04/09/2025
Terminologie du développement : participation / moucharaka. Qu’en pensent nos chercheurs et nos hommes politiques ? Quel sens donneraient-ils à ces termes ?
J’ai pu identifier trois groupes de sens du terme « participation » : un sens général, une signification pratique, et une répartition des rôles entre les femmes et les hommes.
1-2-1 : Sens général du terme :
La participation signifie la moucharaka en arabe et est utilisée par une partie des collectivités, qui lui donne un sens général parfois très proche de la contribution et même de la coopération. La participation c’est l’effort collectif, c’est la contribution, le travail en commun exécuté à travers la solidarité de la jemaâ. Parmi les collectivités visitées seul un groupe nomade transhumant n’a pu donner un sens au concept de la moucharaka. Cette définition générale de la moucharaka est assez vague et prend le sens de la foi commune dans le travail, d’alliance, d’adaptation au temps, à l’évolution pour atteindre des résultats durables. Cet ensemble de définitions renvoie à des à priori culturels portant sur le droit de voisin, l’aide au pauvre, la solidarité des musulmans, et de la foi quand le hadith du Prophète dit : « layouminou ahadoukoum hatta youhibbe lihakhihi elmoumine mayouhibou linavssihi » qui veut dire littéralement : (vous n’avez de foi que si vous aimez pour votre frère de foi ce que vous aimez pour vous même).
Cette prédisposition culturelle communautaire et collective est générale à la vie de tous les musulmans et décrète même le fondement de l’appartenance communautaire et l’accès libre aux ressources naturelles pour tous les utilisateurs (fondement du Code Pastoral Mauritanien) comparable au Common Rights dans la tradition anglo – saxone.
Dans ce paquet du sens général, émargent aussi bien les groupes maraboutiques que les groupes guerriers, à la seule différence que les groupes guerriers s’impliquent plus dans une notion du temps et des besoins d’évolution.
En général, les différents groupes harratines ne maitrisent pas le sens abstrait de la participation et s’adonnent à une explication plus pratique.
1-2-2 : Sens pratique du terme :
L’analyse des réponses fait ressortir un sens pratique de la participation, sous forme de réalisations souvent physiques ou organisationnelles des services ou des travaux divers.
Dans le sens physique de la participation, c’est la réalisation d’ouvrages hydro – agricoles, les cultures, le grillage, le maraichage, l’élevage, les écoles. Il en ressort ici un sens de réalisations physiques, développé par l’effet surtout des projets de coopération qui s’adonnent essentiellement à ce type d’activités dans le développement dit « communautaire » ou « de base ».
Mais attention, il ne faut pas se perdre dans l’inflation des concepts liés au développement local. Les idéologies de la décentralisation en foisonnent mais en marquant le pas à la même place théorique.
Le terme contient donc une forte résonance organisationnelle limitée totalement à la création des coopératives féminines : la participation c’est les coopératives féminines de commerce ou d’artisanat, des Machroues dans le sens péjoratif de « projet » où s’exécute le maraichage. Le sens relatif aux services se limite aux prestations de courtiers et de bouchers ou d’appui à l’élevage.
Mais le terme ne renvoie pas à une participation dans l’expression des idées ou de conseil spirituel ou politique.
La tendance marquée aux réalisations physiques est observable, dans les collectivités harratines devenues autonomes ou les collectivités guerrières récemment sédentarisées et appauvries. Le motif derrière semble être une recherche effrénée d’espace économique et d’identité politique à travers un meilleur balisage de l’espace par des réalisations physiques. La participation est un atout opportuniste pour se construire une identité spatiale, « Ncharkou kamline en-Adlou Inwane »
Cette tendance marquée au balisage de l’espace de sédentarisation par les harratines, les serfs pastoraux, les guerriers arabes, s’explique par le statut de la propriété foncière jadis maraboutique et la nécessité d’avoir une adresse spatio - économique. C’est là l’une des causes de ce qu’on peut appeler la sédentarisation par fragmentation des entités sédentaires. C’est la dynamique de mise en pouvoir de nouveaux charismes qui veulent devenir les interlocuteurs directs de la puissance publique.
C’est aussi la fièvre de l’immobilier dans les grandes villes comme Nouakchott, où l’accaparement du bon foncier par des compradores au pouvoir, exprimerait une forte tendance de reunir la richesse autour de groupes affiliés à des pouvoirs politiques. C’est la nouvelle adresse spactio-économique dans les grands centres urbains ou la form évolué de la participation illégale par le monopole du pouvoir et de la richesse.
1-2-3 : Participation par la division du travail :
Les collectivités s’accordent sur la participation de la femme dans le foyer, et sur des espaces limités où s’exécutent les activités sédentaires. Il s’agit essentiellement de la gestion du foyer, sur le plan éducatif, culinaire et des ressources matérielles (stock alimentaire et vestimentaire).
Par contre les collectivités harratines, assignent une participation plus active à la femme dans les réalisations physiques des ouvrages hydro – agricoles, des travaux champêtres, de l’approvisionnement en bois de chauffe et de l’approvisionnement en eau. Durant les périodes de vacances champêtres, les femmes harratines participent à la constitution du budget familial par la prestation de services (bonne, fille de chambre) dans les milieux tant harratines (aisés) que maraboutiques et moins dans les milieux guerriers.
Dans les collectivités maraboutiques, les femmes participent timidement aux travaux maraîchers exécutés par les coopératives appuyées des projets. Il va s’en dire que dans les collectivités maraboutiques, les hartaniyas (féminin de hartani) ou les hartanis, constituent la main d’œuvre de tous les travaux physiques.
Dans ce cas, la femme maraboutique joue un rôle mobilisateur à travers sa présence physique, mais non un rôle exécutif des travaux.
Dans certaines collectivités maraboutiques (sectes ou tarigha religieuses) ayant exigé l’anonymat, la femme est strictement incarcérée dans son domicile et ne participe à aucun aspect de la vie extérieure. Les travaux locaux portant sur l’approvisionnement en eau, en bois ou de coopératives sont exécutés par les strates inférieures : haratines, et les Tlamid.
Cette catégorie sociale maraboutique est une source de démobilisation de la femme et sa marginalisation par rapport à l’appel politique relatif à la participation féminine et son droit à la participation. Il faut le reconnaitre sans passion aucune.
La contradiction flagrante est l’existence dans les partis politiques et dans les sphères de décision, de Religieux (marabouts et cheikhs) qui, accompagnent le processus de démocratisation au niveau politique mais non au niveau local de leurs villages ou foyers, du reste non acquis spirituellement à la participation effective de leurs propres femmes. Alors que charité bien ordonnée commence par soi-même !!
Ils sont plutôt des applaudisseurs des régimes politiques, hurlent avec les présidents, vocifèrent contre l’opposition mais n’adressent aucun message de participation des femmes à la base. Ils n’ont pas de retombées bénéfiques sur les leurs, mais s’adonnent surtout à des rites d’embrigadement lors des élections. Ils tronquent les électeurs des villages et des campements contre des nominations, des cadeaux et des privilèges que distribue l’Etat.
Dans ces milieux le besoin d’une animation ciblée sur la femme devient de plus en plus nécessaire pour certains développeurs mais pas à telle enseigne de mon point de vu
Dans les tribus guerrières ou de serfs pastoraux, les femmes participent physiquement et de façon importante dans les activités extérieures au domicile. Au niveau de l’élevage, elles peuvent assurer l’approvisionnement en eau à dos de chameau, conduire le bétail, traire et gérer le bétail de tente (abreuvage, soins et surveillance). Ceci est valable pour l’élevage pivotant et péri – urbain, mais non évident dans la transhumance.
Au niveau des collectivités sédentarisées guerrières, les femmes sont caractérisées surtout par la capacité d’exprimer, revendiquer,, négocier. Elles disposent d’aptitude en matière de communication et d’adoption des structures externes de type coopératif. Au niveau des activités physiques agricoles, elles jouent un rôle exécutif, sans intermédiaire.
Elles constitueraient un bon ancrage des politiques de développement en attendant que le message informatif puisse s’améliorer en direction des strates récidives.
Dans les collectivités peulh guerrières (Diallo de H’Sey Lekwar) la participation ou demdal Djawdi est synonyme de collecte, ou de regroupement d’effort matériel ou financier, elle peut prendre le sens de travail communautaire ou kaw. A la différence des collectivités haratines, la femme ne travaille la terre que dans le cas où elle ne dispose pas de mari, fils ou frère.
Jusqu’à ce stade des interview, il a été préconisé de laisser se prononcer librement et sans débat, les personnes interrogées afin d’aboutir à un recueil spontané des différents contenus, tels qu’ils existent sans interférence d’expression externe.
Il s’est avéré que les personnes interrogées, n’ont à aucun moment, fait mention des possibilités afférentes à la négociation, l’expression des intérêts, l’expression des opinions dans ce qu’ils appellent la participation.
A l’intérieur du foyer, toutes les femmes disposent d’un statut de décideur face à l’homme car l’adage dit : « les femmes sont les turbans des bons gens et sont les chaussures des chiens » c’est à dire que la femme est la référence normative des bons et elle est par contre mutilée par les mauvaises gens.
C’est à ce titre que la femme oriente l’homme, il ne peut agir sans elle, ils se concertent et prennent ensemble les décisions sur tous les aspects de la vie familiale. Cette situation prévaut dans toutes les strates sociales de culture maure.
Hors du foyer et à l’occasion des opportunités collectives (construction de barrages, écoles, infrastructures, choix politique), seuls les hommes expriment leurs intérêts , loin de toute intervention des femmes. Ce pouvoir d’expression d’intérêt et des objectifs par les hommes est observable par tous les projets à travers les dits comités de gestion villageois et à travers les jemaâ traditionnelles.
Il est inhérent à la structure de chaque strate sociale , quand elle dispose d’un espace économique propre. A titre d’illustration, les hommes haratines ont seuls la liberté d’exprimer des intérêts, des objectifs à atteindre sans leurs femmes, comme les hommes guerriers, les marabouts, les forgerons, chacun dans sa territorialité villageoise.
A l’issue de cette présentation des différents contenus du terme participation en arabe et fulbé, il semble que deux appréhensions locales prédominent instinctivement à savoir que la participation a un caractère collectif, elle est liée à des réalisations et suppose une division de travail entre les hommes et les femmes.
Traditionnellement, la jemaâs est l’organe de l’appréhension des différentes situations et de prise de décision engageant la collectivité. Dans les collectivités et guerrières, la jemaâ est une institution ancienne ; dans les collectivités maraboutiques, elle date de 1635 (guerre de char Bebbe). Dans les collectivités haratines, elle est une adoption récente après l’affranchissement légal ou forcé (djambour). Dans les collectivités fulbé, l’organe batou est l’organe équivalent de la jemaâ dans les strates maure.
La remarque faite sur la composition de toutes les jemaâ ou Batou est que la femme brille par son absence totale dans cet organe.
Dans les collectivités rurales, deux niveaux d’observation se présentent pour évaluer les opportunités d’expression des intérêts et des objectifs par les strates sociales.
Dans les villages composites où vivent ensemble plusieurs strates sociales, seuls les hommes marabouts ou guerriers disposent de la liberté d’expression des intérêts ou des objectifs. Dans ce cas le haratine, le forgeron n’en dispose pas sans quelques prouesses sociales folkloriques.
Dans les villages où habite une strate, le pouvoir de décision locale appartient à la jemaâ de la strate. Dans les villages haratines ce sont les haratines qui décident au même titre que les marabouts ou les guerriers chacun dans son village.
1-2-4 : Projets de développement et participation :
Dans certains villages, où un habitus d’intervention des projets de développement rural s’est installé, la participation revêt des caractères de contribution uniquement.
Il se développe l’idée de deux types de participation : la participation villageoise et la participation du projet.
La participation villageoise consiste souvent à disponibiliser un local, mobiliser de la main d’œuvre, créer une structure d’occasion. La participation du projet est perçue par les groupes cibles comme l’appui qu’offre le projet selon l’activité ou l’infrastructure à réaliser.
Dans cet ordre d’idée, la participation des femmes c’est de désigner une femme dans la structure proposée par le projet, constituer une coopérative, désigner une présidente, une trésorière, se réunir pour le projet. Cette conception de la participation est observable dans toutes les strates sociales de la société ayant joui des interventions des projets.
Elite et participation :
Dans les collectivités rurales, le Maire ou l’infirmier parfois présent dans les réunions, considèrent la participation au développement comme une contribution à la « construction nationale » « l’état civil », « l’adhésion au parti politique », «la santé », « l’éducation », « la lutte contre la pauvreté », « l’instauration de la démocratie ».
Cette compréhension de la participation est visiblement assez abstraite pour la population rurale toutes strates confondues.
L’exercice visant à vérifier la compréhension de ces concepts par la
Population rurale a conclu à l’inadéquation entre une littérature d’élite et une conception rurale braquée sur les besoins de réalisation physique (infrastructures) et d’énergie de mobilisation de main d’œuvre, ou d’organisation pour les projets.
A aucun moment du débat avec l’élite politique, la participation au développement n’a renvoyé à des idées de négociation des intérêts, ou des formulations des besoins ou d’objectifs, à plus forte raison se référer à des possibilités de décisions, de choix négociés, de processus de négociation inter – strates ou intra – strates.
L’entendement en milieu rural que se fait l’élite de la participation au développement est synonyme de : la population est une masse homogène à laquelle on applique des mesures d’accroissement touchants différents secteurs. Les différenciations sociales, les différences d’intérêts entre homme et femmes ou entre couches sociales ne sont pas une référence dans l’analyse des termes (participation au développement).
La participation au développement est l’effort, la contribution collective et individuelle aux activités d’élevage et d’Aghtissad où l’homme et la femme observent une division de travail pratiquement ancestrale fondée sur les capacités physiques des deux sexes. Les rôles sont définis par rapport à des espaces internes et externes au domicile.
La participation au développement revêt un caractère évolutif dans le sens limité d’apparition de nouvelles exigences dues aux projets, et à cet égard s’ériger en coopérative artisanale, commerciale ou maraichère est une forme moderne de participation féminine au développement.
La participation c’est la contribution des projets au développement et la contribution des populations à la mise en œuvre des projets. La participation par ailleurs, c’est la réalisation physique des infrastructures agricoles surtout pour les haratines. C’est la réalisation de puits et des dispensaires et faire des coopératives pour toutes les strates. La participation au développement est un devoir collectif, son groupe cible c’est le collectif, sa philosophie c’est la solidarité pour l’intérêt général. La participation au développent c’est faire l’élevage (tenmiya), c’est faire le travail de la terre (ightissad ou thimar). La participation au développement relève d’une philosophie pragmatique du collectif vers le collectif qu’importe la tête porteuse.
Le ciblage des groupes d’intérêt, des groupes sociaux dans le sens de vulnérabilité à la pauvreté, dans le sens de désavantagé social semble être une préoccupation de projets plutôt qu’une préoccupation endogène des collectivités chacune dans son emprise territoriale.
En conclusion, la participation au développement est loin d’être perçue par les strates de la société traditionnelle comme un processus évolutif où tous disposent du droit de formuler des intérêts à travers le diagnostic et d’aboutir à des décisions et des activités consensuelles pour améliorer leurs conditions économiques et sociales. L’entendement fait de ces termes renvoie aux activités physiques selon les secteurs d’agriculture et d’élevage où le discernement est fait sur la base des aptitudes physiques entre l’homme et la femme selon la strate sociale.
Le message culturel officiel relatif à la concertation et la négociation des intérêts dans un pays en voie de démocratisation ne semble pas parvenir à destination.
Pr Dah Ould Khtour 2025
Développement local et décentralisation :
« Pour une terminologie du développement basée dur les entendements locaux »
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