05/26/2026
Ce matin nous nous exprimons dans le Nouvelliste à propos de l’idée d’un sommet sur l’itinérance portée notamment par Mme Pauline Marois, entre autres.
Voici le texte intégral de notre lettre ouverte:
« En Mauricie–Centre-du-Québec, l’itinérance est bien réelle, bien que souvent moins visible. Au-delà des annonces, les acteurs du terrain appellent à des solutions durables, adaptées aux réalités régionales et soutenues par des financements stables.
La récente lettre ouverte portée notamment par Pauline Marois a remis l’itinérance au cœur du débat public. Dans un contexte préélectoral, cette prise de parole est significative. Elle a le mérite de raviver l’attention sur une situation préoccupante. Mais elle pose aussi une question essentielle : voulons-nous simplement en parler davantage, ou sommes-nous prêts à agir autrement?
Au Centre Le Havre, nous accueillons favorablement l’idée d’un sommet. Toutefois, un tel exercice ne peut constituer une réponse en soi. Les constats sur le terrain sont connus depuis longtemps. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas de nouveaux diagnostics, mais des décisions structurantes, capables de s’inscrire dans la durée, au-delà des cycles politiques et médiatiques.
Depuis trop longtemps, l’itinérance est gérée dans l’urgence. Or, répondre à l’urgence ne règle pas le problème. Cela exige plutôt des politiques stables, des financements récurrents et une réelle capacité de planification. Comme le rappelle le mouvement Communautaire à boutte, les organisations sont mobilisées, mais elles atteignent leurs limites dans un contexte de précarité financière. On ne peut bâtir des réponses durables sur des bases instables.
À cela s’ajoute un manque de cohérence dans l’action publique. Les leviers sont partagés entre les paliers fédéral, provincial et municipal, mais les programmes et orientations évoluent souvent en parallèle, avec des décalages importants. Sur le terrain, cela se traduit par des cadres multiples, parfois contradictoires, qui compliquent les parcours des personnes et affaiblissent l’efficacité des interventions.
Pourtant, des efforts de coordination existent déjà. Les acteurs communautaires, institutionnels et municipaux travaillent ensemble depuis plusieurs années pour améliorer la fluidité des services. Ces acquis doivent être consolidés, non réinitialisés. Or, les financements non récurrents, par projets, souvent ponctuels, fragilisent cette cohérence et nuisent à la continuité des actions.
Un autre enjeu demeure trop peu abordé : le développement des services doit s’accompagner d’un renforcement des capacités organisationnelles. Multiplier les initiatives sans soutenir les structures qui les portent revient à fragiliser les réponses elles-mêmes. Gouverner l’itinérance, ce n’est pas seulement financer des actions, c’est aussi soutenir des organisations capables de les structurer et de les inscrire dans le temps.
Il faut également sortir d’une vision trop centralisée du phénomène. Montréal et Québec occupent une place importante dans l’espace médiatique, mais elles ne reflètent pas l’ensemble de la réalité québécoise. En région, l’itinérance est souvent plus diffuse, parfois rurale, et exige des réponses adaptées. L’isolement, les distances et la rareté des services spécialisés imposent des approches différenciées. On ne peut simplement transposer des modèles métropolitains sans en mesurer les limites.
Faire de l’itinérance une priorité nationale implique une responsabilité collective. Ce phénomène n’est pas une cause en soi, mais le symptôme de défaillances multiples : santé mentale, dépendances, logement, justice, protection de la jeunesse, revenu ou violence. Le traiter sérieusement exige de reconnaître cette complexité et d’éviter les simplifications en les regroupant sous la même étiquette de l’itinérance.
Il est également nécessaire de renforcer la prévention. On parle beaucoup d’itinérance visible, mais trop peu des mécanismes permettant d’éviter les ruptures. Réduire durablement l’itinérance suppose d’agir avant la perte du logement, d’accompagner les transitions critiques et de s’attaquer aux facteurs de vulnérabilité.
Et il faut revenir à l’essentiel : sans logement, il n’y aura pas de sortie durable. On peut améliorer les services d’urgence et renforcer la coordination, mais sans un développement massif de logements sociaux, accessibles et accompagnés, les personnes continueront de circuler dans le système sans point d’ancrage.
Un sommet peut être pertinent, à condition qu’il marque un véritable tournant. Il doit mener à une meilleure cohérence entre les niveaux décisionnels, à des investissements récurrents, à un renforcement des capacités organisationnelles, à une reconnaissance des réalités régionales et à une intégration réelle de la prévention.
Car au fond, la question n’est plus de savoir quoi faire.
Nous le savons déjà.
La véritable question est désormais la suivante : aurons-nous, tous ensemble, le courage politique de le faire? » Karine Dahan - directrice générale