07/08/2025
👆Avez-vous deux minutes disponibles pour lire ce qui suit ? Voici une belle synthèse de ce qui nous anime , au sein de notre collectif!
🌍Et si nous ouvrions les yeux ?
Une opinion de Ludovic Fortin, architecte paysagiste
"Face à l'exploitation de la Terre jusqu'à son épuisement, beaucoup préfèrent détourner le regard. Sortons du déni, pensons à nos enfants, restons debout, marchons ensemble et habitons la Terre -qui nous a été confiée- autrement.
🦋Ce matin-là, j'ai quitté la maison avant l'aube. La lumière hésitait encore entre la nuit et le jour. Il faisait froid, celui qui monte du sol et qui rappelle que la Terre est vivante, qu'elle respire sous nos pieds. J'ai pris le sentier qui longe la rivière. Enfin, ce qu'il en reste. L'eau, autrefois vive et joyeuse, n'était plus qu'un mince filet, timide et hésitant, peinant à dessiner son lit. Les pierres étaient à nu, blanches comme des os découverts sous une peau meurtrie.
Je me suis accroupi. J'ai passé la main sur la roche humide, comme pour vérifier qu'elle respirait encore. Dans ce silence, on pouvait presque entendre les voix de celles et ceux qui, autrefois, avaient tiré leur vie de ces rives. Des voix qui nous demanderaient peut-être aujourd'hui : que faites-vous de ce qui vous a été confié ?
Je marche plus loin, et je me surprends à observer les cicatrices laissées par les machines : ornières profondes, branches brisées, jeunes pousses écrasées. Ces blessures là ne saignent pas, mais elles parlent d'une violence sourde et quotidienne, qui ne fait jamais la une. Tout cela pour un projet de route, une extension de carrière, un parking de plus.
😔La domination de la Terre n'est pas un accident. Elle est le prolongement naturel de la domination qu'exercent certains sur les autres.
Ce sont les mêmes logiques qui ont dressé des Hommes contre d'autres Hommes, qui ont réduit des peuples en esclavage, qui ont soumis les corps des femmes et qui, aujourd'hui, broient les sols, les forêts et les océans.
Le patriarcat, le colonialisme, l'avidité économique : tout cela est enraciné dans une même croyance. Celle que certains ont le droit de posséder, d'exploiter, d'épuiser, pendant que d'autres subissent en silence. La Terre, dans ce système, est le corps ultime à conquérir.
Dans nos sociétés, la nature est pensée comme un stock, un inventaire de matières premières. L'eau, l'air, les semences : tout est matière à breveter, à vendre, à épuiser. Même la forêt, ici, devient chiffre, rendement, superficie. Mais la forêt ne se compte pas. Elle se vit. Elle se respire. Elle se défend.
Ouvrir nos yeux et habiter la Terre autrement, ce n'est pas seulement changer nos pratiques. C'est renverser ce rapport de pouvoir. Sortir de la logique de domination pour entrer dans une logique de soin. Cela demande du courage, car cela nous oblige à regarder le réel en face.
☝️Le réel revient toujours
Je repense souvent à cette phrase d'Hannah Arendt : "Le mal peut être banal".
Et bien, le déni aussi. Car aujourd'hui, beaucoup détournent le regard. Pas toujours par malveillance. Souvent par peur. Par fatigue. Parce que penser à l'effondrement du monde est insupportable. Parce qu'il est plus facile de croire que tout cela n'est qu'un cycle naturel, une exagération des médias, une peur entretenue.
Mais refuser de voir ne sauve personne. Le réel ne disparaît pas parce qu'on détourne les yeux. Il revient toujours. Parfois sous forme de cendres. Parfois sous forme de graines à semer.
Je continue à marcher. Le sentier s'enfonce dans une vieille forêt, vestige d'un temps où la terre respirait plus librement. Ici, l'air est plus frais, mais les cicatrices sont là aussi : des troncs brûlés, des sols tassés. Pourtant, dans les interstices, des jeunes pousses.
❤️La vie résiste. Elle résiste toujours.
Je pose la paume sur l'écorce d'un chêne. Il est là depuis des siècles. Ses racines plongent dans une mémoire plus ancienne que nos civilisations. Je sens une présence. Comme si ces lieux attendaient qu'on cesse de les voir comme des décors ou des ressources, qu'on les reconnaisse enfin comme des partenaires d'existence.
On me dit parfois que les petits gestes ne suffisent pas. Que planter un arbre, protéger une haie ou ramasser des déchets ne changera pas le monde. Et je suis pleinement d'accord. Parce qu'il ne s'agit pas ici seulement d'une question de gestes individuels. Il s'agit de ruptures collectives. De changements structurels. D'une conscience politique. La justice écologique est indissociable de la justice sociale.
Tant que nos sociétés continueront à tolérer que certains soient écrasés pour que d'autres prospèrent, la Terre, elle, continuera de subir le même sort.
🌳La vraie radicalité n'est pas dans les slogans. Elle est dans le soin. Dans la désobéissance, parfois, quand il faut protéger une forêt contre les bulldozers. Dans la réinvention de communs qui échappent aux logiques de profit. Dans le refus de rester neutres quand l'avenir même de la vie se joue.
Souvent, je pense à mes enfants. À ceux des autres. Auront-ils seulement la chance d'entendre le chant d'un merle ? De sentir la fraîcheur d'un sol humide sous leurs pieds ? De boire à une rivière vivante ?
Nous pouvons continuer à marcher les yeux fermés. Ou nous pouvons marcher ensemble, les yeux ouverts, même si la vue nous brûle parfois. Car ce qui brûle aujourd'hui peut encore nourrir la lumière de demain, si nous choisissons, de rester debout.