Ghazwah, particulièrement engagée dans les activités prédatrices. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir combien de personnes Boko Haram enlève, mais de comprendre comment l’enlèvement est devenu une infrastructure de pouvoir, de financement et de déstabilisation dans les périphéries septentrionales du Cameroun.

I. La fin du monopole jihadiste sur l’enlèvement : une menace désormais hybride

L'une des transformations majeures de la situation sécuritaire est la perte du caractère exclusivement jihadiste de l’enlèvement. Dans la phase initiale de l’insurrection, la prise d’otages répondait directement à la stratégie de Boko Haram ; obtenir des ressources, exercer une pression sur l’État, capturer des populations, recruter des combattants, exploiter les femmes et les enfants ou encore utiliser certains captifs comme instruments de négociation. Mais la prolongation du conflit a produit un effet pervers ; les méthodes de prédation de l’insurrection ont été progressivement appropriées par des acteurs criminels qui ne poursuivent pas nécessairement d’objectif idéologique.

L’ISS observe ainsi que des groupes criminels composés de Camerounais, de Nigérians, de Nigériens et de Tchadiens opèrent dans les espaces frontaliers, souvent avec l’appui de complices locaux chargés de fournir des renseignements sur les victimes. Ces réseaux ont intégré certaines méthodes développées ou popularisées par Boko Haram : reconnaissance préalable des cibles, renseignement local, attaque nocturne, déplacement rapide des captifs, franchissement de frontières et négociation à distance. Le résultat est particulièrement préoccupant ; le terrorisme a produit un effet de diffusion de ses techniques de violence au sein de l’écosystème criminel régional.

Il faut donc se garder d'une lecture qui attribuerait mécaniquement à Boko Haram tout enlèvement commis dans l’Extrême-Nord. Cette confusion analytique peut conduire à une mauvaise allocation des moyens de sécurité. L’ISS souligne précisément que les enlèvements contre rançon impliquent désormais plusieurs catégories d’acteurs et que, dans de nombreux cas, la motivation première est économique. Cette distinction n’est cependant pas synonyme de séparation étanche. Au contraire, la véritable menace réside dans la possibilité d’une convergence fonctionnelle entre groupes criminels et organisations jihadistes. Un groupe peut fournir les a***s, un autre les renseignements, un troisième assurer la détention des otages et un quatrième participer à la négociation ou au blanchiment du produit de la rançon.

La situation devient ainsi beaucoup plus complexe qu’une opposition classique entre « terroristes » et « bandits ». L’espace septentrional tend à devenir un marché de la violence, dans lequel les compétences, les a***s, les informations et les ressources circulent entre différentes catégories d’acteurs. C’est cette hybridation qui constitue aujourd’hui l’une des principales vulnérabilités stratégiques de l’Extrême-Nord.

II. L’enlèvement comme économie politique de la violence et mécanisme de résilience des groupes armés

La deuxième mutation fondamentale concerne la fonction économique de l’enlèvement. Dans une organisation insurrectionnelle soumise à une pression militaire croissante, la capacité de financer les combattants, d’acquérir des a***s, de maintenir les réseaux logistiques et de rémunérer les informateurs devient déterminante. L’enlèvement apparaît alors moins comme un acte isolé que comme un mécanisme de reproduction de la capacité combattante.

Les travaux récents de l’ISS montrent qu’ISWAP, notamment dans le Logone-et-Chari et les espaces lacustres, combine taxation forcée, extorsion et contrôle des activités économiques locales pour compenser les perturbations de ses anciennes sources de financement. L’organisation cherche notamment à contrôler les agriculteurs, les pêcheurs et les circuits commerciaux. Cette logique révèle une évolution fondamentale ; l’insurrection ne cherche plus seulement à détruire l’ordre étatique ; elle cherche à extraire de la valeur économique d’un territoire qu’elle ne contrôle pas nécessairement de manière conventionnelle.

L’enlèvement s’intègre parfaitement dans cette logique extractive. Une population peut être soumise simultanément à la taxation, au vol de bétail, au pillage, à l’extorsion et à la prise d’otages. La violence devient alors une forme d’imposition parallèle. Celui qui contrôle la capacité de capturer une personne et d’exiger une somme d’argent exerce, même temporairement, une forme de souveraineté coercitive sur son environnement.

JAS illustre encore plus clairement cette transformation. Selon l’ISS, sa branche Ghazwah, apparue après la mort d’Abubakar Shekau en 2021, fonctionne largement comme une structure criminelle dont les revenus proviennent de la prédation, notamment du vol et des enlèvements contre rançon. L’organisation utilise ainsi la criminalité comme moyen de financement mais également comme mécanisme de recrutement.

Cette évolution modifie profondément le rapport entre conflit et criminalité. La criminalité ne constitue plus nécessairement une conséquence périphérique de l’insurrection ; elle peut devenir l’un de ses moteurs. Un combattant peut être maintenu dans la clandestinité non seulement par une conviction idéologique, mais parce que la violence lui procure des revenus, un statut, une protection et un accès aux réseaux de prédation. La frontière entre combattant, criminel, informateur et intermédiaire devient alors particulièrement poreuse.

C’est pourquoi l’enlèvement doit être analysé comme une économie politique de la résilience insurrectionnelle. Tant que la prise d’otages demeure rentable, les organisations violentes disposent d’un mécanisme permettant de compenser leurs pertes militaires. Une opération militaire peut détruire un camp ; elle ne détruit pas nécessairement le marché qui permet à l’organisation de se reconstituer.

III. La frontière comme multiplicateur stratégique : l’espace de fuite devient l’espace de puissance

La troisième dimension est territoriale. L’Extrême-Nord camerounais ne doit pas être considéré comme un simple théâtre national de lutte contre Boko Haram. Il constitue une portion d’un espace sécuritaire transfrontalier, dont les dynamiques sont déterminées par les interactions entre le Cameroun, le Nigeria, le Tchad et, plus largement, les espaces périphériques du bassin du lac Tchad.

Les ravisseurs exploitent cette configuration. Les recherches de l’ISS montrent que les victimes peuvent être déplacées vers le Nigeria, le Tchad ou la République centrafricaine, tandis que certaines sont maintenues dans des zones difficiles d’accès au Cameroun. Cette mobilité transforme la frontière en avantage opérationnel pour les groupes armés. Elle réduit le temps de réaction des forces nationales, complique le renseignement, fragilise les poursuites et permet aux ravisseurs de jouer sur les différences de juridictions.

La frontière devient donc paradoxalement moins une ligne de séparation qu’un multiplicateur de puissance pour les acteurs non étatiques. Le ravisseur peut frapper dans un pays, séquestrer dans un deuxième espace, négocier depuis un troisième et déplacer les produits de la criminalité dans un quatrième. Face à cette mobilité, la réponse strictement nationale perd mécaniquement de son efficacité.

Cette problématique est renforcée par la présence de réseaux locaux d’informateurs. L’enlèvement contemporain n’est pas seulement une opération militaire. C’est d’abord une opération de renseignement. Les ravisseurs doivent connaître le statut économique de leur victime, ses déplacements, ses relations, ses activités et la capacité financière de sa famille. L’ISS décrit précisément cette collecte d’informations par des complices présents dans les communautés.

Cette dimension prend une importance encore plus grande avec la montée en puissance de cadres camerounais au sein des factions de Boko Haram. Une analyse publiée en août 2026 par l’ISS indique que des combattants camerounais occupent désormais des positions de commandement au sein des factions JAS et ISWAP et qu’ils disposent d’une connaissance fine des territoires, des populations et des cibles potentielles. Selon cette analyse, le facteur local renforce la capacité des groupes à organiser leurs opérations, leur recrutement et leur soutien logistique au Cameroun.

La conséquence stratégique est majeure. La profondeur territoriale de l’insurrection ne se trouve plus uniquement au Nigeria. Une partie de cette profondeur est progressivement internalisée au Cameroun par la connaissance du terrain, les réseaux sociaux, les relais familiaux, les informateurs et les acteurs économiques. Le problème de l’enlèvement devient donc aussi celui de la pénétration sociale de la menace.

IV. De la prise d’otages à la déstructuration du contrat sécuritaire entre l’État et les populations

La dimension la plus préoccupante est peut-être celle qui concerne la relation entre l’État et les populations. Un enlèvement n’affecte pas uniquement la victime et sa famille. Dans une zone rurale fragile, il modifie le comportement de toute une communauté. Lorsque les familles commencent à considérer que la négociation directe avec les ravisseurs est plus efficace ou plus sûre que l’appel aux forces publiques, quelque chose de fondamental se produit : le monopole étatique de la protection commence à être concurrencé par des mécanismes privés de sécurité et de négociation.

L’ISS rapporte précisément que de nombreuses familles hésitent à saisir les autorités par crainte que l’intervention des forces de sécurité ne provoque la mort de l’otage. Certaines préfèrent donc négocier directement avec les ravisseurs. Ce comportement est rationnel du point de vue immédiat de la famille, mais il produit collectivement un effet stratégique considérable. Il réduit la visibilité du phénomène, affaiblit le renseignement institutionnel et contribue à la pérennisation de l’économie de la rançon.

L’enlèvement devient ainsi une technologie de désengagement de l’État. Chaque famille qui négocie clandestinement, chaque village qui renonce à signaler un incident, chaque communauté qui se tourne vers des groupes d’autodéfense contribue involontairement à réduire la capacité de l’État à connaître, anticiper et neutraliser la menace.

Cette dynamique est particulièrement dangereuse dans un environnement où les groupes armés cherchent précisément à construire des rapports alternatifs d’autorité. ISWAP, par exemple, combine violence et mécanismes d’extorsion ou de taxation dans certaines zones du lac Tchad. L’objectif n’est donc pas uniquement de produire de la peur ; il consiste aussi à organiser la dépendance des populations à l’égard d’un ordre sécuritaire parallèle.

Il faut alors comprendre l’enlèvement comme un phénomène à double effet. Il produit d’abord une violence physique sur la victime. Mais il produit ensuite une violence institutionnelle sur la communauté caractérisée par la peur, la méfiance, le déplacement, la contraction de l’activité économique, la déscolarisation, la limitation de la mobilité et l'affaiblissement de la confiance dans les institutions. À terme, la victime véritable n’est plus seulement l’individu enlevé ; c’est le territoire lui-même.

La situation est d’autant plus préoccupante que les groupes jihadistes semblent capables de tirer avantage de la fragmentation de la réponse sécuritaire. Une étude de l’ISS publiée en 2026 estime que le développement de commandements locaux camerounais contribue à la résilience de Boko Haram et à sa capacité à exploiter les ressources, les informations et les réseaux locaux. La réponse militaire doit donc désormais être accompagnée d’une reconquête du renseignement social, de la confiance communautaire et de la capacité administrative de l’État.

Conclusion : reconquérir l’espace, le renseignement et l’économie de l’enlèvement

L’évolution récente des enlèvements dans l’Extrême-Nord du Cameroun révèle une transformation qualitative de la menace. Le phénomène ne peut plus être réduit à la répétition des pratiques de Boko Haram observées au plus fort de l’insurrection. L’enlèvement s’est autonomisé, diffusé et hybridé. Il demeure une a**e des factions jihadistes, mais il constitue également une activité lucrative pour des réseaux criminels qui ont intégré les méthodes de la guerre asymétrique. La JAS, à travers ses structures prédatrices, illustre cette convergence entre insurrection et criminalité, tandis qu’ISWAP utilise plus largement l’extorsion et la taxation pour reconstruire sa capacité financière.

L’enjeu stratégique est donc moins de « lutter contre les enlèvements » que de détruire l’écosystème qui les rend possibles et rentables. La réponse devrait d’abord reposer sur un système régional intégré de renseignement sur les enlèvements, reliant forces de défense et de sécurité, autorités administratives, chefferies traditionnelles, communautés, opérateurs économiques et mécanismes de coopération avec le Nigeria et le Tchad. Elle devrait ensuite renforcer la présence permanente de l’État dans les espaces frontaliers vulnérables, non seulement par des dispositifs militaires, mais par une présence administrative, judiciaire et sociale capable de rétablir la confiance.

Il apparaît également nécessaire de traiter l’enlèvement comme une question de financement du terrorisme et de criminalité organisée, en ciblant les intermédiaires, les circuits financiers, les informateurs et les réseaux de revente des biens issus de la prédation. La seule neutralisation physique des ravisseurs ne suffit pas lorsque le marché qui finance leur activité demeure intact. Les programmes de désa**ement, démobilisation et réintégration devraient par ailleurs intégrer beaucoup plus explicitement les dynamiques locales de recrutement et les trajectoires des combattants camerounais, alors que les recherches récentes de l’ISS montrent leur importance croissante dans la résilience des factions.

Enfin, la stratégie camerounaise devrait passer d’une logique de réaction à une logique de déni d’opportunité. Il faut empêcher que les groupes armés puissent identifier librement leurs cibles, franchir les frontières sans entrave, disposer d’informateurs locaux, conserver leurs captifs, négocier leurs rançons et recycler leurs revenus. Cela suppose une articulation beaucoup plus étroite entre renseignement humain, renseignement financier, contrôle des mobilités, coopération transfrontalière et action civilo-militaire.

À défaut, l’Extrême-Nord risque de connaître une évolution dans laquelle la disparition progressive des grandes offensives spectaculaires de Boko Haram masquerait une réalité plus insidieuse à savoir, la normalisation d’une économie clandestine de la violence.

À l’inverse, si l’État parvient à reprendre simultanément le contrôle du territoire, du renseignement et des flux financiers, l’enlèvement peut cesser d’être un multiplicateur de puissance pour les acteurs armés et redevenir ce qu’il doit être à savoir, un acte criminel identifiable, traçable et systématiquement neutralisable par l’action coordonnée de l’État et des communautés.

Quand la carte change, le monde ne change pas : l’Afrique face à la géopolitique de la représentationEdouard Epiphane Yo...
12/09/2026

Quand la carte change, le monde ne change pas : l’Afrique face à la géopolitique de la représentation

Edouard Epiphane Yogo
Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)

Introduction

La récente décision de l’Assemblée générale des Nations unies en faveur d’une représentation cartographique plus fidèle aux superficies réelles des continents, portée notamment par l’initiative africaine « Correct the Map », ouvre un débat qui dépasse largement la technique cartographique. Elle invite à interroger le rapport entre espace, savoir, représentation et pouvoir. La projection de Mercator, conçue au XVIe siècle pour répondre notamment aux exigences de la navigation, déforme fortement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. L’Afrique y apparaît ainsi visuellement beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement, tandis que les territoires septentrionaux sont considérablement agrandis. À l’inverse, la projection Equal Earth cherche à restituer plus fidèlement les rapports de superficie. Il faut toutefois être précis : l’Afrique n’est pas devenue plus grande. Chaque projection privilégie certaines propriétés géométriques au détriment d’autres.

Le véritable enjeu géopolitique est donc ailleurs. Il n’est pas seulement de savoir qui dessine la carte, le politique ou le géographe, mais de déterminer qui définit le cadre dans lequel le monde est représenté, sélectionné, hiérarchisé et rendu visible. La géographie construit scientifiquement la représentation cartographique, tandis que les acteurs politiques et institutionnels peuvent contribuer à définir, légitimer et diffuser certains régimes de représentation. Dès lors, le changement de représentation de l’Afrique ne signifie nullement que l’Afrique change de dimensions ou devient automatiquement plus puissante. Il signifie que change le regard porté sur sa place dans l’espace mondial.

La question « Qui conçoit la carte ? » doit ainsi être déplacée vers une interrogation plus fondamentale : « Qui a le pouvoir de définir le monde que nous voyons ? » Cette interrogation rejoint une préoccupation centrale de la pensée géopolitique africaine, notamment chez Marc-Louis Ropivia : l’Afrique ne peut durablement être un simple objet de représentation, d’analyse et de catégorisation produit par d’autres. La maîtrise de son destin géopolitique suppose également une capacité à produire ses propres catégories de lecture de l’espace mondial.

I. De Mercator à Equal Earth : ce qui change réellement dans la carte du monde

La première exigence consiste à déconstruire un contresens désormais largement répandu. L’Afrique n’a pas « grandi ». Sa superficie est demeurée exactement la même. Ce qui change est sa représentation sur une surface plane. Avec Mercator, l’Afrique est soumise à une distorsion comparable à celle qui affecte tous les territoires situés à proximité de l’équateur relativement aux régions de hautes latitudes. Le Groenland, par exemple, peut apparaître visuellement proche de l’Afrique alors que celle-ci est environ quatorze fois plus vaste. La Russie elle-même semble, selon la représentation, disproportionnellement gigantesque.

La nouvelle représentation ne restitue donc pas une nouvelle réalité géographique ; elle rend visible une réalité géographique qui existait déjà.

Cette précision est fondamentale pour une lecture géopolitique. Il ne faudrait pas remplacer un régime de représentation par un autre sans interroger les présupposés du nouveau. Equal Earth n’est pas davantage « la carte vraie » que Mercator n’était « la carte fausse ». Les projections cartographiques sont des constructions scientifiques répondant à des finalités différentes. Le cartographe choisit ce qu’il souhaite préserver : angles, distances, superficies ou compromis entre plusieurs propriétés. Comme l’ont montré les travaux classiques de la cartographie, représenter la Terre implique nécessairement des choix.

La carte est donc une médiation entre le territoire et celui qui l’observe.

L’importance de la décision de 2026 tient ainsi moins à l’abandon de Mercator qu’à la reconnaissance institutionnelle du fait qu’une représentation cartographique produit des effets cognitifs et politiques. Une représentation plus équivalente des superficies rééquilibre notamment la perception visuelle de l’Afrique, de l’Amérique du Sud et d’autres espaces tropicaux, tandis qu’elle réduit l’impression de gigantisme produite par les hautes latitudes. Le rapport spatial entre les régions du monde apparaît autrement.

Le monde n’a pas changé ; son régime de visibilité change.

II. De Lacoste à Harley, et de Ropivia à la géopolitique de la représentation

Cette transformation doit être replacée dans une généalogie intellectuelle plus large. La géopolitique classique, de Friedrich Ratzel à Halford Mackinder et Nicholas Spykman, a considéré l’espace comme une dimension fondamentale de la puissance. Ratzel pense l’État dans son rapport au territoire ; Mackinder construit une lecture stratégique de l’espace mondial autour du Heartland ; Spykman réorganise cette géographie autour du Rimland. Chez ces auteurs, la configuration spatiale du monde conditionne les possibilités de puissance.

Mais la géopolitique contemporaine a franchi une étape supplémentaire en s’intéressant non seulement à l’espace, mais à la manière dont cet espace est produit, nommé, représenté et politiquement interprété.

C’est ici que Yves Lacoste demeure essentiel. Avec La Géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, il a contribué à rompre avec l’idée d’une géographie totalement innocente et détachée des rapports de pouvoir. J. B. Harley, de son côté, a profondément déconstruit la prétendue neutralité de la cartographie : une carte sélectionne, simplifie, hiérarchise, exclut et rend certaines réalités visibles tandis qu’elle en laisse d’autres dans l’ombre. La carte ne reproduit donc jamais intégralement le territoire ; elle construit une certaine lisibilité du territoire.

La réflexion de Michel Foucault permet d’aller plus loin. Le pouvoir moderne ne repose pas uniquement sur la coercition ; il repose également sur la production de savoirs, de catégories et de régimes de vérité. Dans cette perspective, la carte peut être comprise comme un instrument de savoir-pouvoir. Elle rend l’espace connaissable, comparable, administrable et gouvernable. Henri Lefebvre, avec La Production de l’espace, montre quant à lui que l’espace social n’est jamais une simple donnée physique : il est produit par les pratiques, les institutions et les représentations.

C'est à ce niveau que Marc-Louis Ropivia permet toutefois d’introduire dans cette généalogie une inflexion spécifiquement africaine. Ses travaux de géographie politique et de géopolitique ont précisément cherché à déplacer le centre de gravité de l’analyse, en refusant que l’Afrique soit seulement un terrain d’application de concepts élaborés ailleurs. Sa réflexion sur l’intégration africaine, les configurations territoriales et les rapports de puissance participe d’une volonté plus large d’africaniser la pensée géopolitique, c’est-à-dire de partir des réalités historiques, territoriales et stratégiques africaines pour construire les catégories permettant de les comprendre.

Cette contribution est décisive pour notre problématique. Car si la carte constitue un dispositif de représentation du monde, la question géopolitique n’est plus uniquement celle de la fidélité de la représentation : elle devient celle de la capacité des acteurs africains à participer à la production des représentations légitimes du monde.

La question « Qui conçoit la carte ? » ne peut donc recevoir une réponse binaire. Le géographe et le cartographe produisent les conditions scientifiques de la représentation ; les institutions politiques contribuent à sélectionner, légitimer, institutionnaliser et diffuser certaines représentations plutôt que d’autres. Mais, dans une perspective africaine inspirée de Ropivia, il faut ajouter une troisième interrogation : où l’Afrique se situe-t-elle dans la chaîne de production de ces savoirs et de ces représentations ?

C’est à cette intersection entre espace, savoir, pouvoir et autonomie épistémique que commence véritablement la géopolitique de la représentation.

III. L’Afrique n’était pas petite : elle était enfermée dans une représentation qu’elle devait apprendre à déconstruire

Pour une pensée géopolitique africaine, l’enseignement majeur de cette controverse est peut-être ailleurs : l’Afrique n’avait rien perdu de sa superficie. Elle avait surtout laissé s’installer une représentation du monde dont elle n’avait pas suffisamment interrogé les fondements épistémologiques.

Ici , la lecture est tout de même idéologiquement connotée. La question est plus structurelle. Les systèmes de connaissance, les cartes, les atlas, les classifications statistiques, les catégories de développement et les nomenclatures internationales sont historiquement produits dans des rapports de pouvoir. Lorsqu'un continent consomme durablement des catégories produites ailleurs, il peut finir par regarder sa propre réalité à travers des cadres qu'il n'a pas lui-même définis.

C’est ici que Frantz Fanon retrouve une pertinence particulière. La domination ne s’exerce pas seulement sur les corps, les territoires et les ressources ; elle peut également agir sur les imaginaires et sur les catégories à travers lesquelles les dominés se représentent eux-mêmes. Edward Said a montré, avec l’orientalisme, combien la production de représentations de l’Autre pouvait participer à des rapports de domination. Pierre Bourdieu permet également de comprendre comment certaines représentations peuvent acquérir une telle force symbolique qu’elles cessent d’être perçues comme des constructions historiques et sociales.

La pensée de Ropivia permet d’ajouter à cette critique une exigence stratégique. L'Afrique doit pouvoir devenir productrice de ses propres lectures géopolitiques. L’enjeu n’est donc pas simplement de dénoncer les représentations produites ailleurs, mais de construire les capacités scientifiques, institutionnelles et intellectuelles permettant de les discuter, de les corriger et, lorsque cela est nécessaire, de leur substituer d’autres représentations.

La véritable question africaine devient alors : pourquoi l’Afrique a-t-elle si longtemps consommé des représentations du monde produites principalement ailleurs sans interroger suffisamment les conditions de leur production ? La bataille de la carte révèle ainsi une bataille plus profonde : celle de l’autonomie épistémique.

En vérité, l’enjeu n’est plus seulement que l’Afrique soit représentée autrement ; il est qu’elle puisse davantage participer à la production des catégories à travers lesquelles elle est pensée et située dans le monde. L’initiative « Correct the Map » prend alors une signification particulière. Elle ne restitue pas à l’Afrique une superficie qu’elle aurait perdue. Elle contribue à lui restituer une visibilité spatiale plus conforme à sa réalité.

Le problème n’était pas territorial ; il était représentationnel. Mais la réponse doit désormais être géopolitique.

IV. De la correction de la carte à la reconquête du pouvoir de représentation

La portée stratégique de cette affaire dépasse donc largement la projection cartographique. Une carte sert à voir, mais aussi à classer, délimiter, administrer et gouverner. L’histoire coloniale fournit à cet égard un précédent majeur : cartographier les territoires africains, fixer les frontières, nommer les espaces, inventorier les populations et localiser les ressources ont constitué autant d’opérations indispensables à l’administration coloniale. La carte est ainsi à la fois instrument de connaissance et instrument de gouvernement.

La géopolitique critique, notamment chez Gearóid Ó Tuathail, a montré que les puissances ne se contentent pas d’occuper l’espace. Elles produisent des récits et des représentations géographiques qui contribuent à structurer l’ordre international.

Ropivia permet ici d'introduire une conséquence fondamentale : la puissance géopolitique ne réside pas uniquement dans la capacité à contrôler un espace ; elle réside également dans la capacité à produire le savoir permettant de définir cet espace et d'en interpréter la signification stratégique.

Dès lors, la question africaine n’est pas simplement de savoir si une carte est plus esthétique ou plus exacte. Elle consiste à demander qui possède la capacité institutionnelle de définir les catégories spatiales qui deviennent ensuite les représentations légitimes du monde. C’est là que la nouvelle représentation peut devenir politiquement significative.

Elle rappelle que la puissance ne réside pas uniquement dans la possession du territoire, des ressources, des armées ou des marchés. Elle réside aussi dans la capacité à produire les savoirs, les catégories et les représentations qui donnent sens à ces réalités.

Pour l’Afrique, l’enjeu devrait donc être beaucoup plus ambitieux que la seule correction de Mercator. Il devrait conduire à interroger les atlas, les manuels scolaires, les statistiques, les cartes géopolitiques, les classifications internationales, les représentations médiatiques et les catégories de développement ou de sécurité à travers lesquelles le continent est constamment défini.

Cela implique de renforcer les capacités africaines de production cartographique, géographique, statistique et géopolitique ; de développer des centres de recherche capables de produire leurs propres représentations ; de réinterroger les catégories héritées de la période coloniale ; et surtout de replacer les sociétés africaines comme sujets producteurs de savoir plutôt que comme simples objets d'étude.

La décolonisation de la carte ne peut donc être qu’une étape d’une décolonisation plus vaste du regard.

Conclusion

La nouvelle représentation cartographique du monde ne révèle donc pas une nouvelle Afrique. Elle révèle une Afrique qui a toujours été là, mais dont la réalité spatiale a longtemps été représentée selon des conventions qui ne permettaient pas d’en percevoir correctement les proportions. La véritable révolution n’est pas géométrique ; elle est épistémologique et géopolitique.

De Ratzel à Mackinder, de Lacoste à Harley, de Foucault à Lefebvre, et, dans une perspective africaine, de Marc-Louis Ropivia à la géopolitique critique contemporaine, une même leçon peut être dégagée : l’espace n’est jamais totalement extérieur aux rapports de pouvoir qui permettent de le connaître, de le représenter et de l’administrer.Ropivia franchit un seuil supplémentaire. Pour l’Afrique, la question n’est pas seulement de dénoncer les représentations qui lui ont été imposées. Elle est de construire les capacités nécessaires pour produire, discuter, corriger et diffuser ses propres représentations géopolitiques.

La carte n’est donc ni simplement politique ni simplement géographique. Elle est le produit d’une rencontre entre une construction scientifique de l’espace et des conditions institutionnelles, historiques et politiques qui déterminent quelles représentations deviennent dominantes.

Dès lors, l’Afrique ne devrait pas retenir de 2026 qu’elle serait soudainement « devenue plus grande ». Elle devrait retenir une leçon beaucoup plus stratégique. Elle a toujours eu cette dimension ; ce qui doit désormais changer, c’est sa capacité à comprendre, produire, contrôler et diffuser les représentations à travers lesquelles le monde la regarde et à travers lesquelles elle-même regarde le monde.

La question initiale « Qui conçoit la carte ? » trouve ainsi sa véritable portée dans une interrogation plus radicale : « Qui a le pouvoir de définir le monde que nous voyons ? »

Et c’est peut-être à cette seconde question que commence véritablement la géopolitique de la représentation.

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