12/08/2026
Depuis que cette page existe, je vous parle surtout de ce qui ne va pas. Des scandales, des arrangements, des rapports de force perdus, des choix politiques déguisés en fatalités techniques. C'est nécessaire et je continuerai. Mais à force de disséquer les mécanismes qui broient, on finit par donner l'impression qu'il n'existe rien d'autre. Que le pays entier serait un vaste couloir de dépossession où plus personne ne tient rien debout.
C'est faux. Et le dire n'est pas un geste de consolation, c'est un geste politique.
J'ouvre donc une nouvelle série, « L'espoir existe ». Elle ne racontera pas des belles histoires. Elle racontera des mécanismes qui fonctionnent, des institutions qui protègent, des dispositifs que des gens ont arrachés et qui tiennent encore. Et elle dira, à chaque fois, qui essaie de les faire tomber.
Commençons par poser une distinction qui va structurer toute la série. Je précise d'emblée que ce qui suit est une lecture, la mienne, et qu'elle est politique. Un historien la nuancerait sans doute, en rappelant que les réformes sociales doivent aussi beaucoup à des logiques de rationalisation administrative et à des dynamiques européennes. Je l'assume comme une grille de lecture, pas comme une vérité neutre.
Il y a la bienfaisance, et il y a le droit. Ce ne sont pas deux degrés de la même chose, ce sont deux mondes opposés. La bienfaisance descend, elle est facultative, elle choisit ses pauvres méritants, elle exige de la gratitude et elle peut s'arrêter du jour au lendemain sans que personne ne puisse rien réclamer. Le droit, lui, ne se mendie pas. Il s'invoque. On peut le faire valoir devant un juge. Il est inconditionnel, ou alors ce n'est pas un droit.
Notre pays a mis un siècle et demi à passer de l'un à l'autre. Les bureaux de bienfaisance du 19e siècle triaient les indigents selon leur moralité supposée. La loi du 8 juillet 1976 a substitué à cette logique celle du droit à l'aide sociale, en posant que toute personne a droit de mener une vie conforme à la dignité humaine. En 1994, cette même formule est entrée dans la Constitution, à l'article 23, avec le droit à un logement décent, le droit à la protection de la santé, le droit à l'épanouissement culturel et social. Ce n'est pas de la poésie constitutionnelle. C'est aussi le résultat de grèves, d'occupations, de campagnes, de gens qui ont refusé de dire merci pour ce qui leur était dû.
Voilà le fil rouge de cette série. Tout ce dont je vais vous parler dans les semaines qui viennent n'est pas de la générosité. C'est de la conquête sociale institutionnalisée. Et une conquête, ça se défend.
Regardons d'abord le terrain sur lequel ces structures travaillent, parce qu'il faut mesurer ce qu'elles encaissent.
Le baromètre social publié en avril 2026 par l'Observatoire de la Santé et du Social, service d'études de Vivalis, établit que le risque de pauvreté touche 23 % de la population bruxelloise, contre 13 % en Wallonie et 7 % en Flandre. L'Observatoire invite lui-même à manier ce chiffre avec prudence, les variations d'une année à l'autre se situant à l'intérieur de la marge d'erreur statistique. Ce qui ne change rien à l'ordre de grandeur, et cet ordre de grandeur est écrasant.
Six des dix communes aux revenus les plus modestes du pays se trouvent en Région bruxelloise. Au 1er janvier 2025, Bruxelles comptait 47.304 bénéficiaires du revenu d'intégration sociale, soit davantage que toute la Flandre, qui en comptait 45.616 avec une population cinq fois supérieure. À Molenbeek et à Saint-Josse, plus d'une personne sur dix âgée de 18 à 64 ans perçoit un revenu d'intégration.
Les 20 % de Bruxellois les plus pauvres consacrent plus de la moitié de leurs revenus à se loger. Une fois le loyer payé, il leur reste un peu plus de 10 euros par personne et par jour pour manger, se soigner, se déplacer, vivre.
Le 6 novembre 2024, le dénombrement coordonné par Bruss'help a recensé 9.777 personnes sans abri ou mal logées à Bruxelles, une hausse de 25 % en deux ans. Et ces chiffres ignorent les plus de 50.000 personnes sans papiers qui résideraient dans la Région, soit environ 4 % de la population, invisibles dans toutes les statistiques sociales parce qu'invisibles dans tous les registres.
Ces pourcentages ne sont pas des abstractions statistiques. Ils ont une texture matérielle, et cette texture, on la retrouve partout où l'institution publique touche le réel. Dans les secrétariats d'école, ce sont les factures impayées, les demandes d'étalement, les familles qui renoncent au voyage scolaire, les enfants pour qui le repas de midi est le seul repas complet de la journée. Dans les permanences sociales, ce sont les dossiers de médiation de dettes qui s'empilent. Dans les cabinets médicaux, ce sont les soins reportés jusqu'à ce qu'ils deviennent des urgences. Quand la presse relaie le baromètre en écrivant qu'un enfant bruxellois sur trois est touché par la pauvreté, ce chiffre ne décrit pas une catégorie lointaine. Il décrit une classe entière, dans une salle de classe.
Alors qui tient, face à ça ?
Il existe à Bruxelles plus de 5.000 associations sans but lucratif, employant environ 105.000 personnes. Ce chiffre mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il défait à lui seul le récit dominant. On nous vend l'associatif comme un supplément d'âme, un truc de bénévoles bien intentionnés qui vient adoucir les angles. C'est une caricature intéressée.
Le secteur social bruxellois est une infrastructure publique. Il repose très largement sur du financement public, à des degrés variables selon les structures, sous mandat public, dans le cadre d'ordonnances votées par des parlements. Les maisons médicales au forfait, les services d'aide juridique, les centres de planning, les écoles de devoirs, les maisons d'accueil, les équipes mobiles, les salles de consommation à moindre risque : tout cela relève du service public, simplement délégué à des opérateurs associatifs plutôt qu'administré en régie directe. Les gens qui y travaillent sont massivement des femmes, souvent sous statut d'emploi aidé, presque toujours payées en dessous de ce que vaut leur travail.
Ce ne sont pas des âmes charitables. Ce sont des travailleuses et des travailleurs du service public, sans le statut ni la protection qui vont avec.
Et c'est précisément ce qu'on est en train de démonter.
Le 9 juillet 2026, le gouvernement bruxellois validait enfin le Plan global de sécurité et de prévention pour une année déjà écoulée aux deux tiers. Verdict : 14 projets sur les 39 du plan précédent ne sont pas reconduits. L'asbl Dune, qui envoie des maraudes vers les personnes en situation d'assuétude, passe d'environ 117.000 euros à environ 59.000 euros. Modus Vivendi, seul centre de testing de drogues du pays, celui qui permet de savoir ce qui circule réellement et d'alerter avant les overdoses, figure parmi les projets écartés.
Sur ce point, il faut être honnête, et cette honnêteté rend l'accusation plus lourde, pas plus légère. Ces associations avaient déjà encaissé une amputation de 15 % de leurs subsides sous le gouvernement précédent, en affaires courantes, dont la composition politique n'était pas celle du gouvernement installé en février 2026. Autrement dit, le démontage n'a pas commencé avec une majorité, il traverse les majorités. Ce n'est pas la faute d'un parti, c'est un consensus. Un consensus selon lequel, quand il faut trouver de l'argent, on va le chercher chez ceux qui n'ont pas de lobby, pas de service juridique et pas de temps pour faire du bruit.
En parallèle, le Samusocial alertait en juillet 2026 sur la disparition annoncée d'un millier de places d'accueil sur les deux mille existantes pour les personnes sans abri et les demandeurs de protection internationale, décision prise selon lui sans concertation avec les autorités bruxelloises ni avec les opérateurs de terrain.
On coupe donc dans les dispositifs qui recueillent les gens, au moment exact où le nombre de gens à recueillir explose. Ce n'est pas une erreur de pilotage. C'est une décision. Et une décision, ça se prend, ça se signe, ça s'assume.
Voilà pourquoi cette série ne sera pas une série de bonnes nouvelles.
Elle sera une série de défense. Chaque texte présentera une structure ou un mécanisme qui fonctionne, expliquera comment il fonctionne, d'où il vient, qui l'a arraché, combien il coûte et ce qu'il rapporte. Et chaque texte dira dans quel état il se trouve aujourd'hui, et ce qui le menace.
Je m'impose quelques règles.
Je ne ferai pas de misérabilisme. Les personnes accompagnées par ces structures ne sont pas des figurantes émouvantes dans un récit de sauveurs. Ce sont des sujets politiques, souvent organisés, souvent en lutte, et j'essaierai de leur laisser la place plutôt que de parler à leur place.
Je ne sanctifierai personne. Le secteur associatif n'est pas homogène. Il contient du meilleur et du plus discutable, des structures profondément démocratiques et d'autres franchement verticales, des dispositifs d'émancipation et des dispositifs de contrôle social. Quand ce sera le cas, je le dirai.
Je signale aussi une limite de la série, parce qu'elle est structurelle. Je ne parlerai que de dispositifs qui existent encore. Ceux qui ont déjà fermé faute de subsides n'auront pas leur article, et cette absence biaise mécaniquement le tableau vers l'optimisme. Gardez-le en tête : ce que vous allez lire, c'est ce qui a survécu, pas ce qui existait.
Et je ne présenterai jamais l'associatif comme la solution au retrait de l'État. C'est exactement l'inverse. L'existence d'une asbl qui permet aux gens de se laver n'est pas une réussite collective, c'est le constat d'un échec. Le fait que des citoyens hébergent chez eux des demandeurs d'asile n'est pas un motif de fierté nationale, c'est l'aveu que l'accueil légalement obligatoire n'est pas assuré. Célébrer ces initiatives sans nommer le manque qu'elles comblent, ce serait offrir des mu*****ns à ceux qui rêvent de remplacer la solidarité obligatoire par la générosité facultative.
Le premier article de la série paraîtra demain et portera sur le Community Land Trust Bruxelles. Pas par hasard. Parce que c'est un dispositif qui a résolu, concrètement, à Bruxelles, avec de l'argent public, le problème que tout le monde déclare insoluble : sortir le sol de la spéculation et rendre le logement accessible durablement. Ça existe, ça marche, ça se compte en logements habités.
L'espoir n'est pas un sentiment. C'est une infrastructure.
Et une infrastructure, ça s'entretient, ou ça s'écroule.
Sources :
- Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles (Vivalis), Baromètre social 2025, publié en avril 2026
- Bruss'help, dénombrement des personnes sans abri et mal logées en Région de Bruxelles-Capitale, nuit du 6 au 7 novembre 2024
- MonASBL.be, dossiers sur la situation budgétaire du secteur associatif bruxellois, novembre 2025 et avril 2026
- La Libre, « La do**he froide : des associations montent au créneau face aux coupes budgétaires du gouvernement bruxellois », 30 juillet 2026
- La DH, « Sécurité et prévention : le Brugov fait passer à la trappe 14 projets sur 39 », 27 juillet 2026
- La DH et L'Avenir, sur les notifications de subsides du Plan global de sécurité et de prévention, 4 août 2026
- RTBF, « Quarante associations bruxelloises tirent la sonnette d'alarme face à l'incertitude de leur financement pour 2026 », avril 2026
- Samusocial de Bruxelles, communication publique sur la réduction des places d'accueil, juillet 2026
- Loi du 8 juillet 1976 organique des centres publics d'aide sociale
Constitution belge, article 23