30/06/2026
Abidjan sous les eaux : quand le plastique tue notre ville à petit feu
Il suffit de quelques minutes de pluie pour que presque des quartiers entiers d'Abidjan basculent dans le chaos. Cocody, Yopougon, Abobo, Adjamé, Koumassi, Marcory, Bingerville : la liste s'allonge à chaque saison pluvieuse. Voitures bloquées, boutiques inondées, habitants pataugeant dans une eau noirâtre et nauséabonde. Cette scène devenue presqu'un rituelle, cache une vérité que beaucoup refusent encore de voir en face : la capitale économique ivoirienne est en train de suffoquer sous ses propres déchets plastiques.
Quiconque parcourt Abidjan aujourd'hui le constate sans peine. Sachets noirs, bleus , des bouteilles d'eau, des gobelets jetables et emballages divers s'entassent dans les caniveaux au point de les rendre méconnaissables. Ce qui devait être un réseau d'évacuation s'apparente, par endroits, à une décharge à ciel ouvert : déchets accrochés aux grillages, amoncelés aux carrefours, flottant sous les ponts.
Ces ordures n'arrivent pas là par hasard. Elles sont le résultat de gestes ordinaires, répétés des millions de fois : un sachet jeté ça et là après usage, une bouteille abandonnée sur le trottoir, un emballage lancé par la vitre d'un gbaka. Pris isolément, chaque geste semble anodin. Multiplié à l'échelle d'une mégapole, il devient une bombe à retardement environnementale.
Pourquoi la ville s'inonde-t-elle aussi vite ? La réponse tient à la logique même de l'assainissement urbain. En temps normal, l'eau de pluie ruisselle vers les caniveaux, puis vers les collecteurs, les bassins de rétention ou les lagunes. Mais ce système ne fonctionne que si l'eau peut circuler librement.
Les déchets plastiques charriés par le ruissellement viennent obstruer les grilles, les buses et les entrées de caniveaux, formant de véritables bouchons. Le résultat est comparable à une artère obstruée par un caillot de sang: l'eau continue d'affluer mais ne peut plus s'évacuer, la pression monte, et les rues se transforment en torrents qui finissent par envahir les habitations des zones basses.
Les conséquences ne se limitent pas aux dégâts matériels. L'eau stagnante devient comme nous le signifie l'infirmière Don grâce :" un terrain favorable à la prolifération des moustiques vecteurs du paludisme, ainsi qu'à la propagation de maladies hydriques comme le choléra, la typhoïde ou la diarrhée."
Le plastique, en clair, ne se contente pas d'inonder la ville : il met en péril la santé publique.
La Côte d'Ivoire dispose pourtant d'un cadre réglementaire interdisant les sachets plastiques non biodégradables. Le problème ne se situe donc pas tant dans l'absence de lois que dans leur faible application sur le terrain. Renforcer les contrôles, sanctionner réellement les contrevenants par des amendes dissuasives, et surtout intensifier le curage des caniveaux en amont de la saison des pluies plutôt que dans l'urgence des inondations déjà installées. Prévenir coûtera toujours moins cher, humainement et financièrement, que réparer dans la précipitation.
l'État seul ne peut pas tout résoudre. La bataille contre l'asphyxie plastique se gagnera aussi, et peut-être surtout, dans les comportements individuels. Chaque sachet jeté dans la rue finit, presque inévitablement, dans un caniveau, puis dans une maison, parfois la sienne.
Il est temps d'en finir avec certaines habitudes : jeter ses déchets depuis un véhicule, abandonner ses bouteilles sur la chaussée, traiter les caniveaux comme des dépotoirs.
Le civisme environnemental n'est pas une option parmi d'autres : c'est une condition de survie collective.
Abidjan est un patrimoine commun, la vitrine économique du pays, le lieu où des millions de familles vivent, travaillent et espèrent. La laisser sombrer sous le plastique reviendrait à acter une faillite collective.
À chaque pluie, la nature nous rappelle une évidence simple : ce que nous jetons aujourd'hui revient toujours frapper à notre porte demain. Si nous voulons un Abidjan respirable et digne de son rang, l'heure n'est plus aux constats, mais à l'action avant que la capitale économique ne finisse noyée, non seulement sous les eaux, mais sous notre propre négligence.
Chance Hamed Soro