08/08/2022
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LES DÉCHUS DE KLESSOUM
Extrait :
《Désolé de ne rien pouvoir faire pour toi. Regrette mon avocat. Tu es placé sous mandat de dépôt. Ça veut dire que tu vas être incarcéré en attendant le procès en audience publique qui décidera de ton innocence ou de ta culpabilité. Pour le moment, le ministère public estime que ta liberté nuirait à la manifestation de la vérité.》
Je restai de marbre face aux explications et à la tentative de mon avocat de me rassurer. Le procès, les arguments du procureur, la disposition de mon avocat à faire de son mieux pour m'innocenter… n'avaient pas d'importance à mes yeux. Du moins pas à cet instant-là. Ma hantise, mon anxiété, c'étaient plutôt la prison, la maison d'arrêt. Dans quelques heures, peut-être dans quelques minutes, je vais intégrer la maison d'arrêt. Cette idée même est anxiogène au regard des récits qui la décrivent comme un enfer terrestre. Mythe ou réalité, je le saurais bientôt. Ce n'est pas pour autant un satisfecit, car de plein gré, je n'aurais jamais cherché à connaître ce qu'est la maison d'arrêt ou ce qui s'y passe. Ni en touriste ni en curieux. La réalité est qu'au moment où le procureur ordonne mon placement sous mandat de dépôt, ce n'est pas seulement ma liberté qui cesse. Mes humeurs et désirs aussi. C'est-à-dire l'essentiel de ce qui fait de moi un humain. Quiconque est privé de liberté est privé de l'essentiel de son humanité. Quiconque est privé de liberté et de la dignité est déchu de son humanité.
Quand il vient le moment de quitter la méchante cour de justice qui abrite le palais dont la beauté contraste avec les décisions qui s'y prennent, les gendarmes inspectent mes faits et gestes avec le doigt sur la gâchette, prêts à faire feu sur moi en cas de faux-pas. J'avais une seule prière :
Mère terre
Sauve moi de la main de ma race
Ouvre ta bouche et engloutis moi
Crache un feu qui supprime ma trace
Du premier cri à la maternité jusqu'à cet instant T
Fais de moi un néant
Fais de moi un rien
Sauve moi des miens.
Une prière que la terre n'exauce pas.
Mercredi 16 septembre 2020. Il est 13 heures. Moi, Meindah Monan, sexe masculin, vingt-cinq ans, 1,98m de hauteur, la coupe à la Don Juan, chemise bleue marine sous un costume rouge bordeaux, 《étudianpreneur》 à l'université de N'Djaména, marié et père d'un bébé de huit mois, en route pour la maison d'arrêt d'Amsinéné à N'Djaména, inculpé pour abus de confiance.
- Bien de courage à toi jeune homme ! Ça arrive à tout le monde. Aujourd'hui c'est ton tour. Demain ça sera le mien ou pour une autre personne. Ainsi va la vie. Tu t'en sortiras ! Inchallah. M'encourage t-il l'un des trois gendarmes chargés de m'escorter à Amsinéné.
- Amine ! Lui reponds-je l'air perdu, avec en fond sonore le crépitement des pneus de la fourgonnette qui se fraie le chemin au milieu des zigzags.
Après les formalités au secrétariat de la régie, on me délivre un morceau de papier sur lequel y figurent les informations suivantes : numéro d'écrou : 25276, la date de mandat de dépôt, l'autorité responsable, les éléments de mon identité, mon statut de prévenu, le type d'infraction et le numéro de la cellule.
Mon passe en main, un planton reçoit l'ordre de me conduire dans la chambre numéro 11. J'avance aux pas de pachyderme en sa compagnie en direction de l'imposant portail noir du mur géant, coiffé de triple barbelés. Au fur et à mesure que nous avançons, le portail s'ouvre jusqu'à dégager un minuscule espace qui ne peut laisser entrer qu'une seule personne. Au moment de franchir le portail, le temps paraît en mi-temps. Un sursis pour réaliser combien mes pas hésitants constituent une ultime sommation intérieure rappelant la gravité du moment. Ce léger repli du temps entre la liberté quand bien même déjà retirée par le procureur et la prison qui constitue sa matérialisation me plonge dans un dernier espoir qu'il est encore possible de ne pas franchir ce portail qui porte bien sa couleur noire. L'espoir qu'un éventuel événement rocambolesque survienne. Il faut se battre jusqu'au bout. C'est un baroud d'honneur, sinon un rêve. Les cris et les hourras m'annoncent que j'ai déjà franchi le portail. Je suis bien dans la prison. Je suis donc en prison.
Une nuée d'individus se ruèrent sur moi, chacun voulant arracher plus que l'autre mes habits, les pièces d'argent, ma chaussure ou toute autre chose qu'il aurait trouvé en ma possession. Je n'opposais aucune résistance. Mieux, j'ai collaboré. Mes expériences à l'université m'interdirent de faire la tête contre le bizutage. Mais était-il le même bizutage que celui des bleus de la fac ? Nullement. Malgré ma passivité, rien n'arrêtait ces êtres qui ressemblaient aux éboueurs en action et qui puaient de la tête aux pieds. Comme un arbre après l'assaut d'une colonie de sauterelles qui ne garde que ses branches sans feuilles, je n'avais que mon slip pour cacher ma nudité, là où s'étaient réfugiés les rescapés de ma dignité.
Deux chaînes humaines équidistantes se formèrent jusqu'à la chambre 11. Derrière le planton qui laissa faire ses acolytes, je marchai au milieu de cette chaîne sous les chants qui donnèrent les allures d'une initiation d'un secte secret. Arrivé au bout de la procession, deux jeunes se présentaient devant moi à l'entrée de la chambre 11. En position des gardes républicaines en service sur le perron du palais présidentiel à l'accueil d'un dirigeant en visite d'Etat, ils m'intimaient l'ordre d'entrer. J'ai obtempéré. Ils entrèrent à ma suite et me sommèrent de m'agenouiller devant un autre gars que je compris tout à coup qu'il était leur boss. Habillé en complet pagne, la trentaine apparemment, cheveux posés en natte sur la tête soutenue par un menton à la forme d'un entonnoir au bout duquel s'éparpillent trois brindilles de barbe. Il allumait difficilement une cigarette à l'aide d'un briquet rebelle qu'il avait dû battre à plusieurs reprises contre sa paume de main gauche avant de le voir cracher sa flamme. Il prit le temps de fumer sa cigarette. Quand il libéra la dernière fumée, aussitôt un sourire rouge se dessinait sur ses lèvres sèches. La couleur de son sourire était sans doute la marque de la cola.