02/01/2025
Impact humain de la vague actuelle des coupures 🇲🇶
Soutien à domicile - Victimes des coupes
La Presse, Le 30 janvier 2025 - Des personnes handicapées qui perdent des heures de soins ou de services à domicile. D’autres qui ne peuvent pas adapter leur logement, faute de subventions. Les coupes se font sentir partout au Québec, dénoncent des organismes qui défendent leurs droits.
Les coupes dans le soutien à domicile se poursuivent, même si le sous-ministre du ministère de la Santé et des Services sociaux a demandé à Santé Québec de maintenir les services « pour des personnes très vulnérables ». Des organismes de défense des personnes handicapées dénoncent ces compressions.
François Fournier, 62 ans, est victime de ces coupes. Le Rimouskois a besoin de soutien à domicile depuis qu’il a été victime, en 2010, d’un accident qui a brûlé son corps à 80 %. Devenu non-voyant, il n’a pratiquement plus de sensibilité au bout de ses doigts, qui ne se plient plus. « J’ai les mains comme dans des gants trop petits », illustre-t-il.
Jusqu’à tout récemment, M. Fournier bénéficiait de 35 heures par semaine de soutien à domicile. Une préposée l’aidait pour sa toilette du matin, le ménage et ses repas. Elle l’accompagnait pour de courtes marches et lui massait les mains – brûlées « au troisième degré et demi », précise-t-il – deux fois par jour.
François Fournier a récemment appris que les soins qui lui sont offerts, dans le cadre du programme « chèque emploi-service », seraient progressivement réduits à 24 heures par semaine d’ici la mi-mars. « Je suis rendu à 31 heures et je commence déjà à manquer de souffle. Je suis bien découragé », commente l’homme, qui vit seul.
M. Fournier est loin d’être seul dans cette situation, signale la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec (COPHAN), qui fait partie de la Coalition Services en péril. Son directeur général, Paul Lupien, affirme recevoir de nombreuses plaintes à ce sujet. Il cite celle d’un homme dont les services ont récemment été réévalués.
« Ils sont allés le visiter et ont chronométré le temps de transfert du fauteuil roulant au bol de toilette, et du bol de toilette au fauteuil, rapporte-t-il. Ils ont chronométré 15 minutes. » C’est ce à quoi l’homme aura droit quatre fois par jour, plutôt que 30 minutes cinq fois par jour.
« Ils ont juste oublié de calculer le transfert intestinal ! »
Des personnes handicapées et des aînés touchés
Lui-même en fauteuil roulant, Paul Lupien juge « déplorables » et « discriminatoires » ces coupes dans des services « aux plus vulnérables ».
Selon lui, la lettre du sous-ministre Daniel Paré envoyée le 6 décembre à la PDG de Santé Québec, Geneviève Biron, « n’a rien changé ». Dans cette missive, révélée par Radio-Canada et dont La Presse a obtenu copie, M. Paré rappelait « l’importance » du chèque emploi-service. Il y écrivait qu’« il importe de s’assurer que les services soient maintenus au sein des différents établissements et que les clientèles admissibles continuent d’être desservies à la hauteur de leur besoins ».
Depuis « cette demande » de M. Paré, « aucun changement » n’est survenu « sur le terrain », affirme Alison Green, présidente de l’Association des soins à domicile du Québec, un regroupement d’entreprises privées. « Il y a des coupures partout, même en date d’hier », indique-t-elle.
De son côté, le directeur général du Réseau de coopération des entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EESAD), J. Benoit Caron, constate des « diminutions d’achat de services par le réseau de la santé ». « Mais est-ce que c’est très important ? Je n’ai aucun exemple qui me vient à l’esprit où on note des coupes significatives », dit-il.
Selon la directrice générale du Regroupement provincial des comités des usagers, Sylvie Tremblay, « certaines régions » ont « stoppé les coupes » liées au chèque emploi-service après la lettre de M. Paré. Elle demeure toutefois « inquiète pour les personnes âgées et handicapées ».
Une « consigne claire », selon Santé Québec
Interpellée sur ces coupes, Santé Québec parle d’une consigne « claire » concernant le soutien à domicile. « La prise en charge de nouvelles personnes doit se poursuivre et la révision du nombre d’heures doit se faire en tenant compte des besoins des patients d’abord », écrit-on dans un courriel.
La société d’État rappelle que « le nombre d’heures varie selon les besoins et la situation de la personne ». « Par exemple, un jeune en vieillissant peut avoir moins de besoins, à l’inverse une personne âgée peut voir ses besoins augmenter », précise-t-on.
Ajuster le nombre d’heures est « une bonne pratique », selon Santé Québec, « notamment pour s’assurer que le plus de gens possible puissent bénéficier de cette aide précieuse ».
« Nous sommes en contact avec différentes associations et nous pourrons corriger le tir au besoin », ajoute la société d’État, qui répète vouloir « limiter le plus possible les impacts sur les services ».
Déménager, faute de logement adapté
« C’est un cri du cœur que je lance ! » Jacques Bisson souffre de paraplégie spastique héréditaire. Depuis 23 ans, il habite dans le même appartement à Saint-Jean-sur-Richelieu. À 62 ans, il craint d’être forcé de déménager en raison de la suspension temporaire d’un programme d’aide.
« J’ai de gros problèmes aux épaules à cause de l’arthrose », explique Jacques Bisson, qui se déplace en fauteuil roulant manuel. « Je ne suis plus capable de monter la rampe d’accès [pour me rendre à mon logement]. »
Jacques Bisson avait soumis une demande au Programme d’adaptation de domicile (PAD) de la Société d’habitation du Québec (SHQ) afin d’adoucir la pente de sa rampe d’accès et de réaménager la salle de bain de son appartement. Pour se laver à la do**he téléphone dans la baignoire, l’homme doit faire trois transferts : un de son fauteuil vers la toilette, un autre de la toilette au rebord de la baignoire, et finalement un dernier, du rebord à la baignoire.
« C’est dangereux, dit-il. Je suis déjà tombé. Je me suis fait mal. »Sa demande avait été acceptée, indique-t-il. Et les travaux devaient commencer l’été prochain. Mais ils n’auront pas lieu en raison de la suspension temporaire du PAD, a-t-il appris.
« C’est inacceptable, dit-il. Je vais être obligé de partir d’ici. Je vais essayer de me trouver un logement qui est au moins accessible, où je peux entrer sans obstacle. »
Budget à sec à la SHQ
La Société d’habitation du Québec indique que le Programme d’adaptation de domicile a été interrompu le 22 novembre dernier, pour une période indéterminée, parce que le budget « a tout été engagé ».
« Cette suspension s’explique, entre autres, par le fait que malgré un budget initial en hausse par rapport aux années précédentes, nous avons vécu une augmentation du nombre de demandes d’aide financière [pour l’adaptation de domicile] de l’ordre de 15 % », précise-t-on dans un courriel.
La SHQ a reçu 2593 demandes en 2023-2024, soit une moyenne de 216 demandes par mois. « Les années précédentes, cette moyenne était d’environ 170 demandes par mois, écrit-on. Pour l’année 2024-2025, avant l’interruption, cette moyenne atteignait près de 250 demandes par mois. »
La subvention maximale de base par bénéficiaire est passée de 16 000 $ à 50 000 $ depuis le printemps 2023, ajoute la Société.
Selon la SHQ, les gens qui formulent des demandes d’adaptation de domicile verront leur dossier traité « dès qu’un nouveau financement pour le programme sera annoncé ».
Jacques Bisson se sent « délaissé » par le système. « Ils ont tellement d’autres choses qu’ils pourraient couper avant de couper les gens qui sont vulnérables », déplore-t-il.Il n’a pas envie de quitter ses voisins, avec qui il a tissé des liens solides. « C’est comme ma police d’assurance, explique-t-il. S’il arrive quelque chose, ils sont toujours là. » Comme son chien Mira, qui l’aide à se lever tous les matins.