08/06/2026
Je remercie mon hôte pour son accueil. J’ai adoré son omelette berbère servie à mon arrivée hier après-midi, accompagnée d’une bouteille d’eau. Le tout pour 2,50 €.
En général, je prends un petit-déjeuner copieux : quatre ou cinq œufs, des flocons d’avoine avec de la whey, un yaourt, une banane et un msemen. Puis, pendant le trajet, je grignote des bananes, du pain, du saucisson maison et toutes sortes de cochonneries sucrées que l’on trouve à profusion dans les petites épiceries le long de la route. Cela me fournit la dose de sucre dont j’ai besoin.
Dans mes trois bidons, il y a des électrolytes, indispensables sous ces chaleurs. J’emporte également deux ou trois bouteilles supplémentaires de cinquante centilitres. À l’arrivée, si je le peux, je prends une collation, souvent une omelette. Le soir, c’est un repas copieux à base de glucides et de protéines, accompagné d’un ou deux yaourts, de kéfir et de beaucoup d’eau.
C’est abondant, mais insuffisant pour couvrir mes dépenses énergétiques quotidiennes. Je brûle entre 5 000 et 7 000 calories par jour. Depuis un mois, je suis en déficit calorique permanent.
Je prends ma do**he, me sèche et, devant le miroir, je découvre l’état de maigreur dans lequel je me trouve. Les muscles ont fondu, il ne reste parfois que de la peau qui pend. Je me mets à pleurer. La fatigue accumulée me rend plus sensible, plus vulnérable.
Je savais en partant ce matin que la journée serait difficile. Je suis un peu stressé. Dès les premiers coups de pé**le, à 6 h 15, j’évite de penser à la distance et à la longueur de l’étape.
Je découpe mentalement la journée en deux parties.
La première : soixante-dix kilomètres au milieu des champs de blé. Les hommes et les femmes coupent les épis à la main. Pas une machine à l’horizon. Le sol est composé de schiste ; il détruirait rapidement le matériel agricole moderne. Et puis, vu la pauvreté que je traverse, je suppose qu’il n’existe pas beaucoup d’autres solutions. Partout, des ânes, des mulets, des charrettes et surtout beaucoup de courage.
Leurs encouragements à mon égard me touchent profondément. Pourtant, j’ai souvent envie de leur répondre : ce n’est pas moi le courageux, c’est vous.
La deuxième partie paraît plus simple sur le papier : soixante-quinze kilomètres en ligne droite et l’arrivée.
Mais deux éléments vont me mettre à rude épreuve : une pente constante de 2 à 3 % et un vent du nord de face.
Ce vent m’use. Il pilonne mon moral heure après heure. Aucun répit pendant huit heures de selle. Les légères montées, si faibles qu’elles n’apparaissent même pas sur mon Garmin, n’arrangent rien. Je pioche. Un coup de pé**le après l’autre.
J’avance, mais j’ai l’impression de ne pas avancer.
Même dans les Alpes ou les Pyrénées, lorsqu’on franchit un col, une descente finit toujours par arriver. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de grimper sans cesse une pente qui n’en est pas vraiment une. Aucun sommet, aucune récompense, aucun moment où l’on se dit : ça y est, c’est gagné.
Juste le vent.
Et cette route qui semble ne jamais finir.
La chaleur s’invite durant les deux dernières heures. Mon compteur affiche 40 degrés.
Pourquoi je m’inflige cela, diront certains ?
La question, je me la pose parfois moi aussi.
La seule réponse que je trouve est la certitude de vivre une expérience humaine unique. Une introspection profonde. Une quête personnelle qui m’aide à mieux comprendre l’homme que je suis et la vie que je mène au quotidien.
Je ne trouverai pas toutes les réponses. Je ne résoudrai pas toutes les questions que je porte en moi. J’en suis conscient.
Mais je sais déjà que ce voyage me marquera pour toujours par son intensité.
Je sors de ma zone de confort. Je quitte les sentiers battus.
Et surtout, je vis.
Je vis chaque instant intensément, consciemment, avec une présence que je n’avais peut-être jamais connue auparavant.