24/05/2026
COMMENTAIRE COMPOSÉ
CORRECTION – Sujet 2
BAC 2026 🇨🇮 (Prototype)
Texte : Jean Rouaud, Des hommes illustres (1993)
SUJET 2
La nature ravagée
Les gigantesques pelles mécaniques rasaient les haies sans même paraître s'en
apercevoir, broyaient les broussailles avec mépris, bousculaient les talus comme on
piétine une fourmilière, comblaient les fossés, les abreuvoirs, laminaient les bosses sur les quelles aimaient à se planter les vaches curieuses pour mieux j***r du paysage.
Même les grands chênes hautains subissaient la loi du plus fort. La lame à l'avant du bulldozer se collait contre l'écorce, le régime du moteur montait en puissance et
l'énorme masse se mettait à pousser. En assurance têtue. La rage de la mécanique se
communiquait alors à l'ensemble de la terre. Les trépidations des manettes, tiges
métalliques verticales coiffées d'un bouton de Bakélite (1 ) noire, faisaient trembler tout
le corps de l'homme crispé sur les commandes. Les chenilles patinaient. Face à cette débauche d'énergie, la ramure oscillait. On voulait croire qu'il s'agit d'une nuit comme
certaines nuits, la lune paraît glisser à travers les nuées. Mais sur cette présomption, la
machine redoublait de violence, bélier furieux acharné à la perte de sa victime, et bientôt
il fallait se rendre à l'évidence: les nuages défilaient et l'arbre s'inclinait. II nes'abattait
pas brutalement comme celui qui cède sous les coups de la cognée. A chaque degré de
son inclinaison, il s'accrochait à toutes ses racines, refusant de capituler, emportant
quand elles se déchaussaient un morceau de la terre-mère comme une preuve
d'arrachement. Sous une dernière poussée triomphale, I'arbre enfin se couchait dans un
froissement de feuillage couvert par le bruit du moteur, gisant, branches et racines de
part et d'autre du füt, comme un os symétrique.
Jean ROUTEAUD,
Des hommes illustres,
Les Editions de minuit, 1993.
Bakélite : Résine synthétique, matière plastique protégeant certains objets.
Vous ferez de ce texte un commentaire composé. Vous montrerez comment l'auteur
nous présente le combat qui oppose la machine à la nature et la défaite de cette
dernière.
⚘️⚘️⚘️📖📖📖🧿🧿🧿🧿🧿🧿🧿🧿
Introduction
À l’ère du progrès scientifique et technologique, marqué par une quête incessante de performance et par des besoins croissants en espace et en productivité, l’ingéniosité humaine perfectionne des machines de plus en plus puissantes, capables non seulement de dominer la nature, mais parfois de la dévaster. Face aux dérives de cette modernité conquérante, de nombreux écrivains ont élevé la voix afin d’alerter les consciences sur les conséquences néfastes de l’action humaine sur l’environnement. C’est dans cette perspective que s’inscrit Jean Rouaud, écrivain français contemporain, qui, dans un extrait de son roman Des hommes illustres publié en 1993, met en scène, à travers une description réaliste et saisissante, un affrontement inégal entre la machine et la nature. Ce combat symbolique, voué d’avance à l’échec pour la nature, se solde par une défaite aussi pathétique que tragique de celle-ci.
Développement
L’affrontement opposant la machine à la nature présente un caractère exceptionnel et peut être analysé à travers deux axes majeurs : l’inégalité des forces en présence et la violence méthodique du combat.
I. Une opposition profondément inégale entre la machine et la nature
Dès l’abord, la lecture du texte révèle que l’auteur prend soin de caractériser les deux adversaires en insistant sur la disproportion manifeste de leurs forces respectives. La machine est décrite comme une entité colossale, faite de métal et d’acier, ce que souligne le champ lexical du gigantisme à travers des termes tels que « gigantesques », « bulldozer » ou encore « énorme masse ». Elle apparaît ainsi comme une puissance mécanique écrasante, conçue par l’homme pour transformer brutalement l’espace naturel.
Cette démesure contraste fortement avec le lexique de la végétation, constitué de mots évoquant la fragilité et la vitalité du monde naturel : « haies », « talus », « chênes », « ramure », « frondaisons ». La nature, présentée comme un ensemble d’éléments vivants et désarmés, se trouve confrontée à une machine monstrueuse et impitoyable. Dès lors, l’issue du combat semble inéluctable, tant l’écart de puissance entre les deux protagonistes est manifeste.
Par ailleurs, le narrateur adopte une posture empreinte de lucidité douloureuse face à ce spectacle de destruction. L’emploi récurrent de l’imparfait de description (« rasaient », « broyaient », « oscillait », « s’inclinait ») traduit la durée, la continuité et le caractère inexorable de l’anéantissement en cours. L’aveu du narrateur — « Il fallait se rendre à l’évidence » — exprime son impuissance et son refus intérieur d’accepter une réalité qu’il pressent pourtant irréversible.
II. Un combat méthodique et d’une extrême violence : la machine à l’assaut de la nature
Le narrateur ne dissimule pas sa souffrance face à la disparition progressive de cette nature familière, jadis source de plaisir et de contemplation pour les hommes comme pour les animaux. L’évocation des « vaches curieuses » qui « jouissaient du paysage » confère à la scène une dimension pathétique et souligne la perte collective engendrée par cette destruction.
Le combat s’organise selon une logique rigoureusement méthodique. Le premier paragraphe du texte regorge de verbes d’action à forte valeur sémantique — « rasaient », « broyaient », « bousculaient », « comblaient », « laminaient » — qui témoignent de l’agressivité et de l’efficacité redoutable de la machine. Ces actions successives, rapides et brutales, donnent l’impression d’une offensive progressive, presque stratégique, où la machine s’exerce d’abord sur les éléments végétaux les plus modestes avant de s’attaquer aux symboles de résistance.
C’est ainsi que le véritable affrontement s’engage dans le second paragraphe avec le chêne, arbre majestueux et emblématique de la force naturelle. Malgré sa stature imposante, celui-ci ne peut résister à l’assaut d’une machine froide, méthodique et résolument tournée vers la victoire. La machine apparaît alors comme l’incarnation d’une force brute, aveugle et insensible, ne laissant aucune place à la compassion ni à la mesure.
III. Une défaite tragique et hautement symbolique de la nature
L’ultime phase du combat se conclut par une victoire écrasante de la machine, matérialisée par sa « poussée triomphale » et par la chute du chêne, désormais « gisant », arraché à la « terre-mère » nourricière dont les racines se trouvent « déchaussées ». Cette image souligne la rupture violente du lien vital unissant la nature à son milieu.
La défaite de la nature se manifeste à travers son impuissance face à l’hégémonie mécanique. Les hyperboles et les pluriels accumulés pour désigner la machine — « gigantesques pelles », « chenilles », « tiges mécaniques » — renforcent l’idée d’une puissance écrasante et envahissante, face à laquelle la nature ne peut que céder.
Cependant, l’auteur laisse entrevoir une ultime tentative de résistance de la part du chêne, qui « s’accrochait » et « refusait de capituler ». Ce sursaut d’orgueil confère à l’arbre une dimension héroïque et symbolique : il lutte non seulement pour sa survie, mais aussi pour celle de l’ensemble du monde vivant, y compris l’homme. Néanmoins, cette résistance demeure vaine.
La défaite finale de la nature revêt ainsi une portée tragique. À l’image du chêne orgueilleux de la fable Le Chêne et le Roseau, elle subit la loi du plus fort. Le champ lexical de la capitulation — « s’inclinait », « cède », « inclinaison », « capituler » — consacre la domination absolue de la machine, dont le vacarme assourdissant étouffe jusqu’au « froissement de feuillage », symbole de toute vie anéantie.
Conclusion
En définitive, l’extrême inégalité des forces entre la machine et la nature conduit inexorablement à la défaite de cette dernière. Incapable de préserver sa pérennité face à une technologie destructrice, la nature disparaît dans un combat perdu d’avance. À travers cette description poignante et profondément émouvante, Jean Rouaud donne à voir un affrontement aussi singulier que disproportionné, où triomphe une machine dénuée d’humanité, au prix de la destruction du monde naturel. Par cette scène en apparence banale, l’écrivain lance un véritable cri d’alarme contre les ravages de l’action humaine sur l’environnement, s’inscrivant ainsi dans la lignée des voix engagées en faveur de la protection de la nature.
Merci de partager