10/05/2026
Jehanne D’arc, histoire d’une lorraine sur ses terres.
Durant la guerre de Cent Ans, la Lorraine n’est pas neutre, malgré le fait qu’elle soit intégrée au Saint-Empire romain germanique. L’alliance anglo-bourguignonne représente une menace, et les liens familiaux avec la couronne de France font que la maison de Lorraine ne reste pas spectatrice. Plusieurs ducs s’engagent d’ailleurs auprès des rois de France : le duc Raoul trouve ainsi la mort à la bataille de Crécy ne 1346 et la Lorraine perd ainsi « un des plus vaillants et des plus sages princes de son temps », selon Dom Calmet. Le duc Jean Ier aide également le roi, combat à la bataille de Poitiers le 19 septembre 1356, aide le dauphin Charles à mater la révolte des Parisiens et assiste à son sacre le 19 mai 1364 à Reims. Le duché de Bar n’est pas en reste, notamment lors de la bataille d’Azincourt, où les troupes barroises seront décimées et où le duc Édouard III, en charge des gendarmes du roi, y perd la vie. Son petit-fils ainsi que son frère Jean de Bar, au service du roi, guerroyent ensuite contre les États bourguignons.
Sainte Jehanne d’Arc, dite « la Pucelle », naît vers 1412 à Domremy, dans le Barrois, au sein d’une famille paysanne relativement aisée grâce à la réputation et à l’autorité locale de son père Jacques d’Arc. Elle est baptisée en l’église Saint-Remy de Domremy et fait sa communion à Neufchâteau relevant du diocèse de Toul. Jehanne parle le lorrain, très tôt, elle est marquée par une profonde religiosité et par des visions mystiques : selon certaines traditions, elle affirme avoir vu saint Charlemagne et saint Louis IX agenouillés dans le ciel devant le trône de Dieu, priant pour la France. Son enfance se déroule dans un contexte de guerre et de violences liées à la guerre de Cent Ans. En 1428, les troupes du maréchal bourguignon Antoine de Vergy ravagent la région de Vaucouleurs, obligeant les habitants de Domrémy, dont la famille d’Arc, à fuir vers Neufchâteau « avec troupeaux, armes et bagages », où ils sont hébergés dans une auberge tenue par La Rousse. À cette époque, Jeanne est également impliquée dans une affaire de fiançailles : un jeune homme, la poursuit devant le tribunal ecclésiastique de Toul pour rupture abusive, mais elle est déclarée libre de tout engagement. Ce jugement marque un tournant. Elle se rend alors à Vaucouleurs, où Robert de Baudricourt, gouverneur de la garnison royale depuis 1415 pour le Roi de France administre la localité occupée. Elle lui demande de la conduire auprès du dauphin, mais il refuse d’abord. Peu après un « triste exorcisme », Baudricourt reçoit un message de René d’Anjou, duc de Bar, lui demandant d’envoyer Jeanne à Nancy avec un sauf-conduit. Le beau-père de René, Charles II de Lorraine, gravement malade, espère que la jeune fille pourra le guérir. Baudricourt, soulagé de cette situation délicate, change alors d’attitude et persuade Jeanne de partir. Elle accepte, accompagnée de Durand Laxart, tandis que Jean de Metz assure l’escorte jusqu’à Toul. Jehanne hésite profondément : partir vers l’est, tourner le dos à la France et à sa mission vers Chinon lui est douloureux.
Elle finit par se résigner en janvier 1429 et passe par Saint-Nicolas-de-Port, priant devant les reliques de saint Nicolas puis par Dieulouard avec le curé Jean Colin, suivant la route Toul-Scarpone plutôt qu’un trajet direct vers Nancy. À Nancy, elle rencontre Charles II, qui vit avec sa maîtresse Alison du May, tandis que son épouse légitime Marguerite de Bavière est écartée. Selon Anatole France, des notables locaux auraient présenté Jeanne comme une guérisseuse céleste. Le duc lui demande si elle peut le guérir : elle répond qu’elle n’en sait rien « de cette manière », mais lui reproche sa conduite, lui annonçant qu’il ne guérira pas s’il ne renvoie pas sa maîtresse. Charles II refuse, mais lui donne de l’argent, quatre soldats et un cheval noir. Jeanne réclame aussi des hommes pour la France.
De retour à Vaucouleurs, Baudricourt finit par accepter son départ sans financer le voyage : une collecte des bourgeois lui fournit équipement militaire, vêtements et cheval. Jean de Metz et Bertrand de Poulangy acceptent de la conduire, chacun prenant un compagnon parmi leurs hommes, dont Jean de Dieulouard et Julien. Le voyage vers Chinon, distant d’environ cent cinquante lieues, dure onze jours. Guidés par le messager royal et son archer.
Les documents officiels confirment son origine barroise : une ordonnance royale accorde cent livres à Jean de Metz pour les frais de « la compaignée de la Pucelle venue du pays barrois ». Jean de Nouillompont, Bertrand de Poulangy et Jean de Dieulouard sont également attestés comme compagnons vassaux du cardinal de Bar. Des témoignages ultérieurs, notamment celui de Louis de Martigny, confirment les démarches auprès de Baudricourt et du duc de Lorraine. Malgré les débats historiques, notamment ceux de l’abbé Misset sur son origine, les frais payés de la chevauchée de Jehanne d’Arc établissent clairement son ancrage barrois.
Après ses exploits militaires, la levée du siège d’Orléans et la marche vers Reims pour le sacre de Charles VII, Jehanne devient une figure politique majeure. Ses actions bouleversent les équilibres régionaux, inquiétant les autorités lorraines et Charles II, qui se rapproche des Bourguignons, soucieux de préserver son alliance entre la France, l’Empire et la Bourgogne. Après le sacre de 1429, René d’Anjou se rallie officiellement à Charles VII. Charles II meurt en 1431 alors que Jeanne est emprisonnée à Rouen. En 1456, lors du procès de réhabilitation, trente-quatre témoins sont entendus à Domremy, Vaucouleurs et Toul par Regnault de Chichery, Watrin Thierry et Maître Dominique Dominici. Jean de Nouillompont et Bertrand de Poulangy témoignent, sauvant de l’oubli les noms de Jean Colin et de Jean de Dieulouard, devenu entre-temps abbé à Sainte-Marie-aux-Bois après avoir quitté les armes. Progressivement, Jehanne entre dans la mémoire régionale. Au XVIe siècle, la Chronique de Lorraine raconte même qu’elle serait venue à Nancy et aurait été armée par Charles II, enrichissant son histoire de récits légendaires.
Mais son image est aussi troublée par la figure de Jeanne des Armoises : après 1435, une femme se fait passer pour la Pucelle, apparaît entre 1436 et 1449, reçoit des présents, se rend à Notre-Dame de Liesse puis à Arlon chez Élisabeth de Görlitz, combat près de Cologne et épouse Robert des Armoises. Des documents et traditions locales évoquent sa présence à Metz et au château de Jaulny, où des armes attribuées à la Pucelle et des portraits supposés du couple sont encore visibles. Cependant, en 1440, elle avoue publiquement l’imposture à Paris. Malgré cette confusion, la véritable Jehanne d’Arc s’impose définitivement comme une figure majeure de l’histoire de France et de la Lorraine, symbole de foi, de résistance et de mémoire collective.
Enfin, malgré le silence initial des archives ducales, la Pucelle finit par être pleinement intégrée à la mémoire régionale. Au début du XVIᵉ siècle, plus d’un demi-siècle après sa mort, elle devient ainsi une figure centrale de l’histoire et de l’identité lorraine, la maison ducale étant désormais présentée comme le point de départ de son épopée. Les ducs de Lorraine, champions du catholicisme, utilisent plus t**d son image contre les protestants, tandis que sa fête nationale est fixée au deuxième dimanche de mai par Maurice Barrès.
Vive la Lorraine !