13/10/2026
Hier soir, au Cinéma Quai des lumières, en partenariat avec la librairie Les Choses de la Vie, le Rainbow Film
Festival et l'association **RS, l'avant-première du premier long métrage de Pierre Le Gall a été un moment extraordinaire.
Avec Du fioul dans les artères, Pierre Le Gall réussit un véritable tour de force : intriquer le monde du travail et une histoire d'amour homosexuelle entre deux hommes, Étienne et Bartosz, tous deux routiers. Et c'est précisément dans cet équilibre que réside l'originalité de son cinéma : ce n'est ni simplement du cinéma social, ni simplement du cinéma romantique. C'est tout à la fois, sans que jamais l'une de ces dimensions ne prenne le pas sur l'autre.
Il y a, bien sûr, cette entrée par le monde du travail. Et elle est d'autant plus précieuse que le cinéma français filmé finalement peu celles et ceux qui travaillent, leurs métiers, leurs conditions d'existence et, plus rarement encore, leur intimité. Comme si le monde ouvrier, les classes populaires et leurs histoires d'amour demeuraient largement à la périphérie de nos représentations cinématographiques.
Le film donne à voir les ouvrières et les ouvriers, les femmes et les hommes qui sillonnent les routes, les infrastructures industrielles et routières, ces architectures gigantesques qui dessinent les paysages de la société capitaliste. La route y devient bien davantage qu'un lieu de passage : elle est une artère, l'une de celles par lesquelles circule et se reproduit tout un système économique.
Mais Pierre Le Gall ne filme jamais ce monde avec misérabilisme. Les contraintes du travail, ses nécessités et ses déterminismes sont partout présents, sans jamais écraser celles et ceux qui les vivent. Au contraire, il en révèle une beauté singulière : celle des femmes et des hommes qui travaillent, de leurs gestes, de leurs habitudes, de leurs solidarités. Mais aussi celle de corps qui se transforment, se fatiguent et portent les traces de cadences éprouvantes qui s'éternisent. Des corps façonnés par le travail, par la répétition des gestes, par l'usure des années, dans lesquels s'inscrivent les contraintes d'une organisation économique qui ne leur laisse que peu de répit. Cette beauté n'efface jamais la dureté des existences : elle en est aussi l'expression.
Ce monde du travail n'est jamais un simple décor ni un arrière-plan : il est central dans la vie des personnages, dans leurs relations, leurs choix, leurs désirs et leur manière d'aimer.
Dans les scènes de repas et de fêtes, dans ces moments ordinaires de la vie des routières et des routiers, se déploient une immense dignité et une solidarité prolétaire. Il y a aussi la transmission entre les générations, la filiation, cette conscience du métier qui inscrit le travail dans une histoire collective et une véritable culture professionnelle. Le travail structure les existences, les journées, les sociabilités et les imaginaires de celles et ceux que le film met en scène.
C'est aussi un film résolument européen. Une Europe des routes, des circulations, des métiers et des rencontres, bien éloignée des frontières politiques et des replis identitaires. Une Europe populaire, faite de femmes et d'hommes qui travaillent, se croisent, partagent, s'entraident et construisent, au-delà de leurs langues et de leurs origines, des solidarités bien réelles. Pierre Le Gall évoque ainsi une humanité infiniment plus généreuse, plus fraternelle et plus solidaire que celle que l'on nous sert quotidiennement sur les plateaux de télévision. Une humanité qui existe, qui travaille, qui aime et qui résiste, loin des caricatures et des discours de haine qui saturent l'espace médiatique.
Et puis il y a l'amour.
C'est sans doute là que réside la plus grande beauté du film : parvenir à raconter l'intimité de deux hommes au milieu d'environnements qui les dépassent par leur immensité, sans jamais dissocier cette intimité du monde professionnel et social qui constitue leur quotidien. L'histoire d'amour ne vient pas interrompre le récit du travail, pas davantage que le travail ne constitue un obstacle narratif à cette histoire. Les deux dimensions s'entrelacent, se nourrissent et se révèlent mutuellement.
Une scène, en particulier, résume toute l'intelligence du regard de Pierre Le Gall.
Sur un pont gigantesque enjambant un bras de mer, Étienne et Bartosz se croisent, chacun au volant de son camion, roulant en sens inverse. Un coup de klaxon pour se souhaiter la nouvelle année.
C'est tout.
Et c'est immense.
Là où l'ampleur du paysage et la largeur du cadre auraient pu engloutir toute intimité, la musique, la simplicité du geste et la force de ce lien amoureux produisent exactement l'inverse. L'immensité du monde vient révéler la profondeur de l'intime, tandis que les camions, les routes et le travail demeurent les conditions concrètes de cette rencontre et de cette histoire.
C'est là toute la singularité de ce cinéma : ne jamais opposer le social à l'intime, le collectif au singulier, le travail à l'amour. Pierre Le Gall ne juxtapose pas un film social et un film romantique. Il invente une manière de les faire exister ensemble, dans un même mouvement, avec une intelligence et une délicatesse remarquables. Le travail n'y est ni un décor ni une toile de fond : il est une expérience centrale, qui organise les vies, les liens et les possibilités d'émancipation des personnages. Et l'amour n'est jamais une échappatoire à cette réalité : il en fait pleinement partie.
Il faut soutenir ce premier long métrage, accompagner sa diffusion et lui permettre de rencontrer le public le plus large possible.
Parce que ce cinéma-là est précieux. Parce qu'il raconte des vies trop rarement filmées avec autant de justesse. Parce qu'il donne à voir la beauté là où d'autres ne verraient que des contraintes.
Allez voir Du fioul dans les artères. Et faites-le savoir !
**RS