14/08/2026
🔴 BURKINA FASO - SPORT (à lire absolument)
DÉPENSE PUBLIQUE : UN RAPPROCHEMENT POUR REMPLACER LA PREUVE ?
Il faut parfois ralentir avant de s’indigner.
Une publication récente de Honore Gambo sur le déplacement de la Ministre des Sports, de la Jeunesse et de l'Emploi au Maroc avec une délégation de responsables du département appelle précisément cet exercice de lucidité.
Le procédé est habile.
- On part d’un fait potentiellement vérifiable : la présence de la ministre et de plusieurs responsables auprès des Étalons Dames.
- On rappelle ensuite les difficultés auxquelles les joueuses auraient été confrontées.
- Puis on énumère les dépenses supposées : billets d’avion, hébergement, restauration, transport, frais de mission.
- Enfin, on pose la question qui fait mouche :
« Cette même somme n’aurait-elle pas pu servir à résoudre une partie des problèmes auxquels ces jeunes filles étaient confrontées ? »
Et voilà le lecteur invité à tirer lui-même la conclusion.
Des joueuses en difficulté pendant que des responsables dépensent de l’argent public.
Le tableau est émotionnellement puissant. 🤔
Mais est-il démontré ?😏
Non. 😱
Et c’est précisément ici que commence le problème.
UNE QUESTION LÉGITIME, MAIS UNE CONCLUSION QUI NE L’EST PAS ENCORE
Soyons clairs : demander combien coûte une mission officielle est parfaitement légitime.
L'argent public appartient à la collectivité.
Toute dépense publique peut être examinée.
Toute mission officielle peut être évaluée.
Tout responsable public peut être interrogé sur l'utilisation des ressources qui lui sont confiées.
Mais entre poser cette question et suggérer qu'une dépense constitue un gaspillage, il existe un fossé que les chiffres doivent permettre de franchir.
Or, dans le texte de Gambo, le montant réel de la mission n'est pas établi.
Le nombre exact de personnes concernées n'est pas documenté.
La durée exacte de leur séjour n'est pas précisée.
Les billets réellement payés ne sont pas chiffrés.
Les frais de mission ne sont pas établis.
Les conditions d'hébergement ne sont pas documentées.
Et surtout, aucune preuve n'est fournie permettant d'affirmer que ces dépenses étaient irrégulières, inutiles ou disproportionnées.
On demande donc au lecteur de condamner une dépense dont le montant même n'est pas démontré.
Voilà la première faille.
LE BUDGET DE L'ÉTAT N'EST PAS UNE CAISSE UNIQUE DANS LAQUELLE ON DÉPLACE L'ARGENT À VOLONTÉ
Autre raccourci particulièrement trompeur : laisser croire qu'une dépense consacrée à une mission pouvait simplement être récupérée et remise aux joueuses.
C'est beaucoup plus compliqué que cela.
Les ministères fonctionnent dans le cadre du budget de l'État, avec des programmes, des activités, des crédits et des procédures d'exécution.
Une dépense prévue dans la programmation budgétaire d'un ministère n'est donc pas, par nature, une dépense clandestine ou exceptionnelle.
Si la mission de la ministre et de sa délégation était effectivement prévue dans le programme budgétaire 2026 du ministère et exécutée conformément aux règles applicables, le simple fait qu'elle ait engendré une dépense ne constitue aucune preuve de mauvaise gestion.
Et surtout, un crédit affecté à une activité donnée ne devient pas automatiquement disponible pour financer une autre activité simplement parce qu'un chroniqueur estime que cette dernière était plus urgente.
C'est précisément ce que le rapprochement de Gambo tend à faire oublier.
Il compare deux besoins différents et laisse entendre que l'argent consacré à l'un pouvait nécessairement être affecté à l'autre.
Il faut le démontrer.
LE PROCÉDÉ EST SIMPLE : FAIRE NAÎTRE UNE CONCLUSION PAR ASSOCIATION
Regardons attentivement la mécanique.
- Première image :
des jeunes sportives confrontées à des difficultés.
- Deuxième image :
une ministre accompagnée de plusieurs hauts responsables.
- Troisième image :
une liste de dépenses publiques.
Puis la question mystère pour manipuler :
« Cet argent n'aurait-il pas pu servir aux joueuses ? »
Le lecteur n'a même plus besoin de connaître le montant où l'utilité de la mission.
Il ressent déjà l'injustice.
C'est ce qu'on pourrait appeler une manipulation par rapprochement.
Deux faits peuvent parfaitement être vrais sans que le lien causal suggéré entre eux le soit.
Oui, les joueuses peuvent avoir rencontré des difficultés.
Oui, une délégation ministérielle peut avoir occasionné des dépenses.
Mais il reste à démontrer que :
- la mission était inutile ;
- la délégation était disproportionnée ;
- les dépenses étaient excessives ;
- elles n'étaient pas prévues au budget ;
- ou les crédits auraient légalement pu être réaffectés aux besoins des joueuses.
Sans ces démonstrations, il ne s'agit pas encore d'un réquisitoire.
C'est une mise en scène argumentative.
« FORTE DÉLÉGATION » : UN TERME QUI MÉRITE D'ÊTRE DÉCOMPOSÉ
Autre élément intéressant : l'expression « forte délégation ».
- Forte par rapport à quoi ?
- Combien de personnes ?
- Pourquoi étaient-elles présentes ?
- Quel était le rôle de chacune ?
- La Secrétaire générale avait-elle une mission administrative ?
- La Directrice générale des Sports avait-elle des responsabilités techniques ?
- Le Directeur de cabinet avait-il une fonction institutionnelle ?
- Quels étaient les objectifs de la mission ?
Voilà les vraies questions.
Parce qu'une délégation ne devient pas « excessive » simplement parce que plusieurs responsables l'intègrent.
Elle le devient lorsque l'on démontre que sa composition était inutile au regard de sa mission et de son coût.
Là encore : les faits d'abord, le jugement ensuite.
ET SI LA PRÉSENCE DE LA MINISTRE ÉTAIT JUSTEMENT SON TRAVAIL ?
Il y a une évidence que le raisonnement oublie presque totalement.
Un ministre des Sports n'est pas seulement chargé de signer des documents depuis son bureau.
- Il représente l'État.
- Il supervise une politique publique.
- Il accompagne les équipes nationales.
- Il participe aux relations institutionnelles.
-Il peut être appelée à rencontrer des responsables sportifs, des partenaires et des autorités du pays hôte.
- Il peut également se rendre auprès des athlètes pour constater directement leurs conditions de participation.
On peut parfaitement discuter de la pertinence de la composition d'une délégation.
Mais il est intellectuellement fragile de présenter la présence même de la ministre auprès d'une équipe nationale comme une anomalie nécessitant une justification particulière.
Accompagner une équipe nationale peut précisément relever de la mission normale d'un ministère des Sports.
La vraie question n'est donc pas :
« Pourquoi la ministre est-elle partie ? »
Mais :
« Quel était l'objet exact de la mission et quel en a été le coût et le résultat ? »
Voilà une question sérieuse.
LA BONNE GOUVERNANCE, OUI. MAIS POUR TOUT LE MONDE.
Gambo invoque la bonne gouvernance.
Très bien. Prenons donc cette exigence au sérieux.
La bonne gouvernance signifie aussi ne pas transformer une hypothèse en fait.
Elle signifie ne pas présenter un montant imaginaire comme une économie potentielle.
Elle signifie distinguer une dépense autorisée d'une dépense inutile.
Elle signifie vérifier avant d'accuser.
Elle signifie demander les documents.
Elle signifie comparer les coûts aux résultats.
Et surtout, elle signifie appliquer la même exigence à ceux qui dénoncent la dépense publique.
Car si nous voulons véritablement instaurer une culture de responsabilité dans notre pays, nous devons refuser deux excès :
- le gaspillage public, lorsqu'il est démontré ;
- mais aussi l'accusation facile lorsqu'elle ne repose sur aucun élément vérifié.
LE VRAI DÉBAT DEVRAIT ÊTRE CELUI-CI
Voici une proposition beaucoup plus intéressante.
Que Gambo publie :
- le nombre exact de membres de la délégation ;
- la durée de la mission ;
- le coût total du déplacement ;
- les frais de transport ;
- les frais d'hébergement ;
- les frais de mission ;
- la ligne budgétaire concernée ;
- les objectifs assignés à la mission ;
- les résultats obtenus.
Ensuite, que chacun juge.
Si les chiffres démontrent une dépense inutile, disproportionnée ou inefficace, il faudra le dire clairement.
Si, au contraire, la dépense était programmée, régulière, raisonnable et cohérente avec la mission du ministère, alors il faudra également avoir l'honnêteté de le reconnaître.
C'est cela, le débat public sérieux.
Et pas :
« Elles souffraient, donc les responsables n'auraient pas dû voyager. »
Mais plutôt :
« Voici ce que la mission a coûté, voici pourquoi elle a été organisée, voici ce qu'elle devait produire et voici ce qu'elle a effectivement produit. »
NE CONFONDONS PAS PRIORITÉ POLITIQUE ET TRANSFERT AUTOMATIQUE DE CRÉDITS
Il est évidemment souhaitable que les athlètes disposent de conditions dignes.
Mais améliorer leurs conditions ne signifie pas nécessairement supprimer toutes les missions institutionnelles.
Un État doit simultanément :
- accompagner ses sportifs,
- représenter ses institutions,
- organiser ses politiques publiques,
- honorer ses engagements internationaux,
- et contrôler ses dépenses.
La question pertinente est donc celle de l'arbitrage budgétaire global, pas celle d'un transfert imaginaire entre deux enveloppes.
Car si chaque dépense publique pouvait être déclarée inutile simplement parce qu'un autre besoin existe ailleurs, alors plus aucune politique publique ne pourrait être évaluée rationnellement.
Il y aura toujours une école à construire.
Un centre de santé à équiper.
Un sportif à soutenir.
Une route à réhabiliter.
Un agriculteur à accompagner.
La bonne gestion consiste précisément à arbitrer entre ces besoins dans le cadre des ressources disponibles.
LE CONTRADICTEUR DOIT AUSSI SAVOIR DIRE : « PROUVEZ-LE »
Voilà probablement la phrase qui manque le plus dans le débat :
PROUVEZ-LE.
Vous affirmez que la mission a coûté cher ?
Donnez le montant.
Vous affirmez que la délégation était excessive ?
Démontrez-le.
Vous affirmez que cet argent aurait pu résoudre les problèmes des joueuses ?
Montrez que les crédits étaient réaffectables et qu'ils auraient effectivement pu financer ces besoins.
Vous affirmez que la mission était inutile ?
Montrez quels objectifs elle poursuivait et pourquoi ils n'ont pas été atteints.
Ce n'est pas une défense à l'aveuglette.
C'est simplement demander que l'accusation soit soumise au même régime de rigueur que la dépense qu'elle critique.
AU FINAL, LE PROBLÈME N'EST PAS LA QUESTION. C'EST LE RACCOURCI.
Honoré Gambo a parfaitement le droit de demander des comptes sur l'utilisation de l'argent public.
Et les citoyens ont parfaitement le droit d'exiger de la transparence.
Mais une question légitime ne devient pas automatiquement une preuve de mauvaise gestion.
Une juxtaposition n'est pas une démonstration.
Une émotion n'est pas un chiffre.
Une insinuation n'est pas un audit.
Et une dépense budgétaire n'est pas, par définition, une dépense gaspillée.
Voilà le piège qu'il faut éviter.
Parce que le Burkina Faso a besoin d'une véritable culture de contrôle citoyen.
Mais il a plus besoin d'un contrôle citoyen fondé sur les faits, pas d'une indignation fabriquée par rapprochement.
Alors oui :
contrôlons les dépenses publiques.
Demandons les chiffres.
Exigeons la transparence.
Évaluons les résultats.
Mais refusons aussi que l'on transforme une mission officielle en scandale simplement en la plaçant, habilement, à côté d'une difficulté vécue par des citoyennes.
Car en matière de bonne gouvernance, une règle devrait s'imposer à tous :
**ON NE CONDAMNE PAS UNE DÉPENSE PUBLIQUE PAR ÉMOTION.
ON L'ÉVALUE PAR LES FAITS.**
Et si les faits établissent une faute, qu'elle soit dénoncée.
Mais si les faits démontrent une dépense régulière, programmée et justifiée, alors il faudra également avoir le courage de le reconnaître.
La rigueur que nous exigeons de l'État, exigeons-la aussi de ceux qui prétendent contrôler l'État.
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