02/24/2026
Le Canada et le Québec ont accueilli de nombreuses personnes ukrainiennes qui ont fui la guerre à grande échelle qui a éclaté en Ukraine il y a quatre ans. Voici l'une de ces témoignages. ..
24 février 2022. Cette date n’est plus aussi effrayante. Il était tôt, voire trop tôt, car les bombes qui tombaient du ciel n’ont pas réussi à me réveiller. Je vérifiais toujours mon téléphone en premier, car ma mère textait ses enfants chaque matin pour rester en contact avec eux. Elle envoyait de courts textes comme bonjour et bonne journée.
Ce matin, il n’y avait qu’une seule phrase : « Daria, nous sommes en guerre. »
Comme je venais de me réveiller, je n’y ai pas prêté attention. Je m’étais dit que ce n’était pas possible, qu’ils n’oseraient jamais.
Mais quand j’ai vu 20 appels manqués, j’ai commencé à m’inquiéter.
La veille, mon frère était arrivé de Pologne pour fêter son anniversaire. Il restait chez un ami qui habitait à quelques rues. Dieu s’est occupé de moi, car sans mon frère, je ne sais pas ce que j’aurais fait.
J’ai voulu sortir en croyant qu’un passant m’informerait davantage. J’avais l’impression d’être le personnage principal d’un film : le chaos, la ruée, les valises, les changeurs de monnaie, les files d’attente dans les magasins, l’absence d’aliments dans les épiceries…
J’ai lentement commencé à comprendre : « Wow, c’est du sérieux. » Mon frère m’a dit de rassembler les choses nécessaires, c’est-à-dire les passeports, l’argent et les diplômes. Avec un ami, nous sommes allés les trois dans une église catholique qui avait un abri antiatomique.
Nous avons dormi au sous-sol sans guère manger puisqu’il y avait beaucoup de monde.
Il existe une prière appelée le Rosaire qui est très puissante en cas de danger. Je ne l’avais alors jamais autant récitée de ma vie.
Lorsque la ville de Sumy est tombée et que les gens ont fui, tout a tourné. Ma mère vivait à la frontière. Sans contact d’elle, j’avais l’impression d’être orpheline et ces moments furent très difficiles pour moi. On ne peut pas se préparer à cela, la vie ne vous prépare pas à cela.
Pendant un moment, j’ai abandonné. C’est arrivé. Je me suis permis d’abandonner… Je me souviens des tirs et des bombes qui volaient, je marchais sur la route et cela n’avait pas d’importance.
Mon corps battait la chamade, mais mon esprit n’était pas là.
Puis on m’a dit que Sumy avait été percée, que nos hommes l’avaient défendue, et j’ai eu un nouveau désir.
Je devais survivre et me battre. Je n’ai pas pensé à partir, je voulais rester en Ukraine, parce que ma mère était ici. Nous n’avions pas pu aller la chercher parce que tout allait très mal.
Il y avait beaucoup de honte et de faiblesse, et beaucoup de colère. Je me souviens avoir écrit partout : « Bloquez le ciel! ».
Nous avons montré au monde entier que nous n’avions jamais été à genoux.
Lorsque la guerre a progressé, mon ami a commencé à avoir peur et m’a persuadé d’aller en Pologne puisque ma sœur est une religieuse catholique à Cracovie. J’avais donc un endroit où aller.
La procédure de départ de l’Ukraine en train fut dégoûtante. Nous avions l’habitude d’appeler les Russes des orcs, mais pour une raison quelconque, je les ai vus de notre côté. Je n’avais même pas la force de juger, je voulais juste en finir au plus vite. Lorsque je suis arrivée à Cracovie, j’ai été accueillie très chaleureusement, mais surtout, ma sœur était là. Dans ces moments-là, appréciez votre famille, allez toujours vers ceux qui vous aiment beaucoup, car c’est cet amour qui peut tout éclipser, même si ce n’est qu’une heure.
J’ai passé deux mois en Pologne et j’avais deux projets : soit d’y rester ou d’aller en France, parce que je connaissais le français.
Heureusement, j’ai entendu parler du programme CUAET. J’en ai parlé à ma mère qui m’a soutenue. Depuis des années, lorsque j’étais étudiante à l’université, elle me disait de partir là-bas, mais je ne l’ai pas écoutée. Je comprends maintenant qu’elle avait eu raison. Je ne le regrette toutefois pas. J’ai effectué les démarches très vite et j’ai obtenu un visa. En mai 2022, j’étais au Canada.
J’ai été accueillie à l’aéroport par un couple qui vivait à Hudson, à une heure de Montréal, que j’avais trouvé sur un groupe Facebook. Je leur ai demandé de m’héberger pour la première fois jusqu’à ce que j’obtienne un compte bancaire, un numéro de téléphone et mon premier salaire. Merci beaucoup à eux, ils m’ont aidé pendant toutes ces étapes.
Le 1er juillet, je louais déjà une chambre et je travaillais dans un magasin en tant que caissière. Moralement, c’était très difficile, car ce n’est pas facile de tout recommencer. Le travail ne me convenait pas, ainsi que le petit salaire. Je savais qu’il fallait que je sois à l’emploi d’une entreprise pour vraiment comprendre comment fonctionne le marché canadien. J’ai donc continué à envoyer des CV jusqu’à ce que je sois embauchée par une entreprise de voyage.
J’aime beaucoup travailler au sein de cette entreprise, ce sont des gens bien, qui ont bon cœur.
J’ai enfin une stabilité et une confiance en l’avenir.
J’espère que pour une deuxième année consécutive, je puisse accueillir ma sœur et qu’elle vienne me rendre visite pour des vacances. J’ai beaucoup d’espoir et d’optimisme.
Il y a un désir de déplacer des montagnes et de la gratitude.
Je ne me permets aucune tristesse, je n’en ai pas le droit.
Je vis dignement même si je ne suis pas en Ukraine. Je l’imagine toujours.
J’ai aussi l’obligation envers ma famille de me remettre sur pied, et le Canada est un ami fiable à cet égard...
Pour lire d'autres récits de femmes qui ont fui la guerre en Ukraine (en ukrainien et en français), rendez-vous sur notre site immigrantcanada.org, dans la section De l'Ukraine au Québec ou From Ukraine to Quebec.
https://immigrantcanada.org/fr/de-lukraine-au-quebec/