08/05/2026
Le 8 mai 1945 : Victoire
La Tribune de Genève diffuse une édition spéciale dont voici l'éditorial, signé du rédacteur en chef Gaston Bridel
Enfin, enfin, enfin ! Depuis des semaines, le monde vivait dans l'attente de cette heure qui proclame l'achèvement de la tuerie. Partagés entre les espoirs que chaque jour nous apportait et les déceptions qu'au même moment le télégraphe opposait à nos enthousiasmes naissants, nous vivions dans un état de tension insupportable. Et si nous ressentons, ici, le soulagement infini que procure la fin des combats, que doit-ce être pour ces
millions d'êtres humains, hommes, femmes, enfants qui participaient au drame le plus atroce que l'histoire ait enregistré ? Ainsi, à la minute où monte dans Paris libéré lardent appel des cloches, le feu meurtrier s’arrête. Est-ce possible ? Est-ce que, vraiment, on n’a plus à craindre nulle part en Europe la mort fracassante de l’obus, l’incendie du corps humain au phosphore, l’écrasement sous la maison écroulée, l’attente sans fin dans le camp de prisonniers, la torture physique et morale du camp de concentration ? Est-ce que la vie si longtemps injuriée va reprendre, est-ce que les yeux vont avoir de nouveau
un regard et les lèvres un sourire ?
* * *
Oui, c'est fini. L'incommensurable débordement de haine est endigué. Et il ne sera plus nécessaire de maudire pour qu’on vous dise digne d’aimer. Ah ! que sonnent ces cloches et que s'élèvent ces hymnes ! Qu’importe si les sentiments qui s'expriment enfin excèdent un moment la réserve et la dignité. Il y a trop longtemps que le monde comprime les battements irrépressibles de son cœur. On a bien fait, pourtant, de nous engager à la décence, à la gravité. Quand. les premiers cris de délivrance auront finir de jaillir, un bref moment de méditation nous rappellera qu'il ne suffit pas
de sonner l'armistice pour que la paix nous soit rendue. Les jours, les mois qui suivront réclameront nos énergies, un redoublement de volonté. Le désordre du monde est à son comble, la ruine et la désolation marquent tous les lieux où la guerre a passé. Le nombre des morts est immense et les foyers détruits sont innombrables.
Pour sortir de cet indescriptible chaos matériel et spirituel, les hommes auront à faire de très grands efforts, dans le
moment même ou ils sont las de la lutte jusqu'à l'écœurement.
Nous, Suisses, avons passé au milieu des flammes sans être atteints. Les pires dangers nous ont tour 6 tour menacés : aucun ne s'est abattu sur nos têtes. Mais ces six années d'horreur nous ont permis de réfléchir sur notre destinée, de comprendre à quel prix une nattion est digne de vivre. Ce prix nous ne l'avons pas payé. C'est dès aujourd'hui que nous devons commencer à acquitter l’énorme dette que nous nous devons à nous-mêmes. Désormais, nous allons pouvoir travailler en paix, rattraper le temps perdu, rentrer peu à peu dans « notre » ordre. Et il ne tiendra qu’à nous que cet ordre soit vraiment conforme aux voeux de la majorité.
Au travail !
Ainsi, dans le concert des actions de grâces qui de toutes parts monte au ciel, nous ferons entendre une double voix : celle qui, s’harmonisant aux accents de ceux qui ont souffert, rendra grâces pour la fin des souffrances et celle — unique — d'un peuple qui a été merveilleusement préservé du malheur et demande à Celui qui seul peut les lui donner, les forces nécessaires pour être digne de cet inconcevable privilège.
Gaston BRIDEL