23/02/2026
🇨🇮"L’un des aspects les plus intéressants de l’« affaire » du djidji ayôkwe concerne sa restauration très médiatisée lancée à la fin de l’année 2022. En effet, plusieurs médias répètent à l’envie que le tambour a subi des dommages irréversibles entre 1916 et 1930. Nous prendrons simplement ici comme exemple de ces déclarations, celle du Dr Sylvie Memel Kassi, ancienne directrice du musée des Civilisations de Côte d’Ivoire, dans le reportage diffusé par TV5 Monde que nous avons déjà évoqué : « Le Djidji Ayôkwé a besoin aujourd’hui d’être restauré pour la simple raison que sa structure présente des dégradations très avancées. L’objet, en signe de représailles, a été déposé dans les jardins du gouverneur Marc Simon qui l’a gardé, pendant toutes ces années-là, exposé aux intempéries ».
📍Cette présentation de faits historiques permet indirectement de signifier que si le tambour n’avait pas été saisi par Marc Simon, celui-ci résonnerait encore en 2023. En bref, en matière de conservation, les autorités, puis les musées français, sont responsables d’un état de dégradation que n’aurait pas connu le tambour s’il était resté entre les mains des Ivoiriens qui l’utilisèrent.
📍En consultant la bibliographie concernant le djidji ayôkwe, on découvre que l’histoire du tambour et du jardin se construit avec Georges Niangoran-Bouah. Ce dernier, dans son ouvrage de 1981, publie deux photos (fig. 5) qu’il légende de la manière suivante : « Tambour DJIDJI ayôkwe dans les jardins du Palais des gouverneurs à Bingerville. Cet objet sacré et vénéré des Tchaman (Ébrié) est devenu un jouet pour ce fils de colon ».
📍En 1958, l'anthropologue et musicologue ivoirien diplômé de l'École Pratique des Hautes Études, Georges Niangoran-Bouah, que nous avons précédemment évoqué, fut envoyé par le musée de l'Homme pour enquêter en territoire tchaman sur le djidji ayôkwe, propriété de l'institution parisienne depuis 1930. Celui-ci relate que la présentation des photographies à Adjamé déclencha des réactions hostiles de la part de la population.
📍Aux dires de G. Niangoran-Bouah, les personnes âgées poussèrent de cris de guerre, des lamentations se firent entendre et de nombreux jeunes gens souhaitaient obtenir une image de l'objet qu'ils ne connaissaient que de nom. Par la suite, il fut dit qu'une lettre émanant de la communauté lésée fut adressée au président ivoirien Félix Houphouët-Boigny afin qu'il intercède auprès du président français Charles de Gaulle pour obtenir le retour du tambour. Cette démarche, restée sans réponse, prévoyait également d'envoyer une copie fidèle du tambour en échange de l'original (Niangoran-Bouah 1981: 153). La réaction de la population plus de quarante ans après la saisie semble démontrer l'importance qui était accordée à un tambour servant certes à la communication, mais jouant aussi un rôle politique, judiciaire et militaire.
📍Une autre question se pose compte tenu de la grande importance que revêtirait le tambour est-il possible qu'il fut remplacé à un moment donné?
📍En effet, lorsque la presse, s'appuyant sur les déclarations de membres de la délégation tchaman, précise par exemple que: « La disparition du tambour a ensuite déstabilisé l'organisation sociale et traditionnelle de la communauté, qui fut plongée dans un grand désarroi. À tel point que les villages ne se réunissaient plus >>> (Gourlay 2022); cela peut laisser entendre qu'il importait de trouver un substitut, fût-il temporaire, à un objet garant à lui seul d'une grande part de la cohésion sociale et politique.
📍Remplacer un objet précieux n'est pas si rare et pas aussi paradoxal que l'on peut l'imaginer... et cette pratique ne s'observe pas seulement en Afrique. Ainsi, lorsque la Révolution française fit tache d'huile en Belgique, une enseigne de procession sculptée du xvie siècle appartenant à la Confrerie van het Heilig Bloed de Bruges fut volée. Cette disparition d'un artefact majeur de ladite confrérie entraîna la création d'une copie de remplacement en 1900
📍"Plusieurs hypothèses interprétatives peuvent être émises concernant les raisons ayant poussé à réaliser ce tambour à double panthère : la première, qui fut mise en avant par Bertrand Goy (2015 : 104), serait que la réalisation du tambour à double panthère fut bien effectuée dans le but de remplacer le précieux djidji ayôkwe pris par l’administrateur Simon ; la seconde serait que cet instrument est celui réalisé pour un autre village et que sa réalisation n’a rien à voir avec la disparition du djidji ayôkwe.
📍Cette dernière piste n’est pas à mésestimer si l’on prend en compte les propos de Labouret sur ce sujet : « Des tambours analogues se rencontraient encore il y a peu d’années dans les villages ébrié de Niango-Adjamé, Sangon-Agban, Bingerville-Adjamé, Abidjan-Adjamé, Abidjan-Santé, Adiapo-To et Abobo, qui étaient chefs de groupes » (Labouret & Schaeffner 1931 : 49)."
Extrait du long mais très intéressant article rédigé par Julien Volper, historien de l'art
Titre de l'article: "Divergences de récits et zones d’ombre autour du tambour ivoirien dit djidji ayôkwe" disponible ici 👉🏽 https://journals.openedition.org/aaa/5036?fbclid=Iwb21leAQIK3ZjbGNrBAgiu2V4dG4DYWVtAjExAHNydGMGYXBwX2lkDDM1MDY4NTUzMTcyOAABHtHjEXGAY19EbxkdqFAhRhRfeI1L4_GzRGd2-394-uTA2fQPaI1_hfTRhfCb_aem_OMSqr1t0m9LK2lA4i7w1ww