26/09/2026
Hier soir, mon petit père et moi sortons d'un magasin. Il faut vite le pousser pour ne pas rater le bus qui passe dans trois minutes bien comptées. Petit père, depuis la poussette, me regarde avec le visage plissé. Il n'a pas aimé ce magasin. Dans ma course, je lui explique la nécessité de cette sortie. La dame qui produit son lait a besoin de se nourrir pour refaire ses forces.
Nous voilà enfin dans le bus. Une chaleur étouffante du milieu d'été nous envahit. Petit père pousse un cri de secours qui alerte tout le bus. Le chauffeur me regarde, tout agacé, et sourit :
— C'est sa première fois dans les transports ?
— Dans les transports en commun, oui.
— Bienvenue, jeune homme, dans la vraie vie.
Nous avançons vers le fond du bus. Une dame nous cède sa place près des poussettes. Elle regarde petit père, il la fixe comme un proche et se calme immédiatement. Cette dame a de longs cheveux dont les racines poudrées de blanc donnent quelques indices sur son âge. Elle est belle comme une Mami water des eaux du Cameroun. Elle ressemble beaucoup à Marie-Claire, l'amie qui a sans relâche joué avec petit père à son troisième jour de vie et qu'il a dévorée des yeux.
La dame regarde petit père une fois de plus, puis se tourne vers moi :
— Profitez, ça grandit vite !
— Merci !
— Je n'ose même pas vous demander pourquoi le père n'est pas allé faire des courses à votre place. Il y a trente-cinq ans, c'est comme cela que je poussais ma fille N. pour tout faire. Aujourd'hui, elle est cadre en Belgique… J'étais déjà seule à m'en occuper après quelques semaines seulement, mais j'ai tenu. Nous, les femmes, n'abandonnons pas parce que nous n'avons pas le choix. Les hommes sont plus fragiles que nous. Même quand ils restent, ils sont stressés. Ils ne savent simplement pas faire et n'ont pas le courage d'apprendre comme nous.
J'essaie de placer un mot, sans succès.
— Mes frères n'ont jamais compris pourquoi mon père était si bousculé par la vie de famille. Le pauvre, pour lui, faire manger la famille était déjà une peine importante. Il ne fallait surtout pas lui demander de s'occuper d'un enfant…
Bientôt, nous arrivons à l'arrêt. La dame ramasse ses trois sacs pleins, me fixe droit dans les yeux et prononce ces mots avant de descendre :
— Je vous souhaite une vie remplie de bonheur, vous le méritez !
Et moi, j'ai lancé un simple merci dans son dos. Au fond, je me demande ce que je lui aurais dit si elle m'en avait laissé le temps.