06/01/2026
LES BATCHAMBA, UN PEUPLE BAMILEKE PARMI LES NIGERIANS
POURQUOI LES BATCHAMBA DU NIGERIA NE SONT-ILS PAS DEVENUS CAMEROUNAIS MALGRÉ LEUR VOTE ÉCRASANT EN 1961?
Je tiens d’abord à vous remercier tous, et humblement, pour cette leçon sur l’histoire de notre peuple que vous me donnez. Il y’a un mois, je ne savais pas qu’il y’a des Bamiléké au Nigeria – et voilà, aujourd’hui, je sais qu’il y’en a. Ce sont les Batchamba – au Nord du Cameroun aussi, au Togo, au Ghana, oui. Je dis Batchamba, même si, au Nigeria, ils se disent plutôt Chamba. L’orthographie des noms est cependant nationale, et celle de nos pays sont héritées de l’anglais et du français. Eh bien, les Nigérians disent Chamba, les Anglophones Camerounais qui ont été corrompus par l’orthographie française, et francophone donc, disent Tchamba ou Batcham, et donc les Francophones, dans la lignée des Français, diraient Batchamba. C’est cependant le même groupe dont moins l’histoire me concerne aujourd’hui – j’ai commandé un livre sur l’histoire ancienne et l’anthropologie des Chamba, et il arrive -, que les manifestations culturelles aujourd’hui. La première, évidemment est que ces manifestations tournent autour du toghu, autant que du ndop. Ces deux manifestations sont celles qui en font un peuple grassfield, sinon d’ailleurs un des plus anciens peuples grassfields, ce ceux donc qui ont été les directs antagonistes du califat de Ousmane Dan Fodio (1752-1817), qui aux 18-19eme siècles, a causé l’avant dernière migration bamiléké, la migration donc de ceux qui ont refusé l’islamisation – d’où les ‘Bangangte’, ceux qui ont refusé l’esclavage. J’y reviendrai.
La dernière migration bamiléké, elle, a été causée et encadrée par les colons blancs, Allemands d’abord, et c’est elle qui me concerne ici, elle qui est liée à la partition coloniale de nos peuples, d’abord par les Allemands donc, et, ensuite, par les Français et les Anglais, au bout de la défaite de l’Allemagne en 1919. Vous comprenez que c’est un sujet épineux, car il est au cœur, pas seulement de nombreux arguments légaux (des traités de Versailles jusqu’aux décisions de la CIJ sur Bakassi), de plébiscites de l’ONU (1959-1961), mais aussi de guerres dont celle de Bakassi (1995-2011) qui a opposé le Cameroun au Nigeria, et évidemment celle qui, depuis 2017, cause de milliers de morts dans ce qui était le Southern Cameroons. Il ressort de ce que j’ai lu ceci : le plébiscite de février 1961 qui a abouti à la division des Batchamba en deux parties, une allant au Nigéria et l’autre au Cameroun, a eu un résultat extraordinaire, par sa singularité d’abord, mais aussi par le fait que cette singularité n’ait pas été reconnue :
1) Les Batchamba du Nigeria avaient voté à 25,117 contre 9,704, c’est-à-dire à 72,18%, pour devenir Camerounais
2) Ils n’étaient pas les seuls à avoir voté ainsi – la circonscription de Za dans le Northern Cameroon, avait aussi voté pour rejoindre le Cameroun, et cela d’ailleurs au bout d’une émeute qui avait vu l’intervention de la police :https://www.mandaras.info/MandarasPublishing/CameroonsPlebisciteMemoir-Cooper2010.pdf
3) Ce vote massif des Batchamba pour le Cameroun n’avait cependant pas été reconnu, et aujourd’hui, les Batchamba sont devenus Nigérians.
Le plus important est cependant que leurs petits-fils ne s’en plaignent pas aujourd’hui. Dans les faits, cependant, pour ce qui est du Cameroun,
1) Les Batchamba peuvent être regardés comme le côté pile de Bakassi. Autrement dit, Bakassi est pour les Sawa, ce que Batchamba est pour les Bamiléké. Bakassi avait aussi voté en février 1961 pour rejoindre le Cameroun, et rendre effectif ce vote, avait eu besoin d’une guerre, de nombreux morts et d’un procès international auprès des instances de l’ONU qui avaient organisé le vote de 1961, parce que le Cameroun était alors sous tutelle de l’ONU, après avoir été sous mandat de la SDN depuis 1919.
2) Ce sont les Southern Cameroonians, ceux donc qui avaient voté pour rejoindre le Cameroun ce février 1961, et qui sont effectivement devenus Camerounais, qui aujourd’hui sont plongés dans ce qu’on appelle en anglais un ‘buyer’s remorse’ qui a débouché sur une guerre civile, guerre civile qui a causé près de 20,000 morts depuis 2017, autour de l’Ambazonie. Et Bali, la région qui est la partie sud des Batchamba Nigérians dont ils partagent la langue, le Mubako (Chamba Leko) est plongé dans la guerre aussi, et donc dans le génocide.
Intéressant est cependant selon moi, que des juristes comme Maurice Kamto, qui ont posé la question de Bakassi, s’y intéressent surtout du point de vue des frontières, quand le plus important aura été et demeurera toujours la voix des populations. Za qui en 1961 avait voté pour le Cameroun au bout d’une émeute, est aujourd’hui dans le Nigeria. Puisque le choix des populations faisait faisait cependant théoriquement loi en 1961, et a donc fondé la répartition de nos états, pourquoi les Batchamba du Nigeria, qui sont d’ailleurs Bamiléké comme Maurice Kamto et moi, ne sont pas Camerounais aujourd’hui, malgré leur vote à 72,18% ?
Concierge de la république
Patrice Nganang