26/08/2026
Analyse Sociologique des Violences Basées sur le Genre et des Féminicides au Cameroun
*Par AVELA Pierre Felix Brice - Sociologue de la Population et du Développement, APES-GO*
> Le féminicide n'est pas un crime d'amour. C'est un crime de pouvoir. Quand un homme tue sa femme au Cameroun aujourd'hui, il ne tue pas par excès d'amour, il tue parce qu'il a le sentiment de perdre le contrôle de sa propriété.
C'est la phrase la plus dure, mais c'est la base de tout.
*INTRODUCTION : CE QUE NOUS VOYONS CHAQUE SEMAINE*
Chaque semaine au Cameroun : une femme poignardée à Yaoundé parce qu'elle a demandé le divorce, une fille de 14 ans tuée par son oncle après un viol à Bafoussam, une femme brûlée à Douala pour "infidélité". Ce n'est plus un fait divers. C'est un fait social, au sens de Durkheim : régulier, généralisé, avec des causes structurelles.
Le féminicide est la forme la plus extrême des VBG. Il est le sommet d'une pyramide dont la base est : insultes, contrôle du téléphone, interdiction de travailler, gifles, viols conjugaux.
*I. LES 5 DYNAMIQUES SOCIALES QUI TUENT LES FEMMES AU CAMEROUN*
*1. La Culture de la Dot et de la Propriété : "Je t'ai achetée"*
Dans beaucoup de communautés, la dot est passée de symbole d'alliance à acte d'achat. Sociologiquement, c'est la théorie de la *réification*.
L'homme se dit inconsciemment : "J'ai donné 500.000 FCFA, 2 chèvres, des pagnes à ta famille. Tu m'appartiens."
La femme qui désobéit, qui veut partir, qui parle à un autre homme, n'est plus vue comme une personne qui exerce sa liberté, mais comme un *objet qui dysfonctionne*. On casse l'objet. C'est pour ça que les phrases des tueurs sont toujours : "Si ce n'est pas moi, ce ne sera personne d'autre."
_Exemple réel : À Mbalmayo en 2023, un homme a tué sa compagne parce qu'elle a osé s'inscrire à une formation de coiffure sans sa permission. Il a déclaré : "Je l'ai formée, elle voulait me dépasser."_
*2. La Crise Économique et l'Humiliation Masculine*
C'est le facteur le plus puissant aujourd'hui. L'homme camerounais a été socialisé avec une identité unique : "Je suis le pourvoyeur, le chef, le décideur."
Or, la réalité sociale et financière de 2026 : Chômage des jeunes à 74%, vie chère, loyer impayable. La femme, plus résiliente, commence à vendre en ligne, à faire du petit commerce, elle gagne parfois plus que lui.
Il vit une *crise identitaire masculine*. Il ne peut plus être le chef par l'argent, alors il redevient chef par la violence. La violence est le dernier capital qui lui reste pour affirmer sa masculinité.
C'est ce que la sociologue Raewyn Connell appelle la *"masculinité hégémonique en crise"*.
_Exemple : De nombreux féminicides ont lieu le jour où la femme dit "Je ne veux plus ton argent" ou "Je vais rentrer chez mes parents". Cette autonomie financière est vécue comme une castration symbolique._
*3. La Socialisation à la Violence comme Langage d'Amour*
Comment un petit garçon camerounais apprend-il à aimer ?
On lui dit : "Si tu aimes ta femme, il faut la corriger." "Qui aime bien, châtie bien." "La femme est comme un enfant, il faut la taper pour la dresser."
On a créé une confusion totale entre *amour, jalousie, contrôle et violence.* Le jeune homme qui surveille le WhatsApp de sa copine 24h/24 pense sincèrement qu'il l'aime fort. Il n'a jamais appris un autre langage de l'amour que le contrôle. C'est un apprentissage social, pas une nature masculine.
*4. Le Silence Complice de la Communauté : La "Solidarité du dehors"*
Quand une femme est battue, que dit la famille, le quartier, la belle-mère ?
- "Supporte, c'est le mariage."
- "Ne nous ramène pas la honte."
- "Qu'est-ce que tu as fait pour qu'il te tape ?"
- Le chef de quartier : "Rentrez régler ça à la maison."
Sociologiquement, c'est la *culture du viol et de la violence par le blâme de la victime.* La communauté protège l'institution "mariage/famille" au détriment de la vie de la femme. La femme comprend que si elle dénonce, elle perdra tout : son foyer, sa famille, sa réputation. Elle reste jusqu'à ce que la mort arrive.
*5. La Faillite de l'État et l'Impunité Apprise*
Une femme porte plainte. On lui demande 5.000 FCFA pour la convocation. Le policier appelle le mari : "Viens gérer avec ta femme." Le mari paie 10.000 FCFA et l'affaire est classée.
L'homme apprend que le corps de la femme ne vaut rien aux yeux de la loi. La femme apprend que l'État ne la protègera pas. L'impunité devient un permis de tuer. C'est la théorie de la *fenêtre brisée* : quand une petite violence n'est pas punie, elle ouvre la porte à la grande.
*II. POURQUOI ON TUE PLUS AUJOURD'HUI ?*
Parce que 3 choses ont bougé en même temps :
1. Les femmes ont bougé : Elles sont plus éduquées, plus connectées, elles disent NON. Elles demandent le divorce, ce qui était impensable il y a 20 ans.
2. Les hommes n'ont pas bougé : Leur éducation à la virilité est restée la même.
3. L'économie s'est effondrée : Le stress financier est le déclencheur.
On a donc des *femmes modernes qui réclament leur liberté face à des hommes traditionnels qui ont perdu leur pouvoir économique.* Le choc est explosif. Le féminicide est la tentative désespérée de remettre la femme "à sa place".
*III. PROPOSITIONS DE SOLUTIONS : 4 NIVEAUX SOCIOLOGIQUES*
On ne règle pas le féminicide avec seulement une marche le 8 mars.
*Niveau 1 : Économique - Désamorcer la bombe de l'humiliation*
Créer des programmes d'emploi qui ciblent spécifiquement les jeunes hommes en couple pour restaurer leur dignité autrement que par la violence. Et sécuriser l'autonomie financière des femmes pour qu'elles puissent partir sans mourir de faim. Une femme qui ne peut pas partir est une femme condamnée.
*Niveau 2 : Culturel et Éducatif - Re-éduquer l'amour*
- Introduire dès le primaire au Cameroun le cours *"Éducation à la vie, au respect et à l'amour"*. Apprendre aux garçons que jalousie n'est pas amour, contrôle n'est pas amour.
- Travailler avec les chefferies et les églises : Le chef traditionnel qui dit "La dot n'est pas un achat" a plus de pouvoir que 100 lois.
- Campagne nationale avec les hommes : *"Un vrai homme ne frappe pas, il se maîtrise"*. Il faut des modèles masculins positifs.
*Niveau 3 : Institutionnel - Rendre le coût du crime plus élevé que le bénéfice*
- Brigades spéciales VBG dans chaque commissariat, formées et gratuites.
- Numéro vert 3 chiffres gratuit et fonctionnel 24h/24.
- Application stricte de la loi de 2016 : 6 mois à 5 ans de prison pour violence conjugale, et que ce soit appliqué. L'exemple vaut mieux que la loi.
*Niveau 4 : Communautaire - Briser le silence (Ton rôle APES-GO)*
- Former des *"Veilleurs Citoyens contre les VBG"* dans chaque quartier : une maman, un jeune, un moto-taximan. Leur rôle : quand on entend crier, on n'ignore plus, on alerte.
- Créer des "Cases de la femme" dans les communes, où une femme menacée peut dormir 72h le temps que la colère de l'homme passe.
*CONCLUSION*
Le féminicide au Cameroun n'est pas une affaire de monstres. C'est une affaire d'hommes normaux, produits par une société anormale, qui ont appris que la femme est une propriété et que la violence est une preuve d'amour.
On ne sauvera pas les femmes en leur apprenant à mieux se défendre. On sauvera les femmes en apprenant aux hommes à ne plus avoir besoin de les attaquer pour exister.
C'est un travail de sociologue, pas de policier.
AVELA PIERRE FELIX BRICE /SOCIOLOGIE DE LA POPULATION ET DU DÉVELOPPEMENT. 6 91 46 39 94/6 72 60 33 72