18/08/2026
M. Jean BONIN parle du président Charles Blé Goudé :
"Charles Blé Goudé, « grillé comme gnomi » ?
« Être grillé comme gnomi », en Côte d’Ivoire, c’est être placé dans une situation où, quoi que l’on fasse, on semble condamné à avoir tort.
J’ai parfois le sentiment que Charles Blé Goudé se trouve précisément dans cette situation.
Lorsqu’il rencontre, à titre personnel, occasionnel ou politique, un responsable ou un militant du RHDP, certains s’empressent de le traiter de « traître ». Traître à qui ? Et surtout, traître à quelle cause ?
Car il faudrait tout de même être cohérent. Les leaders politiques ivoiriens, des plus radicaux aux plus conciliants, ont tous, à un moment ou à un autre, rencontré des responsables ou des représentants du pouvoir en place. Certains ont même bénéficié, à différents degrés, de gestes ou de privilèges de la part du pouvoir.
Personne ne leur dénie pour autant leur qualité d’opposants. Alors pourquoi faudrait-il appliquer à Blé Goudé une règle différente ? Au nom de quel principe ? De quelle éthique politique ?
Le paradoxe est encore plus grand lorsque certains de ses propres partisans lui reprochent aujourd’hui d’être devenu trop conciliant avec le pouvoir.
Mais enfin, que lui reproche-t-on exactement ? D’avoir évolué ? D’avoir renoncé à la confrontation permanente ? D’appeler à l’apaisement et à la décrispation ?
D’avoir compris, après les épreuves qu’il a traversées, que la Côte d’Ivoire ne peut pas éternellement vivre dans la logique du « eux contre nous » ?
Houphouët-Boigny disait : « Seuls les imbéciles ne changent pas. » Changer n’est pas nécessairement trahir. Parfois, changer, c’est simplement tirer les leçons de son histoire Et l’histoire de Charles Blé Goudé est particulière.
Il a passé près de dix années à la CPI. Il a été confronté à la justice internationale alors que la crise ivoirienne avait impliqué toute une génération de responsables politiques et de militants.
Aujourd’hui encore, sa situation judiciaire et administrative demeure particulièrement lourde. Il porte notamment une condamnation à 20 ans de prison prononcée en Côte d’Ivoire, sans avoir bénéficié, contrairement à d’autres acteurs de la crise, d’une grâce présidentielle ou d’une amnistie. Ses difficultés ne sont donc pas imaginaires.
Et pourtant, malgré cela, Blé Goudé continue de se positionner sur le terrain politique, de participer au débat public et de tenir un discours qui, depuis son retour, appelle régulièrement à la paix, à la réconciliation et à la décrispation. C’est là que réside toute l’incongruité de sa situation.
D’un côté, le pouvoir ne lui accorde ni grâce présidentielle ni amnistie et la situation administrative de son parti, le COJEP, demeure problématique.
De l’autre, Blé Goudé et les responsables de son parti sont régulièrement conviés à des cadres de dialogue politique et ont même été associés à des cérémonies officielles de la République.
Alors, soyons sérieux. Si l’État considère que Charles Blé Goudé est suffisamment fréquentable pour être associé au dialogue politique national, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique ?
S’il est un acteur politique de l’opposition, qu’il soit traité comme tel. S’il existe des obstacles juridiques ou administratifs à la reconnaissance pleine et entière du COJEP, que ceux-ci soient clairement exposés et que les procédures prévues par la loi soient appliquées avec transparence.
Mais il ne peut pas être durablement question de maintenir un homme dans un entre-deux où il est suffisamment légitime pour être invité au dialogue, mais pas suffisamment légitime pour bénéficier de toutes les garanties attachées à son statut d’acteur politique.
C’est précisément ce genre d’ambiguïté qui nourrit la suspicion et alimente les procès d’intention.
Je ne demande pas que l’on fasse de Charles Blé Goudé un homme du pouvoir.
Je ne demande pas davantage qu’on lui fasse cadeau de son passé.
Je demande simplement qu’on lui permette d’assumer pleinement et légalement sa place dans le jeu politique ivoirien. Celle d’un responsable de l’opposition. Car une démocratie mature ne se mesure pas seulement à la manière dont elle traite ses alliés. Elle se mesure surtout à la manière dont elle traite ceux avec lesquels elle est en désaccord.
Et si Charles Blé Goudé a réellement changé (comme il le dit et comme ses prises de position semblent le démontrer) alors il faut aussi lui laisser la possibilité de démontrer ce changement dans le cadre normal de la République.
À force de lui demander de prouver qu’il a changé tout en lui refusant les conditions politiques et administratives qui permettraient de mesurer concrètement ce changement, on finit par créer soi-même l’ambiguïté que l’on prétend dénoncer.
Un lion, même amaigri, peut encore impressionner. Mais un État fort ne devrait pas avoir peur de ses opposants. Il devrait simplement avoir confiance dans ses institutions, dans ses lois et dans la maturité de son peuple.
Alors, de grâce, sortons Charles Blé Goudé de cet entre-deux. Régularisons sa situation administrative. Reconnaissons-lui, dans le respect de la loi, sa place dans le jeu politique. Et jugeons-le désormais sur ses actes et ses propositions, plutôt que de l’enfermer éternellement dans son passé. C’est aussi cela, la réconciliation.
Force à toi, Blé Goudé."