20/05/2026
*Dix ans après, l’Atacora change enfin d’échelle, Déré Chabi Nah détaille la nouvelle carte du département*
Préfet du département de l'Atacora, Déré Chabi Nah dresse un bilan sans langue de bois d'une décennie de transformations. Bitumages historiques, électrification rurale, digitalisation des services publics et dispositif sécuritaire renforcé face à une sous-région sous pression.
*Propos recueillis par Moutarou IDRISSOU*
Il y a quelque chose d'inhabituel dans le bilan de Déré Chabi Nah, l'absence totale de langue de bois. Sans emphase inutile, mais avec le souci constant du concret. Peu de slogans, beaucoup de terrains. Madame le Préfet de l’Atacora ne déroule pas un catalogue de promesses. Elle égrène des axes routiers, des localités jadis isolées, des marchés désormais actifs, des villages enfin raccordés à l’eau ou à l’électricité.
À l’écouter, le changement dans l’Atacora ne se mesure pas seulement en infrastructures, mais en temps gagné, en mobilité retrouvée et en présence renforcée de l’État dans des zones longtemps restées à la périphérie des politiques publiques.
Département frontalier du Togo et du Burkina Faso, l’Atacora a longtemps cumulé les fragilités. Enclavement chronique, faible accès aux services sociaux de base, vulnérabilité économique et pression sécuritaire croissante. Dix ans après le lancement des grandes réformes structurelles au Bénin, Déré Chabi Nah estime qu’« une rupture profonde » s’est opérée.
*Le bitume comme outil de souveraineté territoriale*
Le premier marqueur de cette transformation reste la route. Sujet hautement sensible dans une région où certains trajets relevaient autrefois de l’expédition, surtout en saison des pluies.
Le Préfet cite d’abord l’axe Natitingou-Boukoumbé-Korontière, présenté comme l’un des chantiers les plus structurants du département. Près de soixante kilomètres qui modifient désormais les échanges entre communes frontalières et réduisent l’isolement de plusieurs localités.
Dans le même mouvement, les corridors Djougou-Natitingou-Porga, Tanguiéta-Cobly ou encore Tiélé-Matéri redessinent les flux commerciaux et humains dans cette partie stratégique du nord-ouest du Benin. « Aujourd’hui, certaines communes ne regardent plus la distance comme une fatalité », résume-t-elle.
Dans les communes de Kouandé, Kérou et Péhunco, longtemps considérées comme le symbole même de l’enclavement, les travaux sur l’axe Kota-Kouandé portent une forte charge symbolique. Quant à la Route du coton reliant Djougou à Banikoara via Péhunco et Kérou, elle est décrite comme un levier majeur d’intégration économique régionale.
« Pendant longtemps, l’Atacora rêvait ses routes. Aujourd’hui, elle les marche », affirme l'autorité préfectorale.
*Natitingou change de dimension*
À Natitingou, chef-lieu du département, la transformation est désormais visible à l’œil nu. Voiries asphaltées, éclairage public, aménagements urbains, assainissement, la ville cherche progressivement à sortir de son statut de simple point de transit vers les zones frontalières.
Le projet le plus emblématique reste le marché moderne régional de Natitingou. Avec ses milliers de places marchandes, ses boutiques, ses espaces de stockage, son parking et ses équipements sanitaires, l’infrastructure repositionne la ville comme un hub commercial de la région.
Pour Déré Chabi Nah, ce marché dépasse largement la seule question commerciale. « C’est un outil de structuration économique et sociale », explique-t-elle, évoquant déjà une intensification des activités génératrices de revenus autour du site.
*L’eau potable et l’électricité, les révolutions les moins spectaculaires, mais les plus profondes*
Le développement ne se résume pas au bitume. Sur ce point, Déré Chabi Nah insiste particulièrement sur les progrès enregistrés dans l’accès à l’eau potable.
Durant des années, dans plusieurs villages de l’Atacora, les populations parcouraient encore de longues distances pour accéder à une eau souvent impropre à la consommation. Désormais, les systèmes d’alimentation en eau multi-villages, les forages à gros débit et les extensions des réseaux d’adduction modifient progressivement cette réalité.
« Tout n’est pas encore réglé, mais les populations voient la différence », assure-t-elle.
Même logique sur le front de l’électricité. Des localités autrefois plongées dans l’obscurité bénéficient aujourd’hui d’extension du réseau électrique et d’éclairage public.
Mais l'autorité départementale insiste surtout sur un aspect moins visible. La modernisation des services de la SBEE. « Avant, les habitants de Kérou ou de Matéri, par exemple, devaient parcourir des dizaines de kilomètres jusqu’à Natitingou pour des opérations simples. Aujourd’hui, beaucoup de démarches peuvent être effectuées localement ou à distance. »
Une évolution qui, selon elle, réduit concrètement les fractures territoriales.
*Quand l’administration se rapproche enfin des villages*
L’autre mutation silencieuse concerne la digitalisation des services publics.
Depuis plusieurs localités reculées, y compris dans des zones proches des frontières, des citoyens peuvent désormais obtenir plusieurs pièces d’état civil, suivre des démarches administratives ou accéder à des services publics sans devoir systématiquement rallier les centres urbains.
Le Préfet y voit une transformation majeure du rapport entre l’État et les populations rurales. « Pendant longtemps, l’éloignement géographique signifiait aussi éloignement administratif. Ce n’est plus totalement le cas aujourd’hui. »
À Kaobagou comme dans d’autres zones autrefois marginalisées, cette présence administrative dématérialisée commence à changer les habitudes.
*Dans l’Atacora, la sécurité est devenue une question quotidienne*
Impossible d’évoquer l’Atacora sans parler de sécurité. Frontalière du Togo et proche de zones sahéliennes instables, la région vit depuis plusieurs années sous tension.
Déré Chabi Nah évoque un renforcement progressif du dispositif sécuritaire. Augmentation des effectifs, multiplication des postes avancés, amélioration des équipements et présence plus visible des forces de défense et de sécurité.
Le message est autant institutionnel que psychologique. Il rassure les populations dans un contexte régional marqué par la montée des menaces armées.
« La présence de l’État dans ces zones sensibles est aujourd’hui beaucoup plus perceptible », affirme-t-elle.
« Le plus important, c’est que les populations voient les résultats ».
Déré Chabi Nah nuance son propos, « des défis restent à relever et les attentes des populations demeurent importantes », mais maintient une lecture globalement affirmative. Ce qui la marque dans cette gouvernance, dit-elle, c'est « le choix de l'action concrète et des résultats visibles ». Les infrastructures, insiste-t-elle, ne sont plus seulement annoncées, elles sont exécutées.
Dix ans de bitume, de systèmes d’approvisionnement en eau potable, de marchés modernes, d'électrification, de services numériques, d'infrastructures administratives et de digitalisations ne soldent pas des décennies de sous-investissement. Mais ils posent, selon la préfète, « des bases solides ». L'équation reste ouverte. Le sens de la marche, lui, a changé.