29/08/2025
La nuit s'étire lentement, lourdement, elle pèse autour de moi.
Elle pèse dehors dans le ciel, autour des lampadaires qui éclairent la rue, sur les maisons qui abritent le sommeil des gens.
Tous ces gens qui ne savent rien de ce qui se passe ici.
Mon cœur frappe dans ma poitrine et chacune de mes artères résonne aux battements.
La bouche pâteuse, les lèvres serrées, les yeux écarquillés.
Je suis allongée depuis plusieurs heures, le soleil va bientôt se lever, je guette le moindre bruit qui viendrait rompre le silence pour annoncer le réveil d'une des filles.
Pas encore, pitié. Pas maintenant.
Laissez-moi le temps de trouver les mots justes, de retrouver un peu de calme en moi pour formuler une phrase cohérente, aimante.
Je cherche en moi depuis des heures.
J'ai interrogé une intelligence artificielle pour m'aider, désespoir vain de faire dire l'innommable de la vie par une machine.
Les secondes sont si longues, tout me semble suspendu.
Mais aux premiers bruits de vos petits corps qui s'éveillent, des bâillements longs et gras, des étirements délicieux du matin où vous vous mettez en réveil, le cliqueti de la lampe de chevet, les ronds du rideau qui glissent sur la barre pour faire entrer la lumière, le parquet qui grince sous vos pieds nus, cette merveilleuse ambiance matinale d'un jour de congés qui ne se presse de rien, qui ne programme que l'odeur de la pâte à crêpes et du café chaud...
Au premier bruit, je reste figée.
Je voudrais que tout s'arrête, que la nuit se poursuive et qu'on me laisse encore le temps.
Il me faut du temps, plus de temps.
Je n'ai pas trouvé en une nuit comment dire à mes enfants que leur papa a décidé de mourir.
Mais hier soir, le téléphone a sonné.
Moi qui le laisse en silencieux tout le temps, hier soir il ne l'était pas.
Nous partions le lendemain pour Rome, 4 jours. Les sacs étaient prêts devant l'entrée.
La soirée était passée tranquillement : un dîner léger pour nous, une petite série pour moi.
L'heure était venue d'aller dormir.
Je me lève du canapé, fais le tour de la maison pour éteindre les veilleuses, fermer les portes.
Le téléphone a sonné.
Et j'ai su.
J'ai su tout de suite.
Avant de décrocher.
Celui qui allait me prévenir ne pouvait m'appeler que pour cela, il n'y avait pas de doute.
Et de doute il n'y en a pas eu.
J'allais apprendre son décès, qui avait probablement eu lieu en fin de journée ou tout début de soirée.
Sa nouvelle petite amie, inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles, s'était rendue à son domicile avec une amie, et ensemble elles avaient découvert l'horreur.
C'était il y a un an et demi.
Et depuis il ne se passe pas un jour sans que je n'y pense.
À cette scène.
Je vois des images qui ne m'ont pas été permises de voir. Pourtant oui, je les vois.
Peut-être car j'ai demandé aux gendarmes tous les détails.
Peut-être parce que je me suis rendue sur les lieux.
Peut-être parce que le cerveau se construit une image malgré tout.
Je ne sais pas comment nous avons traversé ce qui s'est passé après, comment la douleur ne nous a pas écrasées au sol définitivement.
Je ne sais pas comment on peut rester entier quand on perd d'une telle façon une personne qu'on aime.
Dans les heures, les jours, les semaines qui ont suivi, il fallait pleurer, hurler, vomir, s'étourdir.
Et surtout s'aimer fort.
Unis dans la douleur, des querelles se sont tues.
Unis dans la douleur, des amitiés se sont renforcées, des liens consolidés.
Un jour je tombe, un jour tu tombes, mais toujours quelqu'un te rattrape.
Il y a les bonnes intentions, mais il y a aussi et surtout les actions à prendre, et à prendre vite.
Il y a des choses à ne pas prendre à la légère, et la thérapie en fait partie.
Pour les filles, même si elles ne savaient pas exprimer un besoin, il était nécessaire d'avoir un endroit neutre et un temps alloué pour déposer leur peine, leur colère, leur incompréhension.
Chacune sa thérapeute. Une fois par semaine.
Même quand on pense qu'on n'a rien à dire, cela dit quelque chose.
La thérapie est une discipline dans laquelle je ne me suis pas retrouvée pendant longtemps, peut-être par éducation ou par génération.
Née en 1985, on se secouait et on avançait !
Pas le temps de pleurnicher sur son sort, en tout cas pas 107 ans.
Autre temps, autres mœurs.
Évidemment, en grandissant, en vieillissant, mon regard a changé sur la thérapie.
Bien au contraire, elle m'apparaît aujourd'hui plus que nécessaire.
Pour y poser nos tripes, parler de nos angoisses, faire sortir les vieux démons.
Un endroit sans jugement qui permet l'expression sincère que nous n'osons plus avoir dans nos vies, de peur de perdre ceux qu'on aime.
Chez le psy, on peut tomber le masque. Vraiment.
Et c'est cela qui est sain, qui rend l'air plus respirable.
Néanmoins pas de baguette magique, pas de solution miracle. Un jour on se lève transpirant du cauchemar de la nuit, les yeux écarquillés, confondant rêve et réalité. Etait-il là ? Avais-je réussi à le sauver ? Tout cela existe-t-il vraiment ? La torpeur passée, le coeur décélérant, c'est la réalité qui revient glaçante, avec ces questions sans réponse. Ne pas avoir de réponse pour soi c'est une chose à laquelle je me suis habituée, mais savoir reconnaitre devant ses enfants que nous ne pouvons pas tout maitriser ni répondre à tout c'est une autre paire de manche. Il s 'agirait de savoir les rassurer dautant que de les amener à réaliser que la vie amène son lot de souffrances sans crier gare. Quel paradoxe.
La vie. Tout simplement. Difficilement.