16/09/2026
Elle s'appelait Alice Domon.⠀
Née en 1937 à Charquemont, dans le Doubs. Fille de France, entrée dans les ordres à vingt ans, envoyée en Argentine en 1967 pour enseigner le catéchisme à des enfants handicapés dans la banlieue industrielle de Buenos Aires.⠀
Elle aurait pu rester là. Tenir une classe, dire des prières, rentrer en France.⠀
Elle n'est pas restée là.⠀
Dans les années 1970, Alice Domon quitte la banlieue pour Corrientes, rejoint les associations de petits agriculteurs, s'installe dans un bidonville de Buenos Aires. Elle devient secrétaire du Mouvement œcuménique des droits de l'homme. Elle soutient les Mères de la Place de Mai — ces femmes qui cherchent leurs enfants disparus en tournant en silence autour d'une place.⠀
La junte de Videla fait disparaître trente mille personnes. Alice Domon le sait. Elle choisit, délibérément, de n'avoir aucun statut protégé : elle quitte sa congrégation pour ne bénéficier d'aucun privilège face à la répression.⠀
Le 8 décembre 1977, elle participe à la rédaction d'une pétition demandant au gouvernement de révéler le sort des disparus. Ce soir-là, une réunion se tient à l'église Santa Cruz de Buenos Aires. Un homme est assis parmi les fidèles depuis plusieurs semaines. Il se fait appeler Gustavo Niño. Il dit être le frère d'un disparu. Il s'appelle en réalité Alfredo Astiz. Il est lieutenant de vaisseau de la marine argentine.⠀
Douze personnes sont enlevées ce soir-là. Alice Domon est parmi elles.⠀
Elle est conduite dans le sous-sol de l'ESMA — l'École supérieure mécanique de la Marine, principal centre clandestin de détention de la dictature. Elle y est torturée pendant dix jours. Contrainte d'écrire en français une lettre à sa supérieure de congrégation, affirmant avoir agi contre le gouvernement Videla. La lettre est envoyée à la presse française.⠀
Puis on la fait asseoir devant une table. On pose un exemplaire du journal La Nación du jour. On déroule une banderole des Montoneros derrière elle. On la photographie. La photo est diffusée publiquement par la junte : preuve, dit-elle, que l'enlèvement a été commis par la guérilla.⠀
Le 13 décembre 1977, des témoins survivants la voient encore vivante dans le camp.⠀
Le 17 ou 18 décembre, elle est droguée. Chargée dans un avion militaire. Jetée vivante au-dessus du Rio de la Plata.⠀
Son corps n'a jamais été retrouvé.⠀
Le corps de sa consœur Léonie Duquet, lui, a été identifié par test ADN, tiré d'une fosse commune sur une plage au sud de Buenos Aires. Alice Domon n'a pas de fosse. Pas de sépulture. Pas d'état de décès. La junte l'a rendue matériellement inexistante — c'était le but des vols de la mort.⠀
En France, son dossier a longtemps été traité comme un cas diplomatique. En 1990, la cour d'assises de Paris condamne Alfredo Astiz par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité. L'Argentine refuse d'extrader. En 2011, la justice argentine le condamne à son tour.⠀
Il aura fallu trente-quatre ans.⠀
Et Alice Domon, elle — presque toujours citée en binôme avec Léonie Duquet, rarement seule — n'a toujours ni corps, ni tombe, ni pierre.⠀
La mémoire ne se transmet pas toute seule.⠀
Elle s'appelait Alice Domon.