07/28/2026
La photo ne vaut jamais le saumon
Remettre un saumon à l’eau ne suffit pas. Il faut lui donner une véritable chance de survivre, de poursuivre sa migration et de se reproduire.
Pendant longtemps, nous avons considéré qu’une remise à l’eau était réussie dès que le saumon donnait un coup de queue et disparaissait dans le courant.
Le poisson repartait. Le pêcheur souriait. Tout semblait bien aller.
La science nous oblige aujourd’hui à regarder plus loin que cette scène de quelques secondes.
Un saumon qui vient de combattre n’est pas un trophée prêt à être présenté devant une caméra. C’est un animal en dette d’oxygène, dont les réserves énergétiques ont été sollicitées et dont l’organisme tente de retrouver son équilibre.
À ce moment précis, ses branchies doivent continuer à faire circuler de l’eau pour lui permettre de respirer et de récupérer. Le sortir de la rivière n’est donc pas un geste banal. C’est lui retirer son moyen normal de respirer au moment où il en a le plus besoin.
Et pour quoi?
Pour une photographie.
Pour quelques mentions « J’aime ».
Pour montrer la taille du saumon, le sourire du pêcheur et le décor de la rivière.
Aucun de ces bénéfices ne revient au poisson. Tous les risques, eux, lui appartiennent.
Une mauvaise pratique devenue une norme
Le problème ne se limite plus à quelques pêcheurs mal informés. La manipulation inadéquate du saumon hors de l’eau est devenue une véritable norme visuelle sur les réseaux sociaux.
On voit régulièrement des saumons :
tenus à hauteur de poitrine; serrés sous l’abdomen; suspendus au-dessus des roches; transportés vers un meilleur arrière-plan; maintenus hors de l’eau pendant que le téléphone est préparé; soulevés plusieurs fois afin de reprendre la photographie.
À force de voir ces images, les nouveaux pêcheurs finissent par croire que cette manipulation fait normalement partie de la pêche au saumon.
Ils imitent les pêcheurs expérimentés, les guides, les vétérans, les personnalités connues et parfois même les représentants d’organisations de pêche.
Une photographie publiée n’est jamais complètement neutre.
Elle enseigne.
Lorsqu’un pêcheur expérimenté publie une photographie montrant un saumon entièrement sorti de l’eau, il transmet indirectement le message que cette pratique est acceptable.
Il ne peut pas ensuite reprocher à un débutant de reproduire exactement le même geste.
L’expérience ne devrait pas donner le droit de conserver les vieilles habitudes. Elle devrait plutôt imposer la responsabilité de montrer de meilleures pratiques.
Les mauvaises habitudes se transmettent par imitation. Les bonnes pratiques également.
« Seulement quelques secondes »
On entend souvent cette justification :
« Il n’est resté que cinq secondes hors de l’eau. »
Mais qui a réellement chronométré?
Est-ce que la première sortie au moment de saisir le saumon a été comptée?
Le temps nécessaire pour retirer la mouche?
Le temps passé à positionner le poisson?
La préparation du téléphone?
La première photographie?
La deuxième parce que la première était floue?
Les secondes s’additionnent rapidement lorsque le pêcheur regarde l’écran de son téléphone plutôt que les branchies du saumon.
Il n’existe pas de durée universelle pendant laquelle tous les saumons pourraient être sortis de l’eau sans conséquence. Le risque varie selon la température de la rivière, la durée du combat, la condition du poisson, la proximité de la reproduction et la qualité de la manipulation.
Une exposition très courte ne tue pas automatiquement chaque saumon. Mais elle ajoute un stress inutile à un animal déjà éprouvé, sans lui apporter le moindre avantage.
Lorsque le bénéfice pour le poisson est nul et que le risque est supérieur à zéro, la décision responsable est évidente :
Zéro seconde hors de l’eau doit devenir l’objectif.
Un poisson qui repart n’est pas nécessairement indemne
Voir un saumon repartir ne permet pas de conclure qu’il n’a subi aucune conséquence.
Le pêcheur ne peut pas voir :
sa dette en oxygène;
son niveau d’acidose;
son épuisement musculaire;
ses réserves énergétiques diminuées;
la durée réelle de sa récupération;
une blessure interne;
une diminution de sa capacité à poursuivre sa migration;
une réduction possible de son succès reproducteur.
Le saumon peut donner un coup de queue, disparaître dans le courant et subir malgré tout des effets qui ne deviendront visibles que plusieurs heures ou plusieurs jours plus t**d.
La remise à l’eau ne doit donc pas seulement permettre au poisson de repartir.
Elle doit lui permettre de repartir dans le meilleur état possible.
Le risque bien réel de l’échapper
Il existe également un danger très simple, mais trop souvent oublié : un saumon vivant est puissant, lourd, glissant et imprévisible.
Il peut se débattre brusquement et tomber des mains du pêcheur.
Il peut alors frapper :
une roche;
le gravier;
la berge;
le fond d’une embarcation;
ou le lit de la rivière.
Certains croient qu’il n’y a aucun danger lorsque le saumon tombe « dans l’eau ». Pourtant, si cette eau ne fait que quelques centimètres de profondeur, elle ne peut pas amortir sa chute. Le poisson peut traverser la faible colonne d’eau et heurter directement les pierres ou le fond.
Une chute peut provoquer des blessures aux branchies, aux yeux, à la tête, à la colonne vertébrale ou aux organes internes. Ces blessures ne sont pas toujours visibles.
Le saumon peut même repartir malgré le traumatisme.
Le moyen le plus simple d’éliminer ce risque est de ne jamais le soulever.
La photographie doit s’adapter au saumon
La solution n’est pas compliquée.
Le saumon reste dans l’eau.
La caméra est préparée avant la fin du combat.
Le poisson est soutenu horizontalement avec des mains mouillées.
Sa tête et ses branchies demeurent entièrement immergées. Une seule photographie est prise rapidement.
Si les conditions ne permettent pas de prendre cette image correctement, il n’y a tout simplement pas de photographie.
Le souvenir de la capture demeurera.
Le saumon, lui, conservera une meilleure chance de survivre, de poursuivre sa migration et de rejoindre sa frayère. Il faut renverser notre manière de penser :
Ce n’est pas au saumon de subir une mauvaise manipulation pour répondre aux besoins de la photographie. C’est à la photographie de s’adapter aux besoins du saumon.
Changeons notre définition d’une belle photo
Nous devons maintenant changer ce que nous considérons comme une belle photographie de pêche.
La plus belle image n’est pas nécessairement celle où le saumon paraît énorme entre les bras du pêcheur.
C’est celle où l’on voit que le pêcheur a compris sa responsabilité.
C’est celle où le poisson demeure dans son élément.
C’est celle où la tête et les branchies sont immergées.
C’est celle qui enseigne aux nouveaux pêcheurs que le respect du saumon passe avant la recherche d’attention sur les réseaux sociaux.
La véritable preuve d’expérience n’est pas la capacité de tenir un saumon devant une caméra. C’est la capacité de le manipuler avec suffisamment de respect pour qu’il n’ait jamais besoin de quitter l’eau.
Le remettre à l’eau ne suffit pas
Dans un contexte où plusieurs populations de saumon atlantique sont fragiles, chaque poisson capable de rejoindre sa frayère possède une valeur qui dépasse largement celle d’une photographie.
Le remettre à l’eau ne suffit pas.
Il faut le remettre à l’eau dans un état qui lui permettra de poursuivre sa migration, de se reproduire et de contribuer à la prochaine génération.
La photographie n’est jamais plus importante que le poisson.
Une photo ne vaut jamais le saumon.
Jocelyn LeBlanc
Militant de longue date pour la protection du saumon atlantique