07/08/2026
COMMUNIQUÉ / INTERVENTION OFFICIELLE DU PRÉSIDENT NATIONAL DU MOUVEMENT CITOYEN (MC)
De la polémique linguistique à l’enjeu national : pour une véritable politique de valorisation de nos langues au Cameroun
Yaoundé, le 7 août 2026
Le Mouvement Citoyen (MC), engagé dans la promotion de la citoyenneté, des droits et libertés publiques, et agissant dans le cadre de son engagement au sein de l’Observatoire des Libertés Publiques du Cameroun (OLPC), se prononce sur la polémique née d’une séquence relative à la correction publique d’une formulation grammaticale lors de l’ouverture des Jeux universitaires à Ebolowa.
Notre intervention n’a pas pour objet de nous ériger en arbitre d’une controverse grammaticale opposant personnalités publiques, enseignants et internautes. Elle vise plutôt à saisir cette séquence comme une opportunité de réflexion citoyenne sur la question beaucoup plus fondamentale de la politique linguistique de notre pays.
1. Ne transformons pas une question linguistique en procès d’une personne
Le débat suscité par la forme verbale « n’eussent été » rappelle une évidence : la maîtrise d’une langue, même lorsqu’elle est officielle, n’est jamais une affaire définitivement acquise.
L’erreur, la confusion, l’hésitation ou l’imprécision peuvent concerner n’importe quel locuteur, y compris les meilleurs spécialistes.
Le MC considère donc qu’il convient de privilégier la pédagogie, la courtoisie républicaine et la recherche de la vérité linguistique plutôt que l’humiliation publique ou la condamnation personnelle.
Lorsqu’une personnalité publique est amenée à s’exprimer devant la Nation, la qualité de son expression est naturellement importante. Mais la responsabilité institutionnelle impose également de savoir reconnaître qu’une difficulté linguistique peut survenir et qu’elle peut être corrigée sans mettre en cause la dignité d’un collaborateur ou d’un interlocuteur.
La véritable question n’est donc pas : « Qui a fait la faute ? »
Elle est plutôt : « Que révèle cette controverse de notre rapport collectif aux langues que nous utilisons pour nous administrer, nous instruire et nous représenter ? »
2. Le Cameroun est d’abord une Nation de diversité linguistique
Notre pays n’est pas une Nation monolingue.
La Constitution affirme la diversité linguistique et culturelle comme une composante de notre identité nationale. Elle consacre l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur et garantit la promotion du bilinguisme sur l’ensemble du territoire. Elle demande également à l’État de protéger et de promouvoir les langues nationales.
Cette disposition constitutionnelle doit être lue comme un tout.
Elle signifie que la promotion de l’anglais et du français ne devrait jamais être comprise comme une négation de nos langues nationales.
Inversement, la défense de nos langues nationales ne doit pas être présentée comme une opposition à l’anglais ou au français.
Le Cameroun doit pouvoir être à la fois fier de ses langues nationales, pleinement bilingue dans ses langues officielles et ouvert sur les grandes langues internationales.
C’est cette complémentarité qui devrait constituer le socle de notre politique linguistique.
3. Une contradiction préoccupante : nous valorisons nos langues dans les discours, mais insuffisamment dans la pratique
Le MC estime qu’il existe aujourd’hui un paradoxe qui mérite une réflexion institutionnelle.
Nous proclamons régulièrement notre attachement à notre diversité culturelle et linguistique. Pourtant, dans de nombreux espaces publics, administratifs, éducatifs, médiatiques et numériques, les langues nationales restent largement cantonnées à la sphère familiale ou communautaire.
Pendant ce temps, la maîtrise du français ou de l’anglais demeure souvent perçue comme le principal marqueur de réussite scolaire, professionnelle et sociale.
Cette situation peut progressivement créer une hiérarchie symbolique entre les langues :
certaines seraient considérées comme des langues de savoir, d’administration et d’ascension sociale ; d’autres comme de simples langues du foyer, du village ou de la tradition.
Cette perception est dangereuse pour la cohésion culturelle de notre Nation.
Une langue qui n’est pas enseignée, documentée, écrite, numérisée, utilisée dans la recherche et valorisée dans les institutions finit par perdre progressivement son espace social.
4. Promouvoir les langues nationales n’est pas un retour au passé
Le MC invite à dépasser l’idée selon laquelle la promotion des langues nationales serait incompatible avec la modernité.
Au contraire.
Une politique linguistique moderne devrait permettre à nos langues de pénétrer :
- l’école et l’alphabétisation ;
- l’université et la recherche ;
- la culture et les industries créatives ;
- les médias publics et privés ;
- les plateformes numériques ;
- les technologies et l’intelligence artificielle ;
- les musées et institutions culturelles ;
- les collectivités territoriales décentralisées ;
- les campagnes de sensibilisation citoyenne ;
- la documentation historique et patrimoniale.
Il faut notamment encourager la constitution de corpus linguistiques, dictionnaires, grammaires, archives sonores, outils numériques et ressources pédagogiques pour nos différentes langues nationales.
La langue qui entre dans l’école, l’université, le livre, la radio, la télévision, l’informatique et l’intelligence artificielle est une langue qui gagne une nouvelle capacité de transmission aux générations futures.
5. La responsabilité particulière des institutions et des responsables publics
Le MC appelle les institutions de la République à donner un contenu concret à l’esprit de l’article 1er de la Constitution.
Il ne suffit pas de proclamer la diversité linguistique.
Il faut l’organiser, la financer et la rendre visible.
La loi n°2019/019 du 24 décembre 2019 portant promotion des langues officielles au Cameroun fixe déjà un cadre pour l’usage de l’anglais et du français dans les institutions publiques et rappelle notamment l’objectif d’assurer l’égalité d’usage des deux langues officielles.
Cette exigence doit être accompagnée d’une politique plus ambitieuse en faveur des langues nationales.
Le MC invite ainsi les pouvoirs publics à :
1. Élaborer une véritable stratégie nationale de promotion des langues nationales, avec des objectifs, un calendrier, des indicateurs et des ressources budgétaires ;
2. Renforcer la recherche universitaire sur les langues camerounaises, notamment par des programmes interdisciplinaires associant linguistique, histoire, anthropologie, informatique et sciences de l’éducation ;
3. Développer l’enseignement facultatif et progressif de certaines langues nationales dans les établissements scolaires, en tenant compte des réalités sociolinguistiques de chaque région ;
4. Encourager la production de manuels, dictionnaires et supports numériques dans les langues nationales ;
5. Soutenir les médias qui contribuent à la sauvegarde et à la transmission de notre patrimoine linguistique ;
6. Encourager les collectivités territoriales décentralisées à intégrer davantage les langues nationales dans leurs actions culturelles et leurs programmes de proximité ;
7. Développer la traduction et l’interprétation dans les langues nationales pour certaines campagnes publiques de grande importance, notamment en matière de santé, d'éducation civique, de protection de l’environnement et de droits des citoyens ;
8. Soutenir la numérisation des langues camerounaises, afin qu’elles soient présentes dans les claviers, dictionnaires électroniques, bases de données, outils éducatifs et technologies linguistiques ;
9. Former davantage de spécialistes capables de travailler simultanément en langues nationales, français et anglais ;
10. Faire de la diversité linguistique un instrument de cohésion nationale plutôt qu’un motif de division.
6. Aux enseignants, universitaires, intellectuels et responsables publics : privilégions l’exigence sans l’humiliation
Le MC salue le rôle essentiel des enseignants, linguistes, grammairiens et chercheurs dans l’entretien de la qualité de notre patrimoine linguistique.
La critique scientifique est nécessaire.
La correction pédagogique est nécessaire.
Le débat intellectuel est nécessaire.
Mais nous devons collectivement faire en sorte que l’exigence intellectuelle ne se transforme jamais en humiliation personnelle.
Les responsables publics, de leur côté, doivent pouvoir bénéficier de collaborateurs compétents, de dispositifs sérieux de relecture et de préparation des discours.
Dans une administration moderne, la qualité d’un discours officiel ne devrait pas dépendre uniquement de l’improvisation ou des compétences individuelles de celui qui le prononce. Elle doit être soutenue par des équipes professionnelles de rédaction, de traduction, de documentation et de vérification.
7. Évitons que les réseaux sociaux deviennent notre Académie nationale de linguistique
Le MC appelle également à davantage de responsabilité dans les débats numériques.
Une séquence de quelques secondes ne devrait pas suffire à transformer une question linguistique en affrontement politique, en procès personnel ou en campagne de dénigrement.
Les réseaux sociaux peuvent contribuer à l’éducation citoyenne, mais ils peuvent également amplifier les erreurs, les approximations et les jugements précipités.
Il est donc souhaitable que les controverses linguistiques soient replacées dans leur véritable cadre : celui du savoir, de la recherche et de la transmission.
8. Notre proposition : faire de la diversité linguistique un chantier national
Le MC propose l’ouverture d’un Dialogue national sur les langues du Cameroun, réunissant notamment :
- les linguistes et chercheurs ;
- les universités et grandes écoles ;
- les ministères concernés ;
- les organisations culturelles ;
- les médias ;
- les collectivités territoriales décentralisées ;
- les représentants des communautés linguistiques ;
- les organisations de la société civile ;
- les acteurs du numérique et de l’intelligence artificielle.
L’objectif serait d’élaborer une Charte nationale pour la valorisation et la sauvegarde des langues camerounaises, assortie d’un programme opérationnel pluriannuel.
Cette démarche permettrait de passer progressivement de la déclaration de principe à une véritable politique publique.
9. Pour une République qui assume toutes ses langues
Le Cameroun ne doit pas avoir honte de ses langues.
Il ne doit pas non plus opposer ses langues nationales à ses langues officielles.
Le français et l’anglais nous ouvrent sur le monde ; nos langues nationales nous enracinent dans notre histoire, nos territoires, nos cultures et nos mémoires.
L’un ne devrait jamais tuer l’autre.
La maîtrise des langues officielles est une nécessité institutionnelle et internationale. La sauvegarde des langues nationales est une responsabilité historique et constitutionnelle.
C’est pourquoi le MC estime que la controverse actuelle doit être transformée en occasion de réflexion collective.
Ne cherchons pas seulement qui a mal conjugué un verbe. Demandons-nous plutôt si nous sommes en train de suffisamment bien conjuguer notre avenir linguistique national.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir quelle langue doit dominer.
Le véritable enjeu est de faire en sorte qu’aucune langue camerounaise ne soit condamnée à disparaître dans l’indifférence.
Le Mouvement Citoyen (MC) réaffirme ainsi son engagement en faveur d’un Cameroun où la diversité linguistique est considérée non comme une faiblesse, mais comme une richesse, un droit culturel, un facteur de cohésion nationale et un patrimoine à transmettre aux générations futures.
Fait à Yaoundé, le 7 août 2026
MBEDE ABOMO Luc
Président National
Mouvement Citoyen (MC)
Engagé au sein de l’Observatoire des Libertés Publiques du Cameroun (OLPC)