24/07/2026
Quand on milite au sein d’une organisation de la société civile qui accompagne les survivantes de violences basées sur le genre, on ne gère pas seulement des dossiers. On accompagne des vies.
Nous assurons un accompagnement sanitaire, psychosocial, des référencements vers les services compétents et un suivi juridique. Nous sommes en contact direct avec les survivantes. Nous écoutons leurs récits, nous recevons leurs larmes, leurs silences, leurs traumatismes. À force de les accompagner, un lien humain se crée. Leur douleur devient aussi, en partie, la nôtre.
Heureusement, au sein de nos organisations, nous nous soutenons mutuellement. Nous partageons cette charge émotionnelle. Nous souffrons ensemble et, tant bien que mal, nous nous aidons à guérir ensemble.
Mais lorsqu’un cas devient public, lorsqu’il envahit les réseaux sociaux, tout change.
La douleur prend une autre dimension.
Vous vous connectez en espérant voir de la compassion, du soutien, de la solidarité envers la survivante. Vous espérez que la société se lèvera pour condamner les faits. Pourtant, vous découvrez une violence d’une autre nature : des commentaires qui banalisent les violences, culpabilisent les victimes, défendent les agresseurs, remettent en cause la parole des survivantes ou tournent leur souffrance en dérision.
Ce qui est le plus bouleversant, c’est de constater avec quelle facilité certaines personnes choisissent la méchanceté plutôt que l’humanité. Derrière un écran, elles insultent, humilient, se moquent, justifient l’injustifiable et oublient qu’au cœur de cette affaire se trouve une jeune fille dont la vie a déjà été brisée. Cette violence numérique n’est pas anodine : elle revictimise les survivantes, décourage celles qui hésitent encore à parler et normalise des crimes qui ne devraient jamais être banalisés.
À cet instant, votre douleur se démultiplie.
Vous êtes révoltée par les actes des agresseurs, mais aussi par celles et ceux qui, par leurs propos, deviennent les complices d’une culture de la violence. Faire l’apologie de ces crimes, chercher à les minimiser ou attaquer les victimes revient à alimenter l’impunité et à envoyer un message dangereux à tous les agresseurs : celui qu’ils trouveront toujours des personnes pour les défendre.
Et ce qui achève le plus, c’est de lancer un cri vers celles et ceux qui ont le devoir de protéger, d’agir et de rendre justice… et de ne recevoir, en retour, que le silence.
Ce silence est insupportable.
Parce que cette jeune fille que nous accompagnons aujourd’hui n’aurait jamais dû devenir une survivante. Elle aurait dû être protégée. Des mesures de prévention auraient dû exister. Ses agresseurs auraient dû savoir que la justice les attendait.
Les autorités lui doivent cette justice.
Chaque jour, en Guinée, des jeunes filles sont violées. Chaque jour, elles subissent des mariages forcés, des mutilations génitales féminines, des violences sexuelles, de la pédocriminalité ou des féminicides. Chaque jour, leurs corps sont traités comme des objets. La plupart de ces crimes se déroulent loin des caméras, dans le silence, et nous les accompagnons quotidiennement.
Mais je ne m’habituerai jamais à la médiatisation de ces affaires.
Parce qu’elle ajoute une troisième douleur : celle de voir une partie de la société s’acharner sur celles et ceux qui devraient être protégés.
Voir la cruauté de certains commentaires, l’indifférence, les moqueries, les insultes, les menaces et la violence des mots est une épreuve que je ne parviens toujours pas à surmonter. Les réseaux sociaux devraient être un espace de mobilisation et de solidarité. Trop souvent, ils deviennent un tribunal où les victimes sont jugées avant leurs agresseurs.
Que les autorités le comprennent : leur silence ne protège personne.
Au contraire, il protège les agresseurs.
Chaque fois que les autorités tardent à réagir, qu’aucun message fort n’est envoyé, qu’aucune justice rapide et exemplaire n’est rendue, elles laissent s’installer l’idée que ces crimes peuvent rester sans conséquences. Ce silence devient un terreau fertile pour l’impunité. Il encourage les auteurs de violences, décourage les victimes de dénoncer, affaiblit la confiance envers la justice et banalise l’inacceptable.
Le silence de l’État est entendu comme une permission par ceux qui violent, agressent, exploitent ou tuent. Plus le silence dure, plus l’impunité grandit. Et plus l’impunité grandit, plus les violences se répètent.
Personnellement, durant les périodes où ces affaires deviennent virales, je privilégie une gestion stratégique, loin du tumulte des réseaux sociaux, lorsque cela est possible. Non pas pour cacher les faits, mais pour préserver la santé mentale de celles qui accompagnent les survivantes, ainsi que celle des victimes elles-mêmes.
Car il est déjà suffisamment difficile de porter la douleur des survivantes. Il est insoutenable d’avoir, en plus, à affronter la violence d’une société qui refuse encore trop souvent de les croire, de les protéger et de leur rendre justice.
Le silence des autorités et la cruauté de certains individus ne sont pas de simples absences de compassion. Ce sont des facteurs qui renforcent l’impunité, fragilisent les survivantes et rendent notre combat encore plus difficile.😞