23/09/2026
Etty Macaire sur le DEVENIR CULTUREL DE L'AFRIQUE, un bilan à la fois immense et inachevé.
En 1956, à l'initiative de Présence Africaine et d'Alioune Diop, intellectuels et écrivains noirs du monde se sont réunis à la Sorbonne pour penser le devenir culturel de l'Afrique. Etty Macaire, écrivain, ex-president de l'Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire se prononce en 5 questions sur ce rassemblement.
70 ANS APRÈS LE 1ER CONGRÈS DES ÉCRIVAINS ET ARTISTES NOIRS À LA SORBONNE, QUEL BILAN FAITES-VOUS DE CE MOUVEMENT HISTORIQUE POUR LA CULTURE AFRICAINE ?
Soixante-dix ans plus t**d, le bilan est à la fois immense et inachevé. Ce congrès de 1956 a été un acte fondateur : pour la première fois, des intellectuels noirs venus des quatre coins du monde se sont reconnus comme une communauté de destin culturel. Il a donné une assise institutionnelle et symbolique à l’idée que la culture noire n’était pas un folklore à exhiber, mais une civilisation à penser, à écrire, à transmettre. Pour l’Afrique en particulier, ce rassemblement a ouvert la voie à une prise de parole autonome. Il a légitimé l’écriture africaine comme littérature à part entière, et non plus comme simple objet d’étude exotique. Aujourd’hui, on publie, on enseigne, on débat depuis l’Afrique, ce qui était loin d’être acquis en 1956. Mais le chantier reste ouvert : la décolonisation des imaginaires, la place des langues africaines, la souveraineté éditoriale sont encore des combats d’actualité.
LES OBJECTIFS FIXÉS EN 1956 (DÉCOLONISATION DES ESPRITS, RÉHABILITATION DE LA CULTURE NOIRE, AFFIRMATION DE L’IDENTITÉ) SONT-ILS AUJOURD’HUI ATTEINTS SELON VOUS ?
Partiellement, oui, mais de manière très inégale. Concernant la décolonisation des esprits, il y a eu des avancées majeures. La Négritude, les indépendances, les études postcoloniales, la reconnaissance internationale d’auteurs africains ont changé le regard. Mais les canons esthétiques, les critères de légitimité littéraire, les circuits de consécration restent encore très marqués par d’anciens centres de pouvoir culturel. La culture noire est aujourd’hui visible, célébrée, parfois même vendue. Mais entre visibilité et véritable reconnaissance épistémique, il y a encore un écart. Beaucoup de nos récits, de nos mythes, de nos philosophies ne sont toujours pas intégrés comme des références universelles au même titre que les canons occidentaux. À propos de l’affirmation de l’identité, il faut dire que les identités noires et africaines s’expriment aujourd’hui avec une pluralité et une audace inouïes. Mais cette affirmation se heurte encore à des stéréotypes et à des logiques de marché qui peuvent déformer nos expressions. En somme, le programme de 1956 est en cours, mais il n’est pas achevé.
BEAUCOUP FONT LE LIEN ENTRE CETTE RENCONTRE DE 1956 ET LA NÉGRITUDE. POUR VOUS, EST-CE LA SORBONNE QUI A RÉELLEMENT DONNÉ NAISSANCE ET LÉGITIMITÉ À LA NÉGRITUDE COMME MOUVEMENT LITTÉRAIRE ET POLITIQUE ?
Non, la Sorbonne n’a pas donné naissance à la Négritude, mais elle lui a offert une scène de légitimation et de rassemblement unique. La Négritude est née plus tôt, dans les années 1930, autour de figures comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, d’abord dans un contexte étudiant parisien et anticolonial. Ce qui se joue en 1956 à la Sorbonne, c’est autre chose : la mise en réseau, à l’échelle mondiale, des héritiers et des prolongateurs de ce mouvement. La Sorbonne a donc institutionnalisé la parole noire dans un lieu symbolique du savoir occidental. Elle a élargi la Négritude au-delà du trio historique, en y intégrant des voix d’Afrique subsaharienne, des Antilles, d’Amérique, de l’océan Indien. La Sorbonne a surtout politiquement renforcé le lien entre culture noire et projets de libération.
On peut dire que la Négritude y a gagné en ampleur, en crédibilité et en portée internationale, même si sa genèse est antérieure.
OÙ EN EST AUJOURD’HUI LA LITTÉRATURE IVOIRIENNE DANS CET HÉRITAGE ? PORTE-T-ELLE ENCORE CE COMBAT CULTUREL INITIÉ EN 1956 OU S’EST-ELLE DÉTOURNÉE DE SA MISSION PREMIÈRE ?
La littérature ivoirienne est à la fois héritière et en transformation. Dadié est un héritier immédiat des pionniers de la Négritude. Il y a fait entendre sa voix. Son œuvre prend place auprès du trio historique. Je peux dire que la littérature ivoirienne porte encore ce combat, mais sous de nouvelles formes. Des auteurs continuent d’interroger l’histoire coloniale, les identités, les mémoires, les langues. Bernard Zadi, Kourouma, Adiaffi ont fait un travail remarquable dans la valorisation de nos figures historique, légendaire, mythique et la continuité est assurée par Tadjo, Bandama, Guébo . Les écrivains poursuivent l’exploitation des légendes et des mythes locaux comme le Zaouli, par exemple, que j’ai moi-même exploité dans Djêla ou le pacte d’amour et de raison ;). Beaucoup d’œuvres récentes s’inscrivent dans une démarche de réappropriation culturelle et de critique sociale, ce qui est dans la droite ligne de l’esprit de 1956. Mais il y a une partie de la production s’aligne sur les logiques du marché international, avec des thématiques et des formes parfois calibrées pour plaire à certains éditeurs ou prix. Je dois ajouter que la question des langues nationales reste marginale dans l’édition dominante, alors qu’elle était au cœur du projet de réhabilitation culturelle. Des auteurs comme Josué Guebo et Michel Yere promeuvent le nouchi qui par la force des choses participe à l’identité ivoirienne. Je compte leur emboiter le pas.
Je dirais que la mission de 1956 n’est pas trahie, mais qu’elle doit être réactivée : plus de place aux langues ivoiriennes, plus de lien entre école et littérature, plus de politiques publiques pour nos auteurs (résidences d’écriture, émissions littéraires, bibliothèques, prix littéraires).
70 ANS APRÈS, QUELLE PERSPECTIVE POUR LA NOUVELLE GÉNÉRATION ? QUE FAUDRAIT-IL FAIRE AUJOURD’HUI POUR ACTUALISER ET POURSUIVRE LE PROJET CULTUREL DE 1956 ?
En 1956, il s’agissait de se rencontrer physiquement pour affirmer une unité culturelle noire. Aujourd’hui, il faut créer des réseaux panafricains et diasporiques d’auteurs, d’éditeurs, de chercheurs et utiliser le numérique pour diffuser nos textes, nos débats, nos archives, hors des circuits traditionnels. Il urge également de penser des plateformes éditoriales africaines qui ne dépendent pas uniquement des maisons d’édition du Nord.
Le projet de 1956 était aussi pédagogique : il s’agissait de changer les représentations par l’école. Il faut encourager l’écriture et la publication en langues nationales, sans opposer langues locales et français, former les enseignants à ces littératures comme ressources vivantes, pas seulement comme objets d’examen.
Enfin, la nouvelle génération ne doit pas répéter la Négritude comme un dogme, mais la prolonger de manière critique. Et cela doit passer par le questionnement des nouvelles formes de domination (économique, numérique, climatique), l’inclusion des voix des femmes, des minorités, des périphéries urbaines et rurales et par établir un lien entre culture noire et enjeux universels : justice, écologie, migrations, technologies.
Actualiser 1956, c’est donc garder l’ambition politique et culturelle du congrès, mais la traduire dans les réalités d’aujourd’hui : des maisons d’édition africaines fortes, des écoles qui forment des lecteurs et des créateurs, et une jeunesse qui se sente pleinement héritière et inventrice de sa propre modernité noire.
CoolBee Ouattara.