11/06/2026
On est à peine surpris, tant ils ont dézingué la fonction public.
Le rapport que Darmanin a caché pendant trois ans pendant que des enfants mouraient
Mediapart vient de rendre public un rapport confidentiel des inspections générales de la police, de l'administration et de la justice, daté de juin 2023, que Gérald Darmanin a sciemment gardé secret depuis trois ans. Ce document accablant révèle que l'État savait. Il savait que des plaintes pour viols dormaient dans les tiroirs depuis des années. Il savait que des agresseurs présumés identifiés couraient toujours. Et il n'a rien fait. Pendant ce temps, Lyhanna, 11 ans, a été enlevée et tuée.
La mort de Lyhanna n'est pas un fait divers. C'est le résultat d'un système à l'agonie, dont les responsables politiques avaient connaissance depuis au moins trois ans, et qu'ils ont choisi de dissimuler plutôt que d'affronter.
Ce que révèle Mediapart est proprement scandaleux. En juin 2023, un rapport conjoint de l'Inspection générale de la police nationale, de l'Inspection générale de l'administration et de l'Inspection générale de la justice était remis au gouvernement. Son contenu : la photographie d'un système judiciaire et policier en état de mort clinique, incapable de traiter le flux des plaintes qui lui parviennent. Ce rapport, Gérald Darmanin l'a reçu alors qu'il était ministre de l'Intérieur. Il est depuis devenu garde des Sceaux. Et à aucun moment il ne l'a rendu public, malgré la promesse qu'il avait faite devant le Sénat en novembre 2023.
Les chiffres que contient ce rapport donnent le vertige. En 2022, les commissariats de police croupissaient sous un stock de 2,7 millions de procédures anciennes non traitées. La même année, 3,5 millions de nouvelles procédures étaient enregistrées. Parmi ces dossiers en déshérence, 40 % étaient abandonnés depuis plus de deux ans. Le rapport l'écrit noir sur blanc : des affaires d'agressions sexuelles et de viols, y compris sur des mineurs, n'avaient fait l'objet d'aucune investigation depuis plusieurs années, alors même que les auteurs présumés étaient identifiés, voire localisés. Certaines plaintes pour viols ou agressions sexuelles non traitées remontaient jusqu'à 2013.
Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est un abandon d'État.
Les inspecteurs eux-mêmes ne mâchaient pas leurs mots. Ils écrivaient que cette situation conduisait à développer l'impunité des délinquants, à négliger les intérêts légitimes des victimes, et à aggraver la perte de confiance de la population envers la police et la justice. Ils prévenaient que les procédures les plus préoccupantes concernant les violences sexuelles sur mineurs devaient être traitées en priorité absolue. Les alertes ont été rangées dans un tiroir, exactement comme les plaintes elles-mêmes.
L'affaire Lyhanna n'est que la partie visible d'un iceberg meurtrier. Cette collégienne de 11 ans a disparu le 29 mai 2026 à Fleurance, dans le Gers, après avoir été vue monter dans le véhicule de Jérôme Barella, 41 ans. Son corps a été découvert le 4 juin dans un silo agricole désaffecté à Puycasquier, où le suspect avait travaillé des années auparavant. Barella a été mis en examen le 1er juin pour enlèvement et séquestration, puis le meurtre a été ajouté aux chefs d'accusation après l'identification du corps.
Le principal suspect était pourtant dans le viseur de la justice depuis des années. Une plainte pour viol sur une fillette de 10 ans avait été déposée à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch dès le 22 août 2025. L'enfant avait été entendue cinq jours après le dépôt. Mais Barella, lui, n'avait jamais été mis en garde à vue. Neuf mois s'étaient écoulés. Neuf mois pendant lesquels un prédateur présumé avait continué de circuler librement, malgré des éléments concordants : certificat médical, expertise psychologique, témoignage de la mère et de la victime.
Et il ne s'agissait pas de la seule alerte. Barella était déjà visé par une plainte pour des faits similaires déposée en 2022. En 2021, il avait été licencié d'un lycée du Gers où il travaillait comme agent de maintenance, après une procédure disciplinaire pour comportement inapproprié envers une lycéenne. En février 2026, une autre enfant placée dans un village de l'ASE avait signalé des attouchements à son encontre. Le signalement avait été transmis au parquet d'Auch le 13 mars 2026, puis au juge des enfants de Montauban. Aucun acte n'avait suivi. Un placement en garde à vue était pourtant prévu au moment où Lyhanna a disparu. Il n'a jamais eu lieu à temps.
Au total, neuf procédures avaient été déclenchées contre Barella avant le drame. Neuf.
Aujourd'hui, Darmanin présente ses excuses et commande une r***e d'urgence de 70 000 procédures impliquant des mineurs d'ici le 14 juillet. Le syndicat de magistrats n'est pas dupe. Son secrétaire général adjoint Aurélien Martini a qualifié cette annonce de démagogie pure, faisant le calcul que traiter 70 000 dossiers en un mois représenterait 800 heures de travail par magistrat spécialisé, soit plus de trois fois les heures mensuelles travaillées. La sénatrice socialiste Laurence Rossignol a rappelé ce que tout le monde sait : les procureurs sont déjà bombardés de circulaires de priorité, ils ne peuvent pas tout prioriser simultanément.
Car c'est bien là toute la supercherie. Depuis des années, chaque gouvernement émet des circulaires, affiche des priorités, multiplie les déclarations d'intention. Le rapport de 2023 lui-même pointait la démultiplication des priorités ministérielles, qui finissait par noyer les violences sexuelles sur mineurs dans un flot de directives contradictoires, tout en maintenant le cap sur le maintien de l'ordre public. Des priorités pour tout, donc des priorités pour rien.
Pendant ce temps, les projections des inspecteurs étaient catastrophiques. Sans mesures correctrices, ils anticipaient un doublement du stock de procédures d'ici 2030, soit potentiellement plus de 7 millions de dossiers dormants en cas de hausse de la délinquance. Ils recommandaient une augmentation d'au moins 10 % des effectifs dans les services d'investigation, un renforcement des moyens humains et informatiques des parquets, et un soutien accru aux secrétariats judiciaires. Rien, ou si peu, n'a été fait.
Le rapport allait jusqu'à anticiper les risques juridiques pour l'État, évoquant des contentieux à venir pour classements sans suite motivés par la seule inaction des services. Ce n'était pas une crainte abstraite. Le 9 juin 2026, la mère de Rosa, l'une des victimes présumées de Barella, a porté plainte contre l'État et contre Gérald Darmanin personnellement pour faute lourde. Les enquêteurs et magistrats chargés de l'affaire sont également visés pour mise en danger de la vie d'autrui et non-assistance à personne en danger. Une autre plainte pour faute lourde contre Darmanin a été déposée devant la Cour de justice de la République, seule juridiction habilitée à juger les ministres en exercice pour des actes commis dans l'exercice de leurs fonctions.
L'État savait. L'État a choisi de ne rien dire. Des enfants ont payé ce silence de leur vie.
Il faut le dire clairement : ce rapport n'a pas été gardé secret par inadvertance. Il a été étouffé parce qu'il aurait obligé à des choix budgétaires impossibles dans un pays où l'on préfère financer le maintien de l'ordre contre les manifestant·e·s plutôt que des enquêteur·rice·s pour protéger les enfants. La chaîne pénale s'est effondrée parce qu'on l'a laissée s'effondrer. Les victimes de violences sexuelles, et en premier lieu les enfants les plus vulnérables, en ont payé le prix de leur vie.
Gérald Darmanin ne peut pas à la fois se présenter comme le champion de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, et avoir pendant trois ans gardé sous le coude un rapport qui documentait l'abandon systémique de ces mêmes victimes. La question de sa démission se pose avec une acuité qu'aucune communication de crise ne saurait dissoudre.
Sources : Mediapart, Franceinfo, ICI, France 24
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