23/06/2026
RAPPORTS MORAL, ACTIVITÉS, FINANCIER 2025
L’année 2025 occupe une place particulière dans l’histoire de l’ATPAC Maison Solidaire. Ce rapport moral n’est pas seulement le bilan d’un exercice associatif supplémentaire. Il s’inscrit dans un moment de clôture. L’assemblée générale réunie aujourd’hui est aussi une assemblée générale extraordinaire, appelée à se prononcer sur la dissolution de l’association.
Il serait faux, et même injuste, de présenter cette dernière année comme une simple fin administrative. Elle a été une année de fatigue, de tensions, de conflits, mais aussi de maintien, d’accompagnement, de résultats concrets et de fidélité à ce que l’association a toujours tenté d’être : un lieu de réponse immédiate à des situations humaines que beaucoup d’institutions ne savent plus, ne peuvent plus ou ne veulent plus prendre en charge dans leur complexité.
L’ATPAC Maison Solidaire n’a jamais été une grande structure. Elle n’a jamais eu les moyens, l’organisation ni la stabilité d’un opérateur institutionnel classique. Elle a pourtant assumé, pendant plusieurs années, des situations extrêmement lourdes : jeunes majeurs sans solution, personnes en précarité administrative, personnes en précarité alimentaire, personnes sans hébergement stable, personnes en attente de reconnaissance, de papiers, de soins, de revenus ou simplement d’un lieu où se poser.
En 2025, cette réalité s’est encore vérifiée.
L’association a poursuivi l’accompagnement de personnes exposées à des formes multiples de précarité. La précarité administrative est restée centrale : demandes de titres de séjour, renouvellements, démarches préfectorales, constitution de dossiers, suivi des anciens jeunes accompagnés, réponses aux urgences, courriers, rendez-vous, explications, preuves à réunir, contradictions à lever. Sur l’année, environ une douzaine de jeunes ou anciens jeunes accompagnés ont obtenu un titre de séjour. C’est un résultat important. Il ne doit pas être minimisé. Derrière chaque titre, il y a des mois, parfois des années, de démarches, d’inquiétude, de relances, de documents à refaire, de situations à stabiliser.
Les relations avec la préfecture sont restées globalement correctes. Le canal de dialogue ouvert depuis février 2024, à l’époque du camp de tentes, a permis de continuer à faire remonter certaines situations. Cela ne veut pas dire que tout a été simple, ni que les réponses ont toujours été favorables, rapides ou suffisantes. Mais il faut reconnaître que ce lien institutionnel a existé et qu’il a parfois permis d’éviter que des situations humaines ne disparaissent totalement dans les angles morts administratifs.
Dans le même temps, les OQTF, les refus, les incertitudes de droit au séjour et la peur permanente de l’éloignement ont continué à peser très lourdement sur les personnes accompagnées. Pour une association comme la nôtre, ces situations sont particulièrement difficiles à porter. Nous ne sommes ni avocats, ni préfecture, ni tribunal administratif. Nous ne décidons pas du droit. Mais nous vivons les conséquences humaines des décisions administratives. Nous sommes souvent là lorsque la personne ne comprend pas, lorsqu’elle panique, lorsqu’elle n’a pas les moyens de répondre, lorsqu’elle a peur de perdre le peu de stabilité qu’elle a réussi à construire.
Cette place intermédiaire est éprouvante. Elle nous met au contact direct de la souffrance, sans toujours nous donner les moyens réels d’y répondre.
L’année 2025 a également été marquée par la mise en place d’une colocation à la Maison Solidaire. Cette expérience doit être regardée avec lucidité. Elle a été positive, parce qu’elle a permis de maintenir un cadre d’hébergement plus stable, plus humain et plus digne que des solutions d’urgence improvisées. Elle a aussi montré qu’il était possible de faire vivre un lieu collectif autour d’un minimum de règles, d’entraide et de présence.
Mais cette colocation n’a pas tout résolu. Elle a aussi révélé les limites de notre action. Trouver une solution d’hébergement, même correcte, ne suffit pas toujours à sortir une personne de la précarité. Parfois, nous construisons des réponses qui évitent le pire sans permettre vraiment le mieux. Les personnes ne sont plus dehors, mais elles ne sont pas encore pleinement installées. Elles ne sont plus abandonnées, mais elles ne sont pas encore autonomes. Elles survivent dans un entre-deux. Et cet entre-deux est douloureux pour elles comme pour ceux qui les accompagnent.
C’est sans doute l’un des constats les plus difficiles de cette dernière année : il arrive que notre action protège sans libérer complètement. Elle empêche l’effondrement, mais elle ne garantit pas la reconstruction. Elle maintient un lien, mais elle ne remplace ni un logement durable, ni un statut administratif stable, ni une insertion professionnelle sécurisée, ni une reconnaissance sociale pleine et entière.
Cette lucidité ne doit pas nous conduire à mépriser ce qui a été fait. Au contraire. Dans un monde où beaucoup de personnes sont simplement laissées seules face à des procédures, à des loyers impossibles, à des ruptures familiales, à des décisions administratives ou à la faim, maintenir un lien reste un acte important. Mais il faut accepter de dire que cela coûte, moralement, humainement, psychologiquement.
L’année 2025 a aussi été une année de tensions institutionnelles et partenariales. L’association a rencontré d’importantes difficultés avec sa banque. Elle a également rencontré des difficultés avec le fonds de dotation et son assurance. Ces sujets devront être traités dans les cadres appropriés, avec les pièces nécessaires et les précautions juridiques indispensables. Dans ce rapport moral, il ne s’agit pas d’ouvrir un contentieux, ni de désigner des coupables de manière imprudente.
Il s’agit simplement de dire que ces difficultés ont pesé sur l’association, sur son fonctionnement, sur sa confiance dans certains partenaires et sur sa capacité à se projeter.
L’association a aussi été confrontée à une situation particulièrement sensible concernant des courriers ou démarches portant son nom, dans des conditions qui ont suscité un désaccord. Là encore, il faut rester prudent dans la formulation. Mais il est nécessaire de rappeler un principe : une association ne peut pas être seulement un nom que l’on appose sur des démarches. Elle est une responsabilité collective, un cadre juridique, une parole, une histoire, une confiance. Quand cette parole est engagée, elle doit l’être clairement, loyalement, et avec l’accord des personnes habilitées à le faire.
Ces difficultés ont alimenté un sentiment d’épuisement. Elles ont parfois donné le sentiment que l’association devait sans cesse justifier ce qu’elle faisait, produire des notes, des rapports, des courriers, des explications, sans être toujours lue ou entendue. Nous avons souvent préparé nos actions, organisé nos démarches, expliqué nos choix. Pourtant, cela n’a pas toujours suffi. Il nous était parfois demandé toujours plus, alors même que les moyens humains, financiers et psychologiques de l’association s’épuisaient.
Il faut le dire simplement : cette année a posé la question du sens.
Pourquoi continuer lorsque les réponses restent partielles ? Pourquoi accompagner quand l’accompagnement ne suffit pas toujours à transformer durablement les situations ? Pourquoi écrire, expliquer, produire, lorsque les documents ne sont pas lus ou que les critiques arrivent sans prise en compte du travail réalisé ? Pourquoi porter autant de responsabilités quand l’association n’a plus la force de les assumer ?
Ces questions sont légitimes. Elles ne sont pas un aveu d’échec. Elles sont le signe que l’association est allée au bout de ce qu’elle pouvait porter.
Mais ce rapport moral ne doit pas seulement être un rapport de fatigue. Il doit aussi être un rapport de vérité.
La Maison Solidaire a été traversée par les tensions de son époque. En France, la question des étrangers est devenue l’un des terrains les plus visibles de la polarisation politique. Les personnes étrangères sont souvent regardées d’abord à travers leur statut, leur régularité, leur danger supposé, leur utilité économique ou leur conformité administrative, avant d’être regardées comme des personnes. Cette logique n’est pas propre à la France. Dans d’autres pays, d’autres minorités sont à leur tour désignées comme des corps indésirables, des vies discutables, des présences à contrôler ou à punir. Les homosexuels au Sénégal, les personnes LGBTQI+ dans de nombreux contextes africains, les exilés en Europe, les pauvres dans les grandes villes, les sans-papiers dans les administrations : partout, sous des formes différentes, se rejoue la même question morale fondamentale.
Qui a le droit d’être protégé ? Qui a le droit d’être écouté ? Qui a le droit d’exister sans devoir constamment se justifier ?
Ce parallèle doit être manié avec prudence. Les situations ne sont pas identiques. Les histoires, les lois, les risques et les violences ne se confondent pas. Mais il existe une inquiétude commune : celle d’un monde où le rejet devient une réponse politique plus facile que la compréhension, où l’identité devient un motif de tri, où la peur empêche de voir les personnes dans leur réalité.
Pourtant, notre expérience locale montre aussi autre chose. Dans l’urgence, nous avons parfois réussi à travailler avec des personnes d’horizons très différents. Des bénévoles, des élus, des agents publics, des voisins, des donateurs, des familles, des associations, des personnes engagées politiquement de manière très différente ont pu, à certains moments, se retrouver autour d’une situation humaine concrète. Quand une personne dort dehors, quand un jeune risque de perdre son avenir, quand une famille n’a pas de quoi manger, quand un dossier doit être déposé, les grands clivages peuvent parfois reculer. Ce n’est pas toujours le cas. Mais quand cela arrive, cela devrait nous interroger.
Peut-être que l’un des enseignements de la Maison Solidaire est là : nous avons besoin de lieux où l’on accepte encore de se parler à partir du réel. Pas seulement à partir des idées, des appartenances, des doctrines ou des blessures d’ego. À plusieurs reprises, nous aurions sans doute tous dû nous demander : pourquoi n’ai-je pas écouté ? Pourquoi n’ai-je pas su entendre ? Pourquoi n’ai-je pas su répondre ? Pourquoi ai-je préféré juger avant de comprendre ?
Cette question vaut pour l’association elle-même, pour ses partenaires, pour ses contradicteurs et pour son environnement. Elle ne doit pas devenir une accusation générale. Elle doit rester une invitation à l’humilité. Personne ne sort totalement indemne de ce type d’expérience. Les personnes accompagnées portent leurs blessures. Les bénévoles portent leur fatigue. Les responsables portent les décisions difficiles. Les partenaires portent parfois leurs silences. Les institutions portent leurs délais, leurs contraintes, mais aussi leurs angles morts.
En 2025, l’ATPAC Maison Solidaire a donc continué à agir, mais elle a aussi compris qu’elle ne pouvait plus continuer dans les mêmes conditions. La dissolution proposée aujourd’hui ne signifie pas que tout a été inutile. Elle signifie que cette forme associative, avec son histoire, ses limites, ses tensions et ses responsabilités, arrive à son terme.
Il restera des réussites : des titres de séjour obtenus, des nuits à l’abri, des repas distribués, des démarches débloquées, des jeunes accompagnés, des liens créés, des personnes qui ont pu avancer. Il restera aussi des échecs, des incompréhensions, des relations abîmées, des situations non résolues, des colères et des regrets. Un rapport moral honnête doit tenir les deux ensembles.
Nous ne devons pas raconter une belle histoire pour nous rassurer. Nous devons raconter une histoire vraie.
L’ATPAC Maison Solidaire a été une expérience imparfaite, mais profondément humaine. Elle a parfois bricolé, parfois tenu, parfois échoué, parfois réussi. Elle a souvent fait avec peu. Elle a porté des situations que d’autres ne voulaient pas toujours voir.
Elle a tenté de répondre à l’urgence sans renoncer à penser le sens de son action. Elle a parfois été dépassée par ce qu’elle avait elle-même accepté de porter.
Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement de fermer une association. Il s’agit de reconnaître ce qui a été fait, de transmettre ce qui peut l’être, de solder ce qui doit l’être, et de laisser à chacun la responsabilité de ce qu’il fera de cette expérience.
La Maison Solidaire se termine comme elle a vécu : dans une tension entre le concret et le politique, entre l’aide immédiate et la réflexion de fond, entre la fatigue et la fidélité, entre la colère et l’espérance.
Si une chose devait être retenue, ce serait peut-être celle-ci : même lorsque nous ne comprenons pas tout, même lorsque nous ne réussissons pas tout, même lorsque les désaccords sont forts, il reste nécessaire de ne pas se détourner trop vite des personnes et des situations qui dérangent. L’humanité d’une société se mesure aussi à sa capacité à rester présente auprès de ceux qu’elle ne sait plus où mettre.
C’est ce que l’ATPAC Maison Solidaire a tenté de faire. Pas parfaitement. Pas toujours paisiblement. Mais réellement.