06/17/2026
Rima Elkouri
La Presse,17 juin 2026
En commentant la crise qui secoue la police à la suite des graves allégations de comportements racistes à Montréal-Nord, le chef Fady Dagher a fait un parallèle avec le mouvement .
« Lorsque vous commencez à dénoncer et qu’il y a un exemple qui est montré et qu’il y a des conséquences, tout à coup, les gens commencent à parler », a expliqué samedi le chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), en disant s’attendre à un tsunami de dénonciations1.
Vrai, on peut voir un certain nombre de similitudes entre les dénonciations des violences sexuelles du mouvement et les dénonciations des violences policières racistes.
Dans les deux cas, on parle d’un problème systémique.
Dans les deux cas, il y a une forte culture du silence et de l’impunité qui permet au problème de perdurer.
Dans les deux cas, les victimes qui osent dénoncer se butent trop souvent à des mythes et des stéréotypes qui font en sorte qu’elles ne sont pas crues.
Dans les deux cas, il y a une confiance rompue qu’il faut rétablir de toute urgence.
Dans les deux cas, on observe une tendance à réduire le problème à des cas isolés.
« Not all men »… « Pas tous les hommes », dit-on en réponse aux dénonciations de violences sexuelles.
« Pas tous les policiers », dit-on en réaction aux dénonciations de violences policières, en reprenant la fameuse métaphore des « pommes pourries ».
PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE
Le chef du SPVM, Fady Dagher
Dans le cas qui nous concerne, devant la gravité des actes racistes allégués ayant mené au démantèlement d’une équipe de patrouilleurs montréalais, le gouvernement caquiste concède que l’on ne parle pas de quelques pommes, mais bien d’un panier pourri au complet. Mais ce qui est inquiétant, c’est que l’on refuse encore obstinément d’examiner le sol contaminé du verger. Pas question de reconnaître la nature systémique du problème, répète-t-on.
Pour rétablir la confiance, on n’aura toutefois pas d’autre choix que de sortir du déni comme on l’a fait dans la foulée du mouvement .
Comment ? Comme Yves Boisvert et Fabrice Vil, je crois qu’une enquête publique indépendante s’impose2, 3. C’est aussi l’avis de Massimiliano Mulone, professeur agrégé de criminologie à l’Université de Montréal et coauteur d’un rapport alarmant sur les interpellations policières et le profilage racial au SPVM dont la seule et unique recommandation a été ignorée.
Les problèmes de discrimination raciale dans les pratiques policières ne sont pas circonscrits à quelques individus ou à un quartier. L’enjeu central, c’est la nature systémique du problème. D’où l’utilité de prendre un pas de recul pour analyser la chose en profondeur.
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE
Massimiliano Mulone, professeur agrégé à l’École de criminologie de l’Université de Montréal
« Une commission d’enquête publique qui ne porterait pas juste sur le poste de quartier 39 et sur cette équipe permettrait une transparence. Cela permettrait peut-être aussi de libérer une certaine parole », estime le chercheur. Il rappelle au passage que le quartier qui présente les plus importantes disparités de traitement en matière d’interpellation n’est pas Montréal-Nord, mais bien le Plateau Mont-Royal. Une personne noire y court 15 fois plus de risques de se faire interpeller qu’une personne blanche.
Au-delà de la libération de la parole, ce qui importe surtout, comme avec le mouvement , c’est que cette parole soit enfin entendue et mène à des actions concrètes. Pour avoir couvert l’enquête sur la mort de Fredy Villanueva et ses lendemains tissés de déni, j’avoue avoir été choquée, mais malheureusement pas surprise par les allégations graves rendues publiques vendredi soir. Tous ceux qui subissent du profilage racial eux-mêmes ou en sont témoins n’ont pas été surpris non plus. Tous ceux qui sont au fait de la banalisation des idées d’extrême droite savent que le Québec n’est pas à l’abri de telles dérives.
« Ça fait des années que les gens dénoncent les pratiques policières discriminatoires. Et c’est vrai qu’on n’a pas fait grand-chose. Tout comme on n’a pas fait grand-chose de notre rapport de recherche. Notre recommandation a juste été jetée aux oubliettes », déplore Massimiliano Mulone, qui a cosigné le rapport Interpellations policières et profilage racial rendu public il y a trois ans4.
Dans ce rapport de 285 pages, les chercheurs, au terme de plus de deux ans de recherche, recommandaient en priorité une seule chose au SPVM pour lutter contre les discriminations dans les interventions policières : cesser toute interpellation « qui ne soit pas justifiée par l’enquête d’un crime spécifique ou par le soupçon raisonnable d’une activité illégale »5.
Pourquoi ? Parce que ces interpellations arbitraires produisent des discriminations raciales. Elles ciblent de manière injuste et disproportionnée des minorités racisées.
Les jeunes hommes noirs et arabes de 15 à 34 ans sont particulièrement visés. Cela crée une relation de méfiance et de mépris qui mine la sécurité des communautés visées et décourage ceux qui ont goûté à un tel traitement d’appeler les policiers lorsqu’ils sont en danger. Loin de réduire la criminalité, cela risque au contraire de l’augmenter.
En 2019, la Nouvelle-Écosse a instauré un tel moratoire à la suite d’un rapport de recherche qui faisait le même constat. Au SPVM, bien que les chercheurs estiment, analyse rigoureuse à l’appui, qu’il s’agit de la seule vraie façon de changer les choses, on a rejeté la recommandation faite en 2023. Le chef Fady Dagher avait expliqué vouloir résoudre le problème plutôt qu’annoncer une mesure qu’il estimait « symbolique » – même si les chercheurs ont fait la preuve que l’interpellation sans motif est une pratique discriminatoire dont les conséquences n’ont rien de symbolique. Il continuait de faire le pari qu’il était possible de maintenir la pratique tout en veillant à ce qu’elle soit respectueuse des droits et libertés de toutes les populations.
En dépit des bonnes intentions du chef de police et des efforts louables consentis pour tenter de transformer la culture policière, ce qui s’est passé à Montréal-Nord nous rappelle que ce pari à long terme est visiblement loin d’être gagné. Peut-être le sera-t-il un jour. Mais d’ici là, le SPVM ne peut pas continuer à utiliser un outil qui, à l’heure actuelle, perpétue des pratiques que l’on sait discriminatoires.
« Il ne faut jamais gaspiller une crise », a dit le chef du SPVM.
En attendant l’enquête publique, on ne peut qu’espérer que cette crise serve de levier pour rectifier le tir dès maintenant.