17/06/2026
L'accueil aussi spontané que sympathique dont nous avons bénéficié à Laujac de la part de Vanessa Cruse-Duboscq, qui entretient avec détermination un patrimoine présent dans sa famille depuis bientôt 175 ans, nous aurait presque fait oublier les ardeurs du soleil en ce début d'après-midi du 13 juin : mais notre promenade était heureusement ponctuée de haltes sous les arbres et de la traversée d'espaces plus frais !
Le parcours nous a permis de découvrir l'architecture du château, d'un néoclassicisme t**dif, et l'itinéraire atypique de celui qui le fit sortir de terre : le jeune Paul Villeminot, qui acquiert Laujac à 21 ans seulement et dont toute la famille est intimement liée aux Bonaparte. Sans parvenir pourtant à achever le projet, poursuivi après lui par les familles Cabarrus et Cruse. Un passage par les pièces d'apparat pour admirer les portraits des époux Villeminot et les toiles peintes à thème mythologique, de l'Enlèvement d'Europe à la Mort d'Astyanax en passant par Achille plongé dans le Styx ; une promenade dans le parc à l'anglaise et un coup d'œil sur la plus ancienne façade préservée du château, récemment restaurée ; une halte à la sellerie pour se remémorer l'importance du cheval dans l'histoire de Laujac depuis 4 siècles ; une balade dans le village créé au XIXe siècle pour les nombreux ouvriers du domaine ; et bien sûr, l'imposant cuvier inspiré à ses employeurs par Théophile Skawinski. Les explications à la fois simples et détaillées de Vanessa Cruse et de Marc Vignau ont offert pendant cette balade une vision précise de l'histoire du domaine au cours des 200 dernières années.
Une conférence dense nous attendait ensuite, puisqu'il s'agissait à la fois de présenter l'histoire de l'abbaye de Vertheuil au XVIIe siècle, de reconstituer la vie et l'action de Lancelot de Mullet placé à sa tête pendant près de 48 ans, et de le relier au domaine par sa puissante famille. Si nos dernières recherches ont permis d'établir que ses ancêtres maternels jouissaient de droits à Laujac depuis 1483, la part belle revient au couple formé par ses parents, avec un 450e anniversaire inattendu : le rachat du fief par Arnaud de Mullet, en 1476, à la famille de son épouse, l'un des nombreux actes exhumés au fil des investigations.
Beaucoup de surprises pour les auditeurs : le récit des guerres de religion, très méconnues, qui secouèrent le Médoc à partir de 1622, auxquelles Lancelot et son frère Bertrand prirent une part directe et qui nous sont relatées par de précieux témoins ; le système qui régissait la nomination des abbés à la tête de Vertheuil, encourageant le népotisme des grandes familles ; l'extraordinaire ascension enfin de cette dynastie de parlementaires, issue d'un marchand du quartier Saint-Pierre à Bordeaux, dont le nom s'éteint au début du XVIIIe siècle au cours d'une querelle de succession ponctuée de crimes et de mystifications. Avec quelques anecdotes troublantes, comme le pardon teinté de reconnaissance dont bénéficia l'abbé à Rome pour meurtres d'hérétiques.
Fait le plus marquant : l'énergie déployée par Lancelot de Mullet pour restaurer les droits de son abbaye, puisant dans les archives de la période médiévale et combattant les prétentions des seigneurs locaux, restaurant les jardins et relevant de ses ruines la chapelle de Sagondignac, organisant la vie quotidienne des derniers religieux et défiant jusqu'aux autorités du diocèse. Une figure qui ne fit pas l'unanimité en son temps et s'épuisa à poursuivre des ambitions avortées, telle que la conquête de l'évêché de Sarlat, mais qui nourrit l'histoire de Vertheuil et incarne la fin d'une époque. La découverte de sa date de décès, restée longtemps inconnue des chercheurs, a également permis d'apprendre qu'il est l'unique abbé de Vertheuil de l'époque moderne à reposer dans le sanctuaire de l'église abbatiale.
Le propos s'est achevé par la présentation de son successeur Michel Girard, véritable agent secret des ducs d'Epernon, et sur le retour à la vie claustrale dans le monastère, dû à l'introduction de la réforme de Chancelade à partir de 1665. Le fruit de l'inventaire campanaire que nous avons mené pendant de longues années en Médoc a également été mis en lumière, avec la refonte de la grosse cloche de l'abbaye sous l'impulsion de Lancelot, l'incendie des églises de la Pointe de Grave pendant le conflit, mais aussi parce que sa mère était la dernière descendante directe du parrain de la cloche fondue en 1492 pour l'église de Saint-Laurent, que nous avons fait fait classer Monument Historique en 2017.
L'Epée pour la guerre, la Balance pour la justice, la Pourpre pour l'ambition : le titre de la conférence exprimait bien les différentes facettes de cette personnalité aussi forte que déroutante, membre d'une fratrie où les 5 garçons rivalisèrent de gloire tout en se soutenant de manière indéfectible, agissant toujours dans un esprit de clan.
Merci encore une fois à Vanessa Cruse-Duboscq d'avoir accueilli ces rencontres, à Dominique Bouhier (la Marquisette à Lesparre) pour le buffet accompagné de bouteilles de Château Laujac 2020, 2021 et 2023, et bien sûr au conférencier pour cette plongée extrêmement documentée dans le XVIIe siècle médocain, soutenue par son double regard d'historien et d'archiviste. Cela prépare de nouveaux articles à paraître en 2027 dans Terre & Mer !