11/03/2025
🎀OCTOBRE ROSE 2025 - Santé féminine au Gabon : diagnostic, bilan et perspectives stratégiques ONG Fille Femme et Fière
I. Intention et cadre de l’analyse
Dans le cadre du mois international Octobre Rose, l’ONG Fille Femme et Fière a conduit, durant tout le mois d’octobre 2025, une série d’analyses thématiques consacrées à la santé des femmes gabonaises.
Cette initiative avait un double objectif : dresser un bilan lucide et chiffré de l’évolution des politiques de santé féminine depuis 1960, et proposer des axes d’action concrets pour renforcer la gouvernance sanitaire et sociale à l’égard des femmes.
L’analyse s’est appuyée sur des sources nationales et internationales : données du Ministère de la Santé, rapports de la CNAMGS, du PNUD, de la Banque mondiale, de l’OMS, ainsi que sur des publications spécialisées comme le GLOBOCAN (IARC) et les registres nationaux de cancer.
Au-delà de la sensibilisation, ce travail vise à outiller la décision publique : replacer la santé des femmes au cœur de la planification nationale, de la prévention et du financement social.
II. Synthèse historique et analytique (1960–2025)
1. 1960–1990 : La santé féminine réduite à la maternité
Durant les trois premières décennies post-indépendance, la santé féminine est absente des politiques publiques.
Aucun ministère dédié, aucun programme de dépistage, aucun budget spécifique. Les femmes ne sont considérées qu’à travers leur rôle de reproduction.
Les politiques sanitaires financent principalement les maternités, la protection maternelle et infantile, et les campagnes de vaccination.
Ce re**rd structurel a entraîné l’absence de statistiques fiables sur les maladies non transmissibles et sur les cancers féminins, re**rdant leur reconnaissance comme priorité nationale.
2. 1990–2000 : Des réformes sans stratégie féminine
Les réformes démocratiques et la modernisation de l’administration ne se traduisent pas en politiques de santé ciblées.
La Loi n°12/95 d’orientation sanitaire reste centrée sur la santé mère-enfant.
Les budgets de santé stagnent autour de 3 % du PIB, avec peu de dépenses allouées à la prévention.
La santé féminine reste un secteur symbolique : les femmes sont visibles dans les activités sociales, mais invisibles dans la planification budgétaire.
3. 2000–2010 : Le genre institutionnalisé sans impact sanitaire
L’État crée le ministère de la Famille et de la Promotion de la Femme et adopte la Stratégie nationale genre (2008).
Mais la santé féminine demeure en marge. Aucun plan de dépistage national n’est instauré.
Le VIH/sida concentre la majorité des financements internationaux.
Le secteur hospitalier se modernise, mais la prévention des cancers reste absente des priorités nationales.
4. 2010–2020 : CNAMGS et Institut de Cancérologie, progrès inachevés
La CNAMGS, instituée par l’ordonnance n°0022/PR/2007, étend la couverture sociale, mais n’intègre pas le dépistage dans les soins remboursables.
L’Institut de Cancérologie de Libreville, inauguré en 2014, marque une avancée en matière de traitement, mais le dispositif demeure curatif.
Les campagnes de dépistage restent concentrées dans les grandes villes, notamment via la Fondation Sylvia Bongo Ondimba et la Maison d’Alice.
Malgré ces initiatives, la politique publique reste fragmentée et sans coordination institutionnelle.
5. 2020–2025 : Gouvernance dispersée et déficit de transparence
Le Plan national de développement sanitaire (PNDS 2024–2028) promet une décentralisation du système de santé, mais n’intègre pas d’indicateurs genrés ni de cibles chiffrées pour les femmes.
80 % du personnel médical demeure concentré dans trois provinces.
En milieu rural, moins de 3 % des femmes ont accès à un dépistage, contre 12 % en zone urbaine.
Les fondations privées jouent un rôle majeur, mais leurs contributions financières et opérationnelles échappent encore à un cadre de transparence publique.
III. Données et constats essentiels
- Cancers féminins : 323 nouveaux cas de cancer du sein et 271 cas de cancer du col de l’utérus par an (GLOBOCAN, 2022).
- Coûts de la prise en charge : entre 240 000 et 600 000 FCFA pour un diagnostic initial ; plus d’un million pour un traitement complet.
- Inégalités territoriales : sept structures de cancérologie seulement dans le pays ; un seul mammographe fonctionnel hors de Libreville.
- Budgets : dépenses de santé estimées entre 2 et 4 % du PIB, avec moins de 5 % dédiés à la prévention.
- Couverture sociale : moins d’une femme sur quatre bénéficie effectivement des prestations CNAMGS.
- Concentration des soins : 85 % des dépistages réalisés dans les grandes villes.
- Philanthropie : la Fondation Sylvia Bongo Ondimba a permis plus de 66 000 dépistages et l’hébergement de 322 patientes à la Maison d’Alice, mais sans cadre de reporting public.
IV. Enjeux politiques et institutionnels
Les données montrent que la santé féminine n’est pas une priorité budgétaire, mais un effet collatéral des politiques sociales.
Les réformes successives ont amélioré les textes et les structures, sans produire de stratégie nationale cohérente.
Cette absence de planification intégrée entraîne :
- une gouvernance éclatée entre ministères,
- une prévention non financée,
- une dépendance accrue à la philanthropie,
- et une incapacité à mesurer les résultats.
La santé féminine doit être reclassée comme pilier de la justice sociale et du développement national, non comme une variable d’ajustement institutionnel.
V. Propositions stratégiques de l’ONG Fille Femme et Fière
1. Création d’un Pass Santé Féminin : dépistage annuel gratuit dès 25 ans, carnet de santé numérique, remboursement CNAMGS.
2. Fonds national pour la Santé et l’Autonomie des Femmes : financement de la prévention, du transport, des traitements et de l’hébergement des patientes.
3. Programme national de dépistage organisé : cibles par province, indicateurs trimestriels publics, unités mobiles.
4. Observatoire national de la Santé Féminine : collecte et publication annuelle des données, suivi budgétaire et évaluation d’impact.
5. Transparence des partenariats État–fondations : publication des conventions, des budgets et des résultats audités.
6. Intégration d’objectifs genrés dans le PNDS 2024–2028 : indicateurs spécifiques à la santé des femmes et suivi parlementaire.
VI. Message de clôture et appel à la responsabilité
L’ONG Fille Femme et Fière appelle à un changement de paradigme : la santé des femmes doit devenir une politique nationale de souveraineté. Prévenir, soigner, accompagner, évaluer : quatre piliers d’une gouvernance publique centrée sur la dignité humaine.
Protéger la santé des femmes, c’est investir dans la stabilité du pays.
Ignorer leur santé, c’est fragiliser la société tout entière.
Ce rapport est un appel à la cohérence, à la transparence et à l’action.
Nous remercions les institutions, les partenaires, les lectrices et lecteurs qui ont accompagné nos analyses tout au long du mois d’octobre.
🙏 Nous adressons notre solidarité à toutes les femmes atteintes de cancers féminins au Gabon, en Afrique et dans le monde. Leur combat est celui de la dignité, de la justice et de la vie.
Mam Kumb
Militante Afro-féministe
Médiatrice politique et culturelle
Fondatrice de l’ONG Fille Femme et Fière