07/07/2026
À lire!!
𝐋’𝐞́𝐯𝐢𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐜𝐨𝐦𝐦𝐞 𝐦𝐨𝐝𝐞̀𝐥𝐞 𝐟𝐢𝐧𝐚𝐧𝐜𝐢𝐞𝐫
Texte à lire dans la section Opinions du Devoir.
«pour un nombre croissant de locataires, déménager n’est pas un choix, mais l’issue d’un processus économique où l’éviction est devenue un levier de rentabilité.
C’est là l’un des angles morts de la crise du logement.
Nous parlons de pénurie, d’abordabilité et de construction. Nous parlons beaucoup moins de la financiarisation du parc locatif existant et du rôle central qu’y jouent les banques. Or c’est précisément là qu’il faut regarder.
Depuis plus d’un an, j’observe de près plusieurs dossiers d’éviction à Montréal. Dans l’un d’eux, au Centre-Sud, un 6-plex vendu au printemps 2025 illustre cette mécanique. Sur six logements, quatre ont déjà été libérés. Deux locataires résistent encore devant le Tribunal administratif du logement (TAL). Parmi eux, une famille monoparentale immigrante.
Ce cas n’a rien d’exceptionnel. Il est révélateur. Le phénomène commence souvent ainsi : un immeuble est acheté à un prix largement supérieur à sa valeur municipale. Non pas de 10 ou de 20 %, mais parfois du double, voire du triple. Cette donnée n’est pas anodine. Car lorsqu’une banque consent un prêt hypothécaire à hauteur de deux ou trois fois la valeur municipale d’un immeuble, elle ne finance pas sa réalité actuelle. Elle finance une projection de rendement.
Et cette projection repose rarement sur les loyers en place. Elle repose sur leur disparition.
Dans des quartiers centraux comme le Centre-Sud, où certains logements se louent encore autour de 800 dollars, ces loyers deviennent incompatibles avec l’endettement contracté. Pour rentabiliser l’investissement, il faut augmenter radicalement les revenus.
Le calcul devient alors simple : évacuer, rénover, subdiviser, relouer plus cher. L’éviction n’est plus une conséquence accidentelle de l’investissement. Elle est inscrite dans son montage financier. Cette réalité devrait profondément nous inquiéter, car elle modifie l’équilibre même du droit locatif québécois.(…)
David contre Goliath.
Et la comparaison n’est pas exagérée. Car le déséquilibre ne se joue pas seulement devant le tribunal. Il est déjà inscrit dans l’acte d’achat, dans l’évaluation bancaire et dans le montage financier. L’éviction est souvent déjà calculée.
Ce constat est d’autant plus troublant que, selon un récent reportage de Radio-Canada, près de 100 000 logements seraient vacants au Québec. Non pas absents, mais soustraits au marché, retenus dans l’attente d’une valorisation plus avantageuse.
Cette donnée révèle une contradiction profonde. Nous parlons de pénurie. Mais nous tolérons la rétention. Nous parlons d’abordabilité. Mais nous finançons sa disparition.
Le logement n’est pas un actif comme un autre. Il est un lieu d’ancrage, de stabilité et de continuité. Tant que nous accepterons que sa valeur soit déterminée principalement par son rendement futur plutôt que par sa fonction sociale présente, nous accepterons aussi que l’éviction devienne une pratique ordinaire. Et cela constitue, bien au-delà du 1er juillet, l’un des plus grands renoncements politiques de notre époque.»