14/04/2025
*Repenser notre modèle économique agricole :* Lettre ouverte aux décideurs
Messieurs les autorités,
Mesdames et Messieurs les responsables de projets,
Cher·e·s partenaires,
Il y a dix ans, j’ai démarré mon entreprise agricole avec 10 poulets.
Depuis ce jour, je n’ai jamais quitté la ferme. Je me bats chaque jour sur le terrain, j’offre des prestations agricoles, je milite dans des organisations professionnelles. Aujourd’hui, en tant que Président du Collège des jeunes agriculteurs du Bénin, je prends la plume pour vous adresser un cri de cœur, au nom de milliers de jeunes agriculteurs.
Cela fait plus de dix ans que nous parlons de l’accès à la terre pour les jeunes. Nous faisons du plaidoyer. Nous organisons des panels. Mais rien ne change réellement.
Les financements agricoles existent sur papier, mais dans la réalité, ils nous échappent.
Comment bâtir un modèle économique agricole viable sans sécurisation foncière ?
Comment accéder à un crédit quand il faut un titre foncier et que nous n’avons pas de terre ?
L’assurance agricole ? Un rêve. Un projet pilote existe, certes, mais ne couvre qu’une poignée de riziculteurs et d’éleveurs.
Combien de jeunes entrepreneurs démarrent leur activité avec un investissement suffisant pour atteindre le seuil de rentabilité ? Très peu.
Beaucoup sont installés depuis des années et incapables de se verser un simple salaire de 100 000 F CFA par mois.
Un modèle économique agricole fragile ne peut ni attirer, ni retenir les jeunes.
Nous sommes nombreux à travailler sans eau, sans électricité, sans matériel d’irrigation.
Mais parlons aussi de ce qu’on oublie souvent : la main-d’œuvre.
Trouver une main-d’œuvre motivée, compétente, consciente des efforts du promoteur, est devenu un véritable défi.
Trop souvent, elle confond recettes et bénéfices, sans comprendre la logique d’un modèle économique agricole.
Elle ignore les charges, les remboursements, les investissements. Elle pense que "quand il y a argent, le patron est riche", sans connaître les réalités de gestion. Est-ce la faute à la formation professionnelle ou est-ce lié au comportement ?
Et pourtant, les projets et programmes continuent de nous pousser vers l’entrepreneuriat, comme unique voie de salut.
Mais qui va accompagner ces entrepreneurs s’il n’existe pas de main-d’œuvre agricole qualifiée ?
Où sont les ouvriers formés, les techniciens de terrain, les collaborateurs conscients des réalités agricoles ?
Les écoles agricoles forment chaque année des milliers d’agronomes.
Mais combien s’installent réellement ? Très peu.
La majorité préfère les projets, les institutions, les postes de bureau. Ils deviennent professeurs, docteurs, consultants. Et souvent, ce sont eux qui prennent la parole pour nous dire :
« La terre ne ment jamais. »
Mais eux-mêmes ne veulent pas la toucher.
Et nos anciens camarades, devenus salariés dans les OPA, prennent aujourd’hui les décisions à la place des producteurs… sans avoir traversé les réalités du terrain.
Nous ne demandons pas l’aumône.
Nous demandons une écoute réelle, une réforme profonde, une approche nouvelle.
Une approche qui reconnaît et soutient le modèle économique agricole des jeunes.
Une approche qui valorise la main-d’œuvre.
Une approche qui reconnecte les politiques agricoles aux réalités économiques et sociales du terrain.
Pour que demain, les jeunes qui choisissent l’agriculture ne soient plus les oubliés du développement.
Respectueusement,
Duince AHOSSOUHE
Président du Collège des Jeunes Agriculteurs du Bénin
Agriculteur, militant professionnel