17/06/2026
Hier, le Centre Liégeois du Beau-Mur nous a une fois de plus accueillis pour une soirée consacrée au mouvement « Blocciamo tutto » et les grèves pour Gaza en Italie. A cette occasion, nous avons pu bénéficier de la présence de Federico Tomasone, de la Fondation Rosa Luxemburg / Rosalux-Europa, pour revenir sur l’une des plus grandes mobilisations de l’histoire récente italienne. Pas moins de 4 millions de personnes ont été impliquées dans plus de 80 villes à travers le pays!
Quelques mois plus tôt, un tel mouvement semblait pourtant inimaginable dans un pays souvent perçu comme dépolitisé. Ce qui a rendu cette mobilisation possible, c’est d’abord une profonde indignation morale face au génocide à Gaza. Cette réaction a trouvé un écho particulier dans l’histoire politique et culturelle italienne, marquée à la fois par l’héritage du mouvement communiste et du catholicisme. L’idée que des enfants puissent être tués dans l’impunité a suscité un rejet largement partagé bien au-delà des cercles militants traditionnels.
Cette indignation s’est ensuite articulée à des forces organisées, notamment le syndicalisme de base et tout particulièrement chez les dockers. De cette rencontre est née la dynamique de « Blocchiamo Tutto » - « On bloque tout » - affirmant la dignité du travail comme levier d’action collective et de solidarité internationale.
Si l’ampleur du mouvement a surpris, ses racines sont profondes. Un élément central a été le sentiment partagé d’être invisibilisé par les pouvoirs politiques et médiatiques. Malgré des réalités très différentes, une partie de la jeunesse italienne précarisée s’est reconnue dans les aspirations et les souffrances de la jeunesse gazaouie. Cette empathie et cette conscience d’injustices similaires ont été le moteur d’une puissante solidarité.
Pour toute une génération, le mouvement a constitué une expérience collective de politisation d’une ampleur inédite depuis le mouvement altermondialiste du début des années 2000 et les mobilisations de Gênes en 2001, marquées par la mort de Carlo Giuliani.
Le rôle des femmes a également été déterminant. Dans le prolongement des grandes mobilisations féministes de ces dernières années, elles ont occupé une place centrale dans l’organisation et la dynamique de « Blocchiamo Tutto ». Au-delà de ses résultats immédiats, ce mouvement a laissé une trace durable : celle d’une génération qui a retrouvé le sens de l’action collective et de la solidarité internationale.
Cet intense processus d’apprentissage par la lutte collective a permis à des milliers de personnes de redécouvrir leur propre pouvoir d’agir. Pendant quelques jours, les ports se sont arrêtés, les transports ont été perturbés, les écoles et les universités se sont mobilisées. Une idée simple s’est imposée : « Nous pouvons arrêter les choses. » Cette prise de conscience constitue sans doute l’un des héritages les plus importants du mouvement. Comment s’organiser, construire des alliances, prendre la parole et agir collectivement, etc. sont des compétences qui ne disparaissent pas avec la fin d’une mobilisation.
L’un des enseignements majeurs de « Blocchiamo Tutto » est que l’internationalisme peut devenir un puissant moteur de mobilisation populaire. Loin d’être une cause lointaine ou abstraite, la solidarité avec la Palestine a permis de relier des questions concrètes vécues en Italie (précarité, logement, bas salaires, austérité, sentiment d’abandon politique) à des enjeux globaux.
Le mot d’ordre implicite pouvait se résumer ainsi : la solidarité internationale n’est pas séparée des luttes sociales, elle leur donne un horizon et un sens.
Enfin, le mouvement rappelle que les grandes mobilisations ne surgissent jamais de nulle part. Derrière l’apparente spontanéité se trouvaient des années de travail patient : l’engagement des dockers contre les cargaisons d’armes, l’action des syndicats de base, les collectifs étudiants, les associations palestiniennes et les réseaux militants locaux.
Comme l’a souligné Federico, l’organisation est du « temps accumulé » : c’est cela qui permet à l’indignation de devenir une force sociale capable d’agir sur le réel.
Cette soirée prenait place dans le cade du cycle d'histoire populaire "En guerre et en grève" de l'Association Joseph Jacquemotte. La dernière activité du cyle sera ce samedi à 18h, à l'invitation de Les amis de l'Exploité, pour le Ciné-débat : grève des dockers et affaire Henri Martin : https://www.facebook.com/events/843347432115035