12/06/2026
Elle m’a regardée avec ses yeux d’enfant.
Des yeux qui cherchent une issue dans un monde qui vient de s’effondrer.
Et elle m’a demandé :
« Dis… elle part quand, la cicatrice ? »
Je croyais qu’elle parlait d’une blessure au genou.
D’une chute de vélo.
D’un point de suture oublié sous un pansement.
Mais non.
Elle parlait de la mort de son frère.
Alors le temps s’est arrêté.
Parce qu’il n’existe aucune adulte préparée à entendre une enfant parler du deuil comme d’une plaie sur la peau.
Aucun cœur préparé à comprendre qu’à cet âge-là, on croit encore que les douleurs finissent par sécher comme les croûtes sur les coudes.
Elle voulait juste savoir quand ça guérit.
Quand ça cesse de brûler dans la poitrine.
Quand le manque arrête de mordre.
Quand les nuits arrêtent d’être trop grandes pour un si petit corps.
Et moi, j’étais là, détruite en silence, à chercher une réponse humaine à une question qui ne l’est pas.
Parce que certaines cicatrices ne partent jamais.
Elles grandissent avec nous.
Elles apprennent à respirer sous la peau.
Elles deviennent des chambres fermées dans lesquelles vivent encore les voix qu’on a perdues.
Le pire, c’est qu’elle ne pleurait même pas en le demandant.
Comme si le chagrin avait déjà dépassé les larmes.
Comme si son innocence venait de comprendre, trop tôt, que certaines absences ne rendent jamais ce qu’elles prennent.
Alors je n’ai rien répondu tout de suite.
Je l’ai juste regardée.
Et j’ai pensé à cette violence immense qu’est la mort quand elle entre dans une chambre d’enfant.
Parce qu’aucun enfant ne devrait apprendre le mot “deuil” avant d’avoir fini d’apprendre à faire ses lacets.
Aucun enfant ne devrait porter un cimetière dans son cœur pendant que les autres portent des cartables.
Et depuis, sa question me poursuit.
« Elle part quand, la cicatrice ? »
Peut-être jamais.
Peut-être qu’on apprend seulement à vivre avec.
À sourire autour.
À respirer malgré elle.
Mais certaines douleurs restent à jamais assises au bord de nous-mêmes.
Silencieuses.
Et éternellement vivantes.