17/12/2025
Kokè : Les Deux Chemins de la Connaissance.
Dans le village oublié de Malidenbougou, où le temps semblait épouser le rythme lent du fleuve Niger lointain, naquit une exception. Kokè, premier enfant du village à franchir les portes de l'école à cinq ans au lieu de sept, portait dans son regard clair toute l'audace d'un père agriculteur et toute la patience d'une mère ménagère.
Son enfance fut rythmée par les saisons et les leçons. Tandis que son père apprenait à la terre à donner ses fruits, Kokè apprenait à son esprit à donner ses moissons de connaissances. Chaque composition le voyait premier, chaque remise de notes suscitait l'admiration de Maître Diarra qui disait : « Cet enfant lit dans les livres comme d'autres lisent dans les étoiles. »
L'arrachement vint avec les douze ans. Le premier cycle terminé, les rêves exigeaient un exil. Ségou, la ville aux mille possibilités, l'appelait. Le voyage fut long, dans un bus cahotant où Kokè serrait contre lui un sac contenant ses seules richesses : quelques vêtements, ses cahiers usés, et la bénédiction silencieuse de ses parents.
Mais Ségou, dans sa cruelle ironie, l'accueillit par un deuil. Le vieil oncle qui devait l'héberger venait de mourir, et la famille était plongée dans le rituel du septième jour. Perdu dans cette fourmilière urbaine, Kokè se retrouva sans toit, son sac à la main, son courage mis à l'épreuve.
La providence prit les traits d'un voisin compatissant qui le mena à la demeure du grand marabout Moctar. Dans cette vaste cour où résonnaient les psalmodies coraniques, Kokè se sentit d'abord étranger. « Je ne suis pas venu pour apprendre le Coran, j'ai mon école », expliqua-t-il timidement.
Le vieil homme à la barbe blanche et aux yeux pénétrants l'observa longuement. « Il y a plusieurs routes vers la lumière, mon fils. Ici, tu auras un toit. Le reste dépendra de ton cœur. »
Ainsi commença la double vie qui forgerait son caractère. Chaque matin, avant l'aube, Kokè rejoignait les autres disciples pour la tournée matinale. De maison en maison, ils mendiaient leur nourriture du jour. Cette marche de l'humilité, Kokè la transforma en leçon de résilience. Puis venait la longue route vers l'école, des kilomètres parcourus à pied sous le soleil implacable du Mali.
Les après-midi étaient un marathon : les cours terminés, la quête de nourriture reprenait, puis venaient les devoirs faits à la hâte avant la nuit. Et quand les étoiles pointaient au ciel, Kokè rejoignait le cercle des disciples autour de Moctar. Là, entre les murmures des versets sacrés, il trouvait une paix étrange, une discipline qui complétait celle de l'école.
Trois années passèrent ainsi, entre équations mathématiques et sourates coraniques, entre la craie des tableaux noirs et l'encre des livres saints. La fatigue était constante, mais la flamme intérieure brûlait plus vive. Kokè excellait dans les deux mondes, devenant le fils spirituel de Moctar tout en restant le premier de sa classe.
Le jour des résultats du DEF, la cour de Moctar retentit de youyous : Kokè était premier régional. Peu après, il terminait l'apprentissage du Coran, étreignant le vieux marabout qui murmura : « Tu as appris à bâtir ton esprit comme on bâtit une maison : sur des fondations solides. »
Aujourd'hui, au Lycée Technique de Ségou, Kokè trace son chemin vers son rêve ultime : le baccalauréat en génie civil, avec l'ambition d'être premier national. Cette distinction serait son passeport pour des études à l'étranger, son pont vers un avenir où il pourrait construire des écoles, des hôpitaux, des infrastructures pour son pays.
Les nuits sont longues, éclairées par une lampe de poche quand le courant vient à manquer. Les journées sont remplies de cours techniques, de calculs de résistance des matériaux, de rêves de béton et d'acier. Mais dans son cœur, Kokè porte toujours les deux sagesses : celle des livres qui bâtissent les villes, et celle du Coran qui bâtit les âmes.
Quand le doute l'effleure, il ferme les yeux. Il revoit les champs de Malidenbougou, le visage ridé de son père, les mains usées de sa mère. Il entend la voix de Moctar réciter : « Cherchez la connaissance du berceau au tombeau. » Ces souvenirs sont ses fondations, solides et profondes.
Kokè marche entre deux mondes, tenant dans une main l'équerre de l'ingénieur et dans l'autre la sagesse du marabout. Son parcours est déjà une construction remarquable, prouvant que les plus beaux édifices naissent souvent des terres les plus arides, et que les rêves les plus audacieux germent parfois dans les cœurs les plus modestes.
Il sait que chaque pont qu'il dessinera un jour portera en lui la mémoire des kilomètres parcourus à pied, chaque bâtiment qu'il construira témoignera de la résilience apprise dans la cour de Moctar. Kokè, l'enfant de Malidenbougou, bâtit son avenir pierre par pierre, avec la patience du cultivateur et la précision du futur ingénieur, certain que les plus grandes réalisations commencent toujours par un premier pas courageux hors de son village.
Hamadoun souleymane Boré
Enseignant, Agroéconomiste