01/06/2026
Nous partageons aujourd’hui avec vous un nouveau texte issu de l’atelier d’écriture « Le corps et ses rituels ».
Après nous avoir emmené·es, dans son précédent texte, au cœur des souvenirs de l’Aïd en Algérie — entre rituel du henné, vêtements de fête, odeur du msemmen et du café — Kheira Tayeb Ahmed laisse aujourd’hui la place à Fatima Zahra Al-Khair, qui nous conduit à Casablanca, là où l’Aïd commence plusieurs jours à l’avance : avec le caftan, le henné, le bruit de la porte qui s’ouvre au moment où le père et le frère partent à la mosquée, et une mère qui sait réveiller la fête dès ses premiers effluves.
Dans son texte « L’Aïd tel que je l’ai laissé là-bas », Fatima ravive les détails de l’Aïd tel qu’elle l’a vécu dans la première maison : le thé à la menthe, le msemmen et le baghrir, la musique andalouse, la « Aïdia », les visites familiales et les tables qui emplissent la maison de joie.
Mais le texte ne s’arrête pas à la nostalgie. Il ouvre aussi une réflexion sur l’exil : que reste-t-il de l’Aïd lorsque l’on quitte son lieu d’origine ? Et comment tenter de le reconstruire dans un autre pays, à travers un caftan sorti du placard, une recette suivie au son de la voix de la mère au téléphone, et des rires que l’on pousse un peu plus fort pour ne pas entendre ce qui leur manque ?
Traduction : Shameram Sadaki
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L’Aïd tel que je l’ai laissé là-bas
Fatima Zahra Al-Khair
Tôt ce matin-là, je me suis réveillée avec la sonnerie agaçante de mon téléphone. Je l’ai éteint rapidement, puis je suis restée allongée quelques instants, le regard perdu, à fixer le plafond jaune de ma chambre. Le matin était d'un calme suspect. Mon corps, figé, semblait se souvenir des fêtes précédentes d’Aïd.
Pendant un court instant, j'ai attendu quelques instants, espérant entendre les pas de mon père se préparant pour aller à la mosquée, ou le remue-ménage de ma mère dans la cuisine dès l'aube, s'affairant à préparer le repas et laissant l'odeur du thé à la menthe s'infiltrer, pas à pas avec la lumière, dans les moindres recoins de la maison. Mais la réalité m’a rattrapée bien vite : une chambre silencieuse, et le roucoulement d'un pigeon sur le balcon.
C'est là seulement que je me suis rappelée que je n'étais pas à Casablanca, et qu'ici, l'Aïd arrivait différemment ; plus discret, comme un invité timide.
Là-bas, à Casablanca, l'Aïd commençait des jours à l'avance. Je disposais mes vêtements neufs près de mon lit, les inspectant plusieurs fois avant de dormir : le caftan que j'avais attendu des semaines chez le couturier, les nouvelles chaussures, les bijoux que je polissais avec soin, et le henné sur les mains et les pieds — ce rituel sans lequel l'Aïd ne saurait être complet. J'avais du mal à fermer l'œil tant l'excitation était grande, comme si la joie devançait le matin. Puis je me levais tôt malgré le manque de sommeil, habitée par la certitude que cette journée ne ressemblerait à aucune autre.
Mon père et mon frère quittaient la maison avant le lever du soleil pour se rendre à la mosquée. J'entendais la porte d'entrée s'ouvrir puis se refermer délicatement, je savais alors que l'Aïd venait de commencer, là, dans ces pas qui s'éloignaient à l'aube. Je me levais pour trouver ma mère, qui m'avait déjà devancée en cuisine. Vêtue de son caftan neuf, elle flottait entre les fourneaux et la table à manger avec la légèreté d'une femme qui sait comment réveiller l'Aïd dès ses premiers effluves.
Sur la grande table trônait le plateau de thé doré. En son centre, une théière étincelante libérait sa vapeur chaude, entourée de verres en cristal et d'assiettes de msemmen, de baghrir, de pâtisseries marocaines, de pain frais et des gâteaux. Ce n'était pas un simple petit-déjeuner ; c'était un tableau vivant de félicité : les nuances dorées des douceurs, l'éclat des tasses en verre, les parfums de miel, de beurre fondu et de thé à la menthe… Tout cela me redonnait vie et baignait la maison de joie.
Après une longue attente chez le couturier, le nouveau caftan devenait une part entière de l'Aïd. Je restais de longs moments devant le miroir à me coiffer, à parfaire ma mise telle une mariée le jour de son henné. Puis je déambulais dans la maison à pas feutrés, guettant le retour de mon père et de mon frère de la prière.
À peine la porte s'ouvrait-elle que la pièce s'emplissait de vœux et de sourires. Ils entraient, vêtus de leur djellaba blanche traditionnelle et de leurs « balghas » en cuir. Commençaient alors les poignées de main et les étreintes, tandis que résonnait en boucle la formule : « Mabrouk l'Aïd, qu'il t'apporte santé et sérénité. » Venait ensuite le moment que j'attendais plus que tout : la « Aïdia » ; mon père sortait les billets de sa poche et les distribuait avec un sourire dont il connaissait d'avance l'effet sur nous. Je saisissais ma part rapidement, la cachais dans ma poche et tentais de paraître sereine, tout en me murmurant : je ne suis plus une enfant, mais je la mérite. La « Aïdia » n’a pas d’âge.
Pendant le petit-déjeuner, la télévision restait allumée sur la chaîne nationale, et la musique andalouse flottait dans la maison comme si elle faisait partie de l'air de l'Aïd. Nous mangions lentement, riions beaucoup, partagions des histoires, puis le téléphone entamait son voyage de main en main. Mon père s'entretenait avec les parents éloignés, puis ma mère, puis mon frère, avant qu'il n'arrive jusqu'à moi pour que je souhaite un joyeux Aïd à ceux dont les voix habitaient des villes lointaines.
Quelques heures après le petit-déjeuner, et avant la tournée des visites, ma mère entamait la préparation d'un autre festin, tout aussi joyeux que la table du matin. Les effluves d'encens et de musc traversaient la maison, s'entremêlant aux épices de la cuisine comme si toute la demeure se préparait à nouveau. Parfois, la table était présidée par un tajine de viande aux pruneaux accompagné de brochettes de kébab, et d'autres fois par la Mrouzia, le couscous ou la côte d’agneau rôtie aux amandes — ces plats qui ne s'invitent qu'aux fêtes et grandes occasions, lorsque la maison déploie toute sa générosité. Nous nous installions tous autour de la table, mangions sans compter, échangions discussions et plaisanteries, comme si l'Aïd renaissait du parfum du déjeuner.
Après le repas, l'Aïd changeait de vêtements avec nous. Nous regagnions nos chambres pour troquer nos habits du matin contre les djellabas réservées aux visites. Ma mère ajustait sa tenue devant le miroir, mon père se parfumait de sa fragrance favorite, puis nous partions vers les maisons de la famille. La première étape était souvent la maison de mes grands-parents, où toute la famille se rassemblait : les voix s'entremêlaient, les enfants couraient d'une pièce à l'autre, et les éclats de rire s'échappaient de chaque coin.
De maison en maison, l'Aïd voyageait avec nous. Dans chaque foyer, le même thé, les mêmes gâteaux, le même accueil. Nous restions un moment, puis nous nous levions pour une autre visite, comme si la journée ne pouvait s'accomplir qu'en migrant de table en table, et d'étreinte en étreinte.
À l'approche du soir, ma famille rentrait à la maison tandis que je sortais retrouver mes amis. Je passais de maison en maison pour leur souhaiter un joyeux Aïd, puis nous nous retrouvions dans un café face à la mer. Nous restions assis de longues heures à échanger des nouvelles et des rires, à prendre des photos dans nos habits traditionnels, comme pour étirer un peu la journée avant qu'elle ne s'achève.
Quand je rentrais t**d le soir, j'étais épuisée par tant de visites et de gaieté, mais je portais en moi cette belle fatigue qui n'appartient qu'aux jours heureux. Assise sur mon lit, je vidais les « Aïdias » récoltées auprès de mes proches, je les recomptais plusieurs fois avant de m'endormir, comme si je comptais la joie, morceau par morceau.
Aujourd'hui, je vis l'Aïd en terre d'exil. Parfois, il tombe au milieu de la semaine, et je me réveille au son du réveil pour aller au travail et non pas pour aller à la prière. Parfois, je pose un jour de congé pour protéger cette journée de la banalité du quotidien, et parfois, elle s'écoule entre les heures de travail ou d'études, comme un jour qui ignore qu'il est une fête. Malgré tout, je tente à chaque fois de le rebâtir tel que je l'ai connu.
Je sors le caftan du placard, je diffuse la musique andalouse dès le matin, et j'appelle ma mère. Elle me demande si j'ai acheté des pruneaux et des abricots secs, et me rappelle les proportions du tajine. Je pose le téléphone près des fourneaux et je suis sa voix, étape par étape. Entre nous, il y a des pays, une mer et des frontières, mais la recette, le temps d'un instant, devient un chemin vers la maison.
Et quand le silence de l'Aïd me pèse trop, je voyage vers une autre ville pour le passer avec quelques membres de ma famille installés ici eux aussi. Nous nous installons autour de la table du petit-déjeuner et tentons de recréer la même atmosphère : le thé marocain, les gâteaux traditionnels, les photos de groupe, et ces rires que l'on pousse un peu plus fort pour faire taire la nostalgie.
Nous essayons de retrouver le rituel tel que nous l'avons connu, instant après instant, mais nous découvrons à chaque fois que certaines choses ne se laissent pas entièrement transporter. Il est des fragments qui restent suspendus au premier lieu : le tumulte de la famille, l'odeur de la maison, les pas de mon père vers la mosquée, et le doux chaos de ma mère en cuisine. On peut emporter le caftan, la recette, et la voix de la musique andalouse dans un téléphone... mais on ne peut pas emporter la maison de ses grands-parents dans une valise.