25/11/2025
Aujourd'hui 25 novembre, journée internationale de lutte contre les violences à l'égard des femmes, voici "Mortelle Rencontre" un texte que nous offre Odile Anizet le "prix coup de cœur" de notre concours de nouvelles 2024/2025. Bonne lecture à toutes et tous !
Mortelle rencontre
A Patria, Minerva et Marie-Teresa Mirabal
—J’ai hâte de les revoir.
—Moi aussi.
—Eh Rufino, on ne peut pas aller plus vite !
—Mes chères dames, demandez à Trujillo de réparer les routes ! Et je ne vous apprends pas qu’une jeep, c’est moins confortable qu’une limousine !
Rufino esquisse un sourire. Il les connait tellement bien ces dames ! Des combattantes, des courageuses. Il en faudrait bien plus dans ce pays.
—Dis Minerva, tu crois qu’on va nous permettre de les embrasser aujourd’hui. Ce sont nos maris, quand même !
—Tu peux toujours rêver. Depuis le temps que ce bouc1 nous empêche de vivre ! Tout ça parce que je n’ai pas voulu coucher avec lui !
—Oh, vous vous souvenez de cette soirée ?
—Comment ne pas s’en souvenir ! Un faste démesuré : du champagne français à flots ; la bonne société parée de diamants et d’or, usant du bout des lèvres de notre belle langue mais ici limitée à des rumeurs ou des parlottes insipides. Cette société dont pourtant nous aurions pu être.
—Tu le regrettes, Patria ?
—Non, bien sûr ! Qu’avons-nous à voir avec tous ces caciques gonflés d’orgueil, ces perruches affublées de satin et de perles, ces monstres qui sourient quand leurs exécutants se chargent des basses besognes ! Non, ce que je regrette, c’est le peuple qui souffre, les enfants qui meurent, les femmes violées, ces années perdues pour notre liberté et pour notre pays.
—Moi, ce dont je me souviens surtout, ce sont ses grosses pattes sur mes fesses ! Quelle horreur ! J’ai eu l’impression d’être une proie dont on s’empare. Juste une proie. J’ai failli le gifler d’ailleurs.
—Imagine ce qu’il serait advenu si tu l’avais fait ! La prison, la mort à coup sûr. On ne contredit pas le maître de Saint-Domingue, on s’y soumet.
—Je n’ai rien d’une femme soumise.
—Peut-être mais certaines le sont pour sauver leur peau et leur famille aussi. Regarde ce qu’il a fait à la nôtre.
—La prison puis la mort pour notre père. Et un éternel chagrin pour notre maman.
—Et mon interdiction d’exercer en tant qu’avocate ; tu crois que je peux l’oublier ?
—Je sais, Minerva, je sais bien. Nous subissons tous cette tyrannie.
—Nous ne devons jamais plus la subir.
Minerva s’est enflammée. La colère la submerge de voir leur vie tronquée par la volonté d’un seul homme.
Les trois sœurs se taisent. Elles regardent au loin, là où les champs de canne frémissent dans une houle dansante. Plus bas, la mer roule ses flots inlassablement, comme rythmant la vie des hommes : la paix ou la guerre, la vie ou la mort, l’amour ou la haine.
—Quel drôle de période quand même, reprend Maria-Teresa ! Un bouc au pouvoir !
—Un porc, tu veux dire. Vous savez toutes les deux ce qu’il fait aux jeunes filles qui lui plaisent.
—Hélas oui. Un bouc, un porc et un barbare en plus. Et qui se croit irrésistible. Je ne sais pas comment sa femme le supporte.
—Faut-il la plaindre, elle qui se pavane dans la capitale, étalant ses bijoux et ses tenues
parisiennes ?
—C’est peut-être la compensation qu’elle a de vivre avec lui ? De le subir peut-être ?
—Tu es bien généreuse, ma chère Patria ! Moi, je pense qu’elle n’a que ce qu’elle mérite.
—Oh Minerva, une femme mérite-t-elle d’être humiliée, frappée, jaugée comme une marchandise ?
—Et trompée bien sûr !
—Toi Maria-Teresa, tu sais ce que c’est. Mais ton époux est si beau !
—Arrête ! C’est surtout un grand révolutionnaire ! Alors qu’importe s’il voit d’autres femmes, réplique-t-elle, en accompagnant ses paroles d’un geste de défi. Nous nous aimons et sommes liés par bien d’autres choses que des parties de jambes en l’air !
- Oui, tu as sûrement raison. Moi, Manolo me manque !
——Nos maris nous manquent à toutes ! Imagine la vie qui serait la nôtre si nous avions fait d’autres choix : une vie paisible, où les rires de nos enfants auraient égayé nos matins. Des repas de famille qui sentent l’amour et la vie. Le bonheur.
—Tu rêves Maria, tu sais bien que c’était impossible, non ?
—Pourquoi ? S’il ne t’avait pas courtisée puis harcelée, aurions-nous pris ce chemin ? Aurions-nous fondé notre mouvement 2? Nous étions bien confortablement installées dans nos jolies maisons, nous faisions des études, nous ne manquions de rien.
—Je suis pourtant certaine qu’à un moment donné, nous aurions rejoint la résistance. Et puis, je l’aurai de toute façon harcelé comme je l’ai fait ce jour-là, afin qu’il libère mon ami Pericles 3! Nous étions tous conscients de ce qu’il se passait : nous avions des yeux et des oreilles.
—Mais nous serions-nous autant engagées ? Nous avions les enfants, nos biens, nous avions des droits.
—Nous sommes aussi faites d’un bois dur qui ne pourrit pas.
Elles se regardent. Patria rassemble leurs mains, les caressent. Elles font bloc, elles l’ont toujours fait.
—Elle me manque notre Dede.
—Elle est avec nous. Elle pourra témoigner s’il nous arrive quelque chose. 4
—Heureusement qu’elle et maman sont là pour les enfants. Nous savons toutes les trois que nous sommes en sursis. Un accident de voiture est si vite arrivé.
—Et si c’était notre lot !
—Toujours pessimiste, Minerva !
—En tout cas, nous nous serons bien battues.
—Pas assez; il reste tant à faire pour qu’il s’en aille ! Pour que notre capitale perde son nom pompeux de Trujillo Ciudad, que notre mont Duarte retrouve le sien.5
—Oui, bien sûr. Mais regarde, Minerva. Nous avons combattu ses sbires, trouvé de l’argent et des armes, organisé d’innombrables réunions clandestines et orchestré combien d‘attentats ! Nous y sommes presque.
—Alors, nous devons continuer. Il ne faut pas que ceux du 14 juin soient morts pour rien.6
—Et la prison et les ignominies que nous y avons subi !
—Oui Maria et nous savions tout cela au moment où nous avons choisi cette voie.
—Au péril de nos vies. Pourtant, il est toujours là !
—Petit à petit, il va perdre de son pouvoir. La communauté internationale commence à réagir.
—Tu parles ! Il a le soutien des Etats Unis !
—Espérons malgré tout. Il faudrait peut-être un coup d’éclat, un événement extraordinaire
pour qu’il cède enfin.7
—Ou qu’il meure.
La route s’élève dans les montagnes. Elle serpente et chemine tranquillement. La nature ignore ce que vivent les hommes. Parfois pourtant, elle recueille en son sein un corps méconnaissable. C’est ainsi qu’ils se débarrassent des opposants. Arrestations arbitraires, emprisonnement, tortures des plus savantes, b***e dans la tête et adieu !
—Ils vont être heureux de nous revoir. Moi, j’ai apporté de la confiture d’oranges et un
peu de pâté.
—Moi, j’ai pris un livre de Pablo Neruda. Pour leur donner le courage de lutter encore.
—Mesdames, il y a une voiture là-haut.
—N’avance pas, Rufino 8. C’est un piège !
—Tu vois le mal partout, ma chère Minerva. Ce sont les nôtres, je les reconnais. Vas-y
Rufino. Il n’y a rien à craindre.
La jeep atteint le sommet. En travers de la route, deux et non pas une voiture, reconnaissables. Des mitraillettes sortent soudain des fenêtres. Rufino tente de reculer mais bientôt une autre voiture s’approche par l’arrière. Deux hommes armés en descendent. Ils intiment l’ordre aux trois jeunes femmes de sortir et les poussent dans une berline. Rufino est conduit dans une jeep.
On ne les reverra qu’au cœur d’un tas de ferraille, au bas d’un ravin, déchiquetées, leurs corps mêlés dans une ultime étreinte.
Odile ANIZET-DERUSSY
Novembre 2025
A partir de documents sonores ou écrits, ce texte rapporte les dernières heures des sœurs Mirabal, trois résistantes à la dictature de Rafael Trujillo à Saint-Domingue, sauvagement assassinées le 25 novembre 1960. Ce jour est devenu la journée internationale de lutte contre les violences faites aux
femmes. Ce texte n’a pas l’ambition d’être un document historique. Tout en relatant des événements bien réels, il reste un récit romancé.
Notes
1 Surnom donné à Trujillo
2 Trujillistas
3 Opposant politique; fondateur du parti socialiste populaire
4 Voir “Alive in their garden: the true story of the Mirabal Sisters and their fight for freedom” de Belgica Mirabal dite
Dede.
5 Rebaptisé « Pico Trujillo »
6 Le 14 juin 1959, une opération préparée à Cuba s’est soldée par un cuisant échec : arrestations, disparitions…
7 Le coup d’éclat sera leur exécution. Trujillo sera assassiné quelques mois après.
8 Rufino de la Cruz, leur chauffeur