11/05/2022
Lettre ouverte au Président de la République
Monsieur le Président de la République,
Le mardi 03 Mai 2022 (le 1er Mai coïncidant avec la veille de la korité pour certains et le jour-J pour d’autres musulmans), comme à l’accoutumée, vous avez bien voulu recevoir les représentants des travailleurs dans le cadre du dépôt des cahiers de doléances des centrales syndicales. Cette traditionnelle cérémonie est d’abord et avant tout un cadre d’échange entre le Président de la République et les organisations syndicales, et constitue, de ce fait, une occasion pour ces dernières de porter des plaidoiries pour l’amélioration des conditions de travail et la protection de leurs outils de travail.
Dans cet échange, Monsieur le Président de la République, vous avez bien voulu réagir sur une question relative à la situation difficile de La Poste. Pour toute réponse, vous vous êtes d’abord abasourdi sur le niveau pléthorique du personnel et la quasi impossibilité de l’Etat de sauver cette entreprise malgré les « efforts consentis ». En mettant en exergue la situation de « perfusion continue », vous semblez insinuer que l’Etat supporte les salaires par le versement de plus de 42 milliards entre 2021 et 2022.
Monsieur le Président de la République, faut-il vous le rappeler, ces versements ne constituent nullement une perfusion de l’Etat mais bien un remboursement des dettes consécutives aux paiements des Bourses de Sécurité Familiale (BSF) et à la rémunération du service public. Selon vos propres propos, sur les BSF, le dernier reliquat de 12,5 milliards est déjà payé ou en cours de traitement par le ministère des finances. En ce qui concerne la rémunération du service public, dont le montant défini sur la base de la comptabilité analytique vient d’être consolidé, vous avez choisi délibérément de ne point l’évoquer, alors que le cumul des arriérées s’élève à plusieurs dizaines de milliards.
Monsieur le Président de la République,
Permettez-nous de relever que ces montants sont bien insignifiants eu égard à l’ampleur de la tension financière à laquelle La Poste fait face et dont l’Etat est le principal responsable.
Pourtant, une telle situation pouvait être largement évitée grâce à la conscience collective et aux actions d’alerte, de contribution scientifique et de luttes des organisations amicales et syndicales contre la mal gouvernance et la mauvaise gestion des récents Directeurs généraux. En effet, non seulement l’Etat a laissé la situation de l’entreprise pourrir par une accumulation de résultats largement négatifs, par une gestion gabégique et une absence totale de contrôle. Il s’y ajoute depuis 2018, à la suite de la signature d’une convention de dettes croisées, un grignotage des maigres ressources de l’entreprise par le non-paiement des dettes dues au titre des BSF. Malgré les débuts de remboursement, l’Etat doit toujours à La Poste plusieurs milliards (notamment au titre de la rémunération du service public). Cette importante manne financière pourrait servir à relancer l’exploitation des services postaux et soulager les tensions quotidiennes de trésorerie. Autant dire que la politique sociale de l’Etat entame la pérennité de La Poste.
En ce qui concerne la rémunération du service public, les montants versés à La Poste, et qui semblent vous satisfaire, sont très loin du chiffre scientifiquement retenu et récemment
confirmé par le cabinet de contre-expertise recruté par l’ARTP. En réalité, d’après les chiffres de la comptabilité analytique, La Poste supporte pour le compte de l’Etat, des services dont les coûts sont estimés à 11,5 milliards par an. Ces services, définis par le Code des Postes, correspondent à « l’offre de services de qualité déterminée et contrôlée, fournis de manière permanente et régulière, en tout point du territoire national, à des prix abordables ». Autrement dit, en tant que concessionnaire du service public, La Poste est tenue d’assurer une mission d’aménagement du territoire, d’accessibilité géographique et financière, d’inclusion sociale et financière… En contrepartie, l’Etat doit garantir la rémunération de ce service pour le bien-être des populations et l’équilibre de La Poste.
Monsieur le Président de la République,
Vous avez terminé votre propos en pointant l’effectif pléthorique de La Poste comme une des principales causes de ses difficultés. Effectivement, La Poste emploie aujourd’hui près de 5000 Agents permanents et supporte des charges de personnel de plus de 150% du chiffre d’affaires.
Ces effectifs pléthoriques constatés dans le Groupe La Poste sont l’œuvre des directeurs généraux que vous avez nommés pour assurer la gestion de cette entreprise depuis 2012. En 2017 déjà, nous vous avions adressé une correspondance pour attirer votre attention sur la gestion catastrophique de Monsieur Siré Dia et les risques encourus pour l’entreprise si aucune mesure n’est prise. Nous osons espérer que cette prise de conscience, bien que t**dive, vous obligera et obligera l’Etat, actionnaire unique de La Poste, à prendre les dispositions idoines, en termes de contrôle et d’audit, pour éviter, à l’avenir, les dérives de gestion qui ont conduit à cette situation.
Pour l’heure, nous conviendrons avec vous que cette situation ne peut perdurer et exige des mesures urgentes. Celles-ci peuvent être, d’une part, la maîtrise des effectifs par un gel des recrutements et le financement par l’Etat d’un plan social. Pour éviter des pertes d’emploi, en sus des indemnités à allouer, le surplus d’effectifs pourrait bien être organisé en GIE dans différents domaines, notamment la restauration, la mécanique, le nettoiement, le transport… pour travailler avec la Poste ou d’autres entreprises.
D’autre part, il s’agira nécessairement d’innover par la création de nouveaux services à même de relancer l’activité afin de renforcer le chiffre d’affaires. A ce propos, Monsieur le Président, vous évoquez l’obsolescence des produits postaux qui seraient menacés par les TIC.
Monsieur le Président, vous n’êtes pas sans savoir que La Poste a complètement dépassé les mandats carte, les mandats lettre, les lettres classiques et s’est largement modernisée par la digitalisation de son exploitation, la monétique, les transferts électroniques, le transport de marchandises (Jotnaci), le courrier hybride, l’IPS, le fret, le E-commerce, etc. La Poste a bien compris que les TIC constituent une grande opportunité à saisir.
Cette tendance innovante est certes bien enclenchée, mais mérite d’être accompagnée par l’Etat, comme le font bien d’autres pays dans le monde. En effet, partout dans le monde, les Etats qui sont conscients des enjeux ont pu accompagner leurs postes à se transformer et à s’adapter. La plupart des administrations postales ont réussi leurs réformes tirant ainsi leur épingle du jeu dans ce nouvel environnement numérique.
Aussi, les Postes accompagnent les Gouvernements dans les politiques de développement, notamment celles sociales et de l’équité territoriale à travers des partenariats intelligents mutuellement avantageux. L’exemple de la Poste Libanaise en est une parfaite illustration. En effet, Liban Post s'est engagée dans le développement de solutions de services pour le gouvernement. Liban Post a créé un nouveau secteur d'activité « Services gouvernementaux », qui génère environ 41% de son chiffre d'affaires. Il traite environ 2 millions de formalités par an et fournit plus de 70 services gouvernementaux en collaboration avec 12 ministères différents. Il s’agit notamment des services de paiement et de déclaration de taxes, de paiement de taxes foncières, de renouvellement de permis de résidence, de renouvellement et/ou de remplacement du permis de conduire, des demandes d'abonnement...
En outre, l’Etat pourrait également confier à La Poste l’impression et la distribution des bulletins de paie des fonctionnaires et autres agents de l’Etat, l’impression et l’acheminementdes bulletins de vote et du matériel électoral (au Sénégal et dans la diaspora), le paiement des pensions IPRES et de toutes formes d’aides et secours sociaux, le paiement des bourses des étudiants, l’encaissement des droits d’inscription des étudiants, les factures SENELEC, SEN’EAU…
Cette externalisation permettrait au gouvernement d’accroitre la célérité de ses services et offrirait aux usagers un plus grand confort. Elle garantit une amélioration de la qualité de service avec l’utilisation d’une solution unique. Enfin, elle permet à La Poste d’accroitre son chiffre d’affaires par l’offre de services utiles et indispensables pour les populations dans les zones les plus reculées.
Monsieur le Président de la République,
La Poste aux lettres classiques est certes dépassée, mais l’environnement des TIC et les nouvelles habitudes et exigences des populations offrent des opportunités réelles qui augurent un avenir optimiste pour notre entreprise.
Un accompagnement de la part des services de l’Etat permettrait à La Poste, à n’en point douter, de saisir pleinement ces opportunités tout en exploitant les potentialités que représentent son réseau et son patrimoine immobilier.
Enfin, Monsieur le Président de la République,
Le processus de restructuration en cours est une excellente occasion pour redéfinir les contours d’une Poste assainie et sevrée de ses pratiques improductives. Il importe toutefois, de le rendre davantage inclusif, de l’accélérer et de finaliser rapidement les travaux. Il en va de la viabilité de ce patrimoine historique.
Siège social : Ecole Nationale des Postes de Rufisque.