21/04/2026
ALLOCUTION de Mme Phannuella Tommy LINCIFORT,
médecin, Psychothérapeute et Comédienne, animatrice principale des ateliers de Psycho-Théâtre
M. l’Ambassadeur d’Espagne
Mme la Coordonnatrice Générale de l’AECID,
Mesdames, Messieurs,
Chers partenaires, chers collègues, chers membres de la communauté de Kenscoff,
Aujourd’hui, nous ne sommes pas simplement réunis pour clôturer un programme.
Nous sommes ici pour reconnaître une réalité, et surtout, pour honorer un engagement.
Pendant ces dernières semaines, au cœur de la commune de Kenscoff, nous avons ouvert un espace rare. Un espace où des enfants, des parents, des enseignants ont pu, parfois pour la première fois, mettre des mots sur ce qu’ils vivent.
Dans un contexte marqué par la peur, les pertes, l’instabilité, nous avons choisi de créer un lieu où la parole est possible, où l’émotion est légitime, où l’humain peut exister au-delà de la survie.
553 personnes ont participé à ces ateliers.
Mais derrière ce chiffre, il y a des histoires.
Des enfants qui vivent avec l’angoisse.
Des parents qui portent des deuils multiples.
Des enseignants qui continuent à transmettre malgré leur propre fatigue émotionnelle.
Et au milieu de tout cela, nous avons observé quelque chose de profondément marquant :
plus de 30 % des participants nécessitent un accompagnement psychosocial avancé.
Ce chiffre n’est pas seulement une donnée.
C’est un signal.
Un appel.
Un appel à reconnaître que la santé mentale n’est pas un luxe.
Elle est une nécessité. Un appel à reconnaitre que ce qui se passe dans ce pays n’affecte pas seulement notre physique mais également notre psyché.
Lors des premières séances, plus de 80 % des enfants ont dessiné des hommes armés.
Des armes.
Des scènes de violence.
Des figures de guerre.
85% d’entre eux rêvent de devenir policiers.
Non pas seulement pour servir, mais pour protéger, pour réparer, et pour venger.
M pèdi dis moun nan fanmim yon sèl jou, pami yo manman m, papa m, grand frè m ak ti sè m.
C’est le discours d’un enfant de 10 ans
Alors une question s’impose à nous, collectivement :
Quel type d’humain sommes-nous en train de construire, lorsque dès le plus jeune âge, les enfants grandissent au coeur de la guerre ?
Parce que la violence ne se contente pas de blesser.
Elle s’imprime.
Elle façonne les imaginaires.
Elle redéfinit les rêves.
Et pourtant, dans ces mêmes ateliers, nous avons vu autre chose émerger.
Nous avons vu des enfants parler.
Des parents pleurés.
Des enseignants écoutés autrement.
Nous avons vu des liens se recréer.
Et cette même fillette de dix ans lors de sa dernière séance à dessiner un jardin rempli de fleurs quand on lui a demandé pourquoi un jardin elle a repondu : se konsa m wè tèt mwen kounyè a madam mèsi paske ou te vinn pale ak mwen.
Non, ces ateliers ne sont pas seulement des activités.
Ce sont des plaidoyers vivants.
Des plaidoyers pour la dignité.
Des plaidoyers pour une autre manière de répondre à la violence.
Et aujourd’hui, ici, je veux dire ceci avec l conviction la plus humble et certaine qui soit
Plus que jamais, en Haïti comme partout ailleurs, nous avons l’impératif de bâtir plus d’humains que d’édifices.
Parce que reconstruire un pays, ce n’est pas seulement reconstruire des murs.
C’est reconstruire d’abord et avant tout des êtres.
Des esprits.
Des liens.
Parce que les besoins sont là.
Parce que les communautés ont montré qu’elles sont prêtes.
Je remercie sincèrement :
Les participants, pour leur courage.
Les enseignants, pour leur engagement.
Les équipes sur le terrain, pour leur dévouement.
Et vous, chers partenaires et bailleurs, pour votre confiance.
Vous n’avez pas financé un projet. Ce serait trop peu dire
Vous nous aviez aider à restaurer du lien, de la dignité, de l’espoir.
Vous nous aviez aider à remettre debout des hommes et des femmes
Et vous chers frères, soeurs de ce pays qu’on pousse à quitter, à haïr. Battons-nous, battons-nous sur tous les fronts nous sommes les descendants des plus farouches rebelles de l’histoire de l’humanité. Battons-nous.
Nou pap bay vag paske nou se ròklò. REZISTANS ! REZISTANS !