11/10/2025
MONGO BETI, UN MONUMENT INTELLECTUEL ET LITTERAIRE
Par Adama Samake
Le 7 Octobre 2001, s’éteignait un monument de la littérature africaine subsaharienne francophone : Mongo Beti. La Société des Amis de Mongo Beti (SAMBE) créée par des intellectuels de renom (Ambroise Kom, Fabien Eboussi Boulaga, Odile Tobner Biyidi …) lutte pour pérenniser ses œuvres. Ainsi, outre le maintien de "La Librairie des Peuples Noirs" que Mongo Beti avait lui-même érigée à Yaoundé (au Cameroun), cette association commémore chaque année la mémoire de l’illustre disparu, par l’entremise d’événements artistique, scientifique et littéraire.
Mais que peut-on et doit-on retenir de Alexandre Biyidi Awala alias Eza Boto, puis Mongo Beti, pratiquement deux décennies après sa disparition ?
Mongo Beti fut un écrivain prolixe et iconoclaste dans la marche de la littérature négro-africaine d’expression française. Il est, à cet effet, difficile voire impossible de parler de son immense production à travers un simple article. Nous voudrions, pour ce faire, rappeler une étape charnière, de notre point de vue, de son investigation. Elle a constitué l’essence d’un collectif que nous avons coordonné en 2017 intitulé: « Genèse, formes et enjeux de l’émancipation dans l’écriture de Mongo Beti » (Paris, Publibook) ; collectif dont nous livrons ici des extraits de l’introduction (rédigée par nos soins) qui résume la préoccupation susmentionnée :
« Grand homme de lettres dans la famille francophone mondiale, Mongo Beti est l’un des premiers écrivains noirs africains à avoir proposé une théorie du roman. Non pas à travers un ouvrage de critique littéraire, certes, mais par l’entremise de divers articles qui font date et parmi lesquels deux semblent incontournables : ‘‘L’Enfant noir’’ et ‘‘Afrique noire, littérature rose’’. Ces deux textes exposent sa conception de l’art en général, la littérature en particulier, et du rôle de l’écrivain.
Le premier est une note de lecture de deux pages portant sur l’œuvre romanesque de Camara Laye. Mais il se veut avant tout un pamphlet contre l’art pour l’art et la description essentialiste de l’Afrique : « Laye se complaît dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile, donc plus payant, érige le poncif en procédé d’art. Malgré l’apparence, c’est une image stéréotypée – donc fausse – de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer : univers idyllique, optimisme des grands enfants, fêtes stupidement interminables, initiations de carnaval, circoncisions, excisions, superstitions (…) dont l’insouciance n’a d’égal que leur irréalité. Laye aborde bien des thèmes qui auraient dû donner de la valeur à son récit, mais pour les considérer dans une optique empruntée à je ne sais quels contes de la brousse et de la forêt ou quels Mamadou et Bineta devenus grands. Lorsqu’il parle de totem, sort, génie, il fait tout simplement pitié. Bref, il n’y a rien dans ce livre qu’un petit bourgeois européen n’ait déjà appris par la radio, un reportage de son quotidien habituel ou n’importe quel magazine de la chaîne France Soir. Par contre, Laye ferme obstinément les yeux sur les réalités les plus cruciales, celles justement qu’on s’est toujours gardé de révéler au public français. Ce Guinéen, mon congénère, qui fut à ce qu’il laisse entendre un garçon fort vif, n’a-t-il donc rien vu d’autre qu’une Afrique paisible, belle, maternelle ? Est-il possible que, pas une seule fois, Laye n’ait pas été témoin d’une seule exaction de l’administration coloniale ? Finalement, L’ENFANT NOIR n’est pas du tout un témoignage… malgré le titre ambitieux ».
Cet extrait proclame la nécessité pour l’écrivain d’assumer sa responsabilité sociale en pratiquant une littérature de combat, surtout en période coloniale. Mongo Beti affirme à juste titre dans ‘‘Afrique noire, littérature rose’’ : « Ce siècle s’impose à l’écrivain comme un impératif catégorique, de se défendre contre la littérature gratuite, l’art pour l’art ». Au demeurant, « Écrire sur l’Afrique noire, c’est prendre parti pour ou contre la colonisation. Impossible de sortir de là. Le voudrait-on, on n’y parviendrait pas. Ami ou ennemi, tel est bien le dilemme ».
Au-delà de la colonisation, il s’agit de toute forme d’oppression. Car, dans ce même article, l’écrivain camerounais précise : « Ce dont toute littérature a le plus besoin (est) l’humain ». Le travail esthétique est, par conséquent, une réflexion sur le sort de l’homme dans le monde. Il se présente comme une vaste enquête anthropologique pour appréhender l’essence de l’aliénation qui rime avec la perte de la cohésion sociale. C’est dire que le postulat qui sous-tend la création romanesque de Beti est un puissant rêve de liberté et de dignité. La quintessence de son écriture réside dans la problématique de l’émancipation qui suppose, « la subversion du discours dominant », selon les termes d’Odile Tobner Biyidi.
L’esthétique de Mongo Beti est un processus révolutionnaire ; car elle propose un changement radical à l’imaginaire des consciences en général, négro-africaines en particulier. Autrement dit, Mongo Beti est une conscience universelle, parce qu’il est une conscience prométhéenne. Il est dans une disposition d’esprit qui s’inscrit dans la réalisation d’une transgression en vue d’un affranchissement. Aussi, chez lui, la littérature est-elle pratique politique, parce que « lorsque le destin des nations se lie et se confond aux tragédies humaines, le souci d’exactitude se révèle un défi à la fiction ».
Interrogation insistante sur les fondements de l’aliénation, sa poétique se veut une mise en scène de la déconstruction sociale. Elle se fonde sur la dénonciation du mécanisme d’écrasement de l’homme. Elle se présente ainsi comme « une méthodologie de l’initiative ; c’est-à-dire l’art et la science d’analyser les contradictions majeures d’une époque et d’une société et, à partir de cette prise de conscience, de découvrir le projet capable de les surmonter ».
Il résulte de ce qui précède que son écriture est ouverte sur l’actualité internationale. L’art de Mongo Beti est une œuvre de longue haleine qui se présente comme une chronique de l’histoire contemporaine moderne de l’Afrique avant et après l’indépendance. Au-delà de l’Afrique, il est question de l’humanité parce que Mongo Beti pose le problème de la survivance identitaire des cultures minoritaires ; problème récurrent du fait de la mondialisation, notion fortement sollicitée de nos jours. (…)
Mongo Beti a passé toute sa vie à dénoncer les inégalités sociales aux fins d’aboutir à une prise de conscience collective génératrice d’un changement rédempteur. Figure marquante du monde littéraire africain francophone, immense agitateur des idées, pour dire la vie et l’espérance contre toute forme d’aliénation, pour contribuer au processus de « retournement de la marge en centralité », il a toujours eu à l’esprit que « C’est au prix de la liberté de parole et d’écriture que s’acquièrent et la liberté de pensée et la vérité d’un débat ».