22/03/2026
La raison du plus fort dans le droit international
Citations tirées des essais
Tout changement dans le monde a une partie visible. Le public peut entendre, voir ou ressentir ce qui se passe. Mais il y a aussi un « côté sombre » que le public ne voit pas toujours. Quand on parle de l’égalité, de la justice et du droit entre les États, beaucoup pensent que tous les États sont égaux, peu importe leur taille, leur population ou leur puissance militaire et économique. Mais la réalité est plus compliquée : souvent, les relations internationales suivent la logique de la force et non la loi.
Le droit international peut fonctionner correctement seulement si la force suit le droit, et non l’inverse. Alors, il peut vraiment aider la justice, la paix et l’égalité pour tous les États.
Lucinée Mnatsakanian
Les racines de cette idée remontent à des temps anciens. Thomas Hobbes, dans sa théorie de « l’état de nature », affirmait qu’en l’absence d’une autorité commune et suprême, les hommes se retrouvent dans un environnement d’insécurité que l’on peut décrire comme une « guerre de tous contre tous ». Dans une telle situation, la force et l’autodéfense deviennent les principaux moyens de survie. Sa célèbre formule — « l’homme est un loup pour l’homme » — est souvent appliquée également aux relations internationales : les États, étant souverains et ne reconnaissant aucune autorité supérieure, agissent fréquemment selon une logique de puissance et d’intérêt.
Un proverbe populaire dit : « Le mouton a craint le loup toute sa vie, mais à la fin, c’est le berger qui l’a mangé. » Cette parabole symbolise le fait que le véritable danger n’est pas toujours évident : parfois, celui qui se présente comme protecteur ou régulateur devient le bénéficiaire final.
Le droit international nous est enseigné comme un domaine d'égalité. On nous dit que tous les États sont souverains, que chacun a les mêmes droits, la même dignité juridique. Mais quand on vit en Arménie, cette affirmation sonne non comme une réalité, mais comme un idéal.
Je ne peux pas parler du « droit du fort » en termes froids et arides. Ce n'est pas une théorie pour moi. C'est un souvenir. C'est la peur de comprendre que les frontières peuvent être modifiées non par la négociation, mais par une démonstration de force. C'est l'incertitude quand les déclarations des instances internationales ne changent rien à ce qui se passe sur le terrain.
On dit que la Charte des Nations Unies interdit le recours à la force. On dit qu'il existe des tribunaux internationaux. Certes, ils existent. Mais la force n'a pas disparu. Elle est devenue plus rusée. Elle a appris à parler le langage du droit. Aujourd'hui, les forts ont non seulement des armes, mais aussi des avocats, des diplomates et des moyens médiatiques. Ils peuvent présenter leurs actions comme des actes de « sécurité », de « légitime défense », de « stabilité régionale ».
Voilà le problème. Le droit international n'a pas aboli le droit des forts. Il en a simplement changé la forme. La force peut désormais exercer une influence non seulement sur le champ de bataille, mais aussi à la table des négociations, par la pression économique et la dépendance énergétique.
Je refuse cependant de croire que le droit soit un simple instrument des forts. Si tel était le cas, les petits États seraient totalement réduits au silence. Le droit nous donne les moyens de dénoncer l'injustice. Il engendre une exigence de responsabilité. Même l'État le plus puissant ne peut aujourd'hui déclarer ouvertement : « Je suis fort, donc j'ai le droit. » Il est contraint de se justifier. Et cette obligation de justification constitue déjà une limite.
Le droit international n'est peut-être pas encore en mesure d'empêcher toutes les pertes ni toutes les injustices. Mais au moins, il ne permet pas que la force devienne la norme. Il établit une norme devant laquelle même les puissants doivent s'arrêter – sinon pour obéir systématiquement, du moins pour être pris en compte. Et lorsque le pouvoir ne peut plus agir en silence et sans contrôle, c'est déjà un changement. Peut-être modeste, peut-être lent, mais bien réel.
Loucinée Souquiassian
Ce problème apparaît clairement dans plusieurs situations concrètes. Par exemple, en 2003, les États-Unis ont lancé une intervention militaire en Irak sans l’autorisation claire du Conseil de sécurité des Nations unies. De même, en 2014, la Russie a annexé la Crimée, ce qui a été largement condamné par la communauté internationale. Dans ces deux cas, le droit international a été contesté, mais les sanctions n’ont pas permis de changer complètement la situation. Cela montre que le pouvoir et l’influence des grandes puissances restent très importants.
Il est aussi important d’analyser les raisons de cette domination du plus fort. D’abord, il n’existe pas d’autorité mondiale supérieure aux États, ce qui rend l’application des règles difficile. Ensuite, le système du droit de veto au Conseil de sécurité permet aux grandes puissances de bloquer certaines décisions. Enfin, les inégalités économiques et militaires créent un déséquilibre naturel entre les pays.
Pour améliorer la situation, plusieurs solutions peuvent être proposées. Il faut renforcer les institutions internationales et limiter l’usage du veto dans les cas graves. Il est également nécessaire de développer la coopération internationale et le dialogue entre les États. Le rôle des organisations régionales, des ONG et des médias est aussi essentiel pour dénoncer les injustices et protéger les droits humains. Enfin, l’éducation des citoyens peut encourager les gouvernements à respecter davantage le droit international.
Narée Yenoquian
Au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, les cinq membres permanents disposent d’un droit de veto. Ce privilège permet aux grandes puissances de bloquer des décisions, même lorsqu’une majorité d’États y est favorable. Ainsi, la « raison du plus fort » semble parfois primer sur le principe d’égalité.
Pour les petits États, cette réalité constitue un défi majeur. L’Arménie, par exemple, en tant qu’État de taille modeste dans une région géopolitiquement sensible, a souvent été confrontée aux logiques de puissance. Le conflit du Haut-Karabakh illustre comment les équilibres de force régionaux et les intérêts des grandes puissances influencent les négociations et les décisions internationales. Malgré l’existence de mécanismes juridiques et diplomatiques, les considérations stratégiques jouent un rôle déterminant. Pour le peuple arménien, marqué par l’histoire et par le traumatisme du génocide de 1915, la question de la justice internationale n’est pas seulement théorique mais profondément existentielle.
Pour des pays comme l’Arménie, l’attachement au droit international n’est pas un luxe mais une nécessité stratégique. Le défi du XXIe siècle consiste donc à renforcer les institutions internationales afin que la justice prime réellement sur la force.
Veronique Asatrian
Chaque État doit respecter l’intégrité territoriale et l’indépendance des autres. Ce principe est devenu très important après la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, l’usage incontrôlé de la force a causé la mort de millions de personnes et beaucoup de destruction dans le monde..
Aujourd’hui, les défis sont différents et plus compliqués. Il y a les guerres hybrides, les cyberattaques et les groupes armés non étatiques. Ces situations rendent l’usage de la force plus difficile à contrôler. C’est pourquoi le respect du droit à la force est encore plus important. Il aide à créer des relations sûres entre les pays et à maintenir la paix.
Volodya Djagharyan
Les juristes Jack Goldsmith et Eric Posner soulignent que le droit international fonctionne dans la mesure où il correspond aux intérêts des États. Lorsque les normes juridiques entrent en conflit avec des intérêts vitaux, en particulier ceux des grandes puissances, celles-ci tendent à les ignorer. Ainsi, l’efficacité du droit international dépend largement du rapport de forces.
Si tous les États coopèrent et respectent les droits d'autrui, le droit international peut mieux maintenir la paix et limiter le recours à la force.
Armine Ayvayzian
Déjà dans l’Antiquité, la force constituait un facteur déterminant dans les relations entre les États. L’historien athénien Thucydide, dans son œuvre intitulée Le Dialogue mélien, décrit comment Athènes, en tant que cité-État puissante, imposa sa volonté à Mélos en déclarant ouvertement que « les forts font ce qu’ils peuvent, et les faibles souffrent ce qu’ils doivent ». Cet épisode n’est pas seulement l’expression de la pensée politique du monde antique, mais aussi un exemple classique du réalisme politique, qui allait se manifester pendant des siècles dans les relations internationales.
Et dans mes reves..
…Lorsque les rayons dorés du soleil illuminèrent la terre, la grand-mère alluma le tonir et fit cuire le lavash parfumé. Le chant des coqs et le bêlement des chèvres se répandirent partout. Le matin est revenu… Les hommes montèrent vers les champs à labourer, les mères nettoyèrent la maison et la cour. Au loin, on entendit le son du zurna. Un mariage joyeux. Une nouvelle famille. La grand-mère, fatiguée, les joues légèrement rougies par la chaleur du tonir, sortit dans la cour. De loin, sur le sentier sinueux, les petits-enfants rentrèrent à la maison en se bousculant, tout joyeux.
La journée est paisible, l’air est pur et le ciel limpide…
Viktoria Torossian
Le droit international, censé être le garant de la justice et de l'égalité entre les États, se transforme souvent en une "lettre morte" lorsqu'il se heurte à la force brute et aux intérêts géopolitiques. Cela nous amène à nous interroger : le droit international est-il un mécanisme efficace de régulation, ou simplement un masque civilisé derrière lequel se cache "la loi de la jungle? "
Pour le peuple arménien, ces questions théoriques revêtent une dimension existentielle et sanglante. Notre histoire, et particulièrement les catastrophes géopolitiques de ces dernières années, constitue une illustration flagrante de la suprématie de la force sur le droit. Nous avons vu comment les principes fondamentaux — l’interdiction du recours à la force, l’intégrité territoriale et les droits de l’homme — ont été sacrifiés sur l’autel des intérêts énergétiques et des alliances stratégiques. Alors que le nettoyage ethnique se déroulait en Artsakh et que le territoire souverain de l’Arménie subissait des agressions, la communauté internationale s'est souvent murée dans une "profonde préoccupation". Cela prouve que le droit international se tait là où les armes parlent, et là où la victime ne possède pas assez de "puissance" pour faire entendre son "droit".
Tant que le droit international ne disposera pas de mécanismes réels pour contraindre les puissants, il ne restera qu’une simple formalisation juridique de la volonté des plus forts. L’exemple de l’Arménie et de l’Artsakh est un défi lancé au monde : si le droit ne parvient pas à protéger le faible contre l’agresseur, il cesse d’exister en tant que valeur civilisationnelle. Nous ne devons pas nous résigner à cette réalité cynique. La communauté internationale doit désormais choisir : soit un retour définitif à la barbarie où triomphe la force brute, soit l’instauration d’une justice réelle où la loi prime sur les armes et les intérêts. La justice ne peut être un objet de négociation ; elle doit être un impératif absolu.
Nare Mouradian