02/11/2025
📚 COMMENT LES ANIMAUX ONT REMODELÉ LE MONDE
Vous souvenez-vous du temps où l’on mangeait des animaux ? Dans cette fiction, Sophie Vandeveugle invente un futur antispéciste : un vieil homme raconte à des adolescents incrédules le monde d’avant la « Transition ».
Assis par terre dans la prairie, Victor avait sur lui les regards d’une vingtaine d’adolescents et s’étonnait de leur silence, tandis qu’un des enseignants-accompagnateurs terminait son introduction.
« — Victor, c’est la troisième année consécutive que l’on organise une journée de la mémoire chez vous, et on vous est tous très reconnaissants de bien vouloir nous raconter votre histoire. Et donc, maintenant, je crois qu’il est grand-temps que je vous cède la parole. »
L’homme hésita, prit une longue inspiration et tâcha d’imiter la sérénité des vaches, à l’autre bout du pré. Il faisait très calme, hormis les chamailleries des poules dans la cour, et les oiseaux sauvages qui emplissaient l’espace de leurs cris. Une corneille, en particulier, chantait fort ; elle était installée dans le hêtre auquel Victor tournait le dos, et ce dernier songea que jamais ces voix-là ne seraient du bruit, qu’elles étaient une mélopée, l’assurance de ce que le monde était bien vivant — c’était comme une respiration, en somme.
« — Je… je m’appelle Victor. Je suis fermier depuis, euh, plus de cinquante ans désormais. J’ai repris la ferme de mes parents vers mes 20 ans, juste avant ce moment que l’on appelle, de nos jours, la Transition. Je cultive des légumineuses, et un peu d’orge, de colza. Ça dépend des années, des saisons. Mais avant, ici, c’était un élevage. »
L’homme marqua une courte pause et croisa les bras sur son torse ; ses mains tremblaient toujours lorsqu’il prononçait les premières phrases. Assis à côté de lui, son chien Diego posa la tête sur son genou et tout en même temps, Victor se sentit rassuré en lisant, sur les visages qui l’entouraient, un intérêt, une impatience qui lui parurent sincères.
« — Le grand bâtiment que vous avez longé, c’était là que vivaient les animaux, une partie de l’année. Avant moi, dans ma famille, il y a eu plusieurs générations d’éleveurs. Pour eux, l’élevage, c’était la normalité. Le capitalisme, c’était la normalité. Je sais, c’est difficile à croire pour vous qui avez grandi dans un monde où l’humain ne mange plus de chair et où l’argent a cessé de mener la barque, mais moi, j’ai connu ce monde-là. J’y ai grandi.
Le végétalisme, à ma naissance, c’était le régime d’une minorité de gens que beaucoup, et surtout les puissants, voyaient ou comme des ennemis, ou comme des fous. Ou un peu des deux, d’ailleurs. Pire : les véganes, on disait qu’ils avaient un problème. Que leur souci du sort des vaches, des cochons, des poules, c’était de la sensiblerie. Il faut bien manger, disait-on.
C’est la nature. Le lion mange la gazelle.
Avant la Transition, il y a eu ici des centaines d’animaux. Mais pas ceux que l’on considère aujourd’hui comme des résidents, ou qui habitent les forêts alentour ; tous ceux-là disparaissaient peu à peu, sans que l’on s’en inquiète beaucoup. La plupart des animaux ici étaient ceux à qui on a donné le statut de concitoyens lors de la Transition, pour qu’ils soient protégés, et que plus jamais les humains ne les enferment, ne les brutalisent, ne les obligent à travailler avant de les abattre. Ici, on élevait des vaches pour avoir du lait, pour fabriquer du fromage. Elles devaient avoir des petits pour produire du lait, et il fallait tuer ces derniers pour pouvoir mettre en bouteille un maximum de ce lait. Quand les mères étaient épuisées, quoiqu’encore jeunes, on les tuait, et on les remplaçait. Cela, sur des générations. »
Des mines attristées, dégoûtées commençaient à poindre autour de Victor. Comme à chaque rencontre, il savait qu’il n’aurait pas le temps de tout dire, et s’en désolait d’avance. Il était aux yeux des élèves un témoin de l’Histoire, tout comme il y avait eu, après la Deuxième Guerre mondiale, des hommes et des femmes qui avaient aussi rencontré des classes et raconté les atrocités commises quelques décennies plus tôt. Lui, raconta ce dont il avait été témoin en tant que fils d’éleveurs et enfant d’une société carniste, avant de reprendre à son tour la ferme de ses parents.
« — Qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez aussi envoyé les animaux dans les abattoirs ? », demanda un élève.
L’absence de mots sur les lèvres de Victor répondit à sa place ; il sentit que les adolescents le regardaient bizarrement, et il lui fallut du courage pour continuer. Les deux années précédentes, lors de ces mêmes journées de la mémoire, on lui avait aussi posé la question de sa responsabilité dans le spécide, ce massacre massif d’espèces que l’Homme faisait naître pour les tuer. À chaque fois, il devait se forcer à garder son calme, à ne pas partir et renoncer à témoigner.
« — Vous savez, quand mes parents avaient une vingtaine d’années, on ne parlait presque que de malheurs. Pandémies, cyclones, attentats, disparition d’espèces, pauvreté, guerres, crises diverses… et même génocide. Ce n’était pas évident, pour eux, pour les gens qui se souciaient des autres, de justice, d’égalité. Le monde était devenu égoïste, à un point… Et il y avait une idée qui gangrénait de plus en plus les esprits : celle d’un effondrement inévitable. D’un grand cataclysme. Au fond, il était plus simple de se dire “eh bien voilà, c’est la fin du monde, et on ne pourra rien y changer, alors autant profiter un maximum de la vie”. Ça arrangeait surtout les élites, bien sûr. Mais heureusement, il y a toujours eu des gens pour résister à… oui, à la collapsologie, c’était nécessaire, urgent, parce qu’il fallait croire que tout n’était pas perdu, pour pouvoir agir. Ce qui pris de court les classes dominantes, c’est que l’espoir est devenu contagieux. C’est comme ça que les sociétés qu’on considérait comme marginales, des sociétés alternatives, ont pris plus d’ampleur.
Quand j’ai dû envoyer mes vaches à l’abattoir parce qu’elles n’étaient plus assez productives — excusez ce terme, mais c’est ainsi que l’on pensait —, ça a été très douloureux, pour moi. J’ai compris que je ne pouvais pas continuer ainsi. Le déclic, c’est Louisa qui l’a provoqué en moi. »
Victor mit sa main en visière, scruta les prairies où tombait le bleu encore légèrement grisâtre de l’horizon — l’air mettrait du temps avant d’être pur comme il l’avait été un jour, il y avait des siècles de cela. Il finit par repérer une silhouette pie, brun et blanc, et tendit le doigt vers elle.
« — Vous voyez, cette vache ? C’est l’arrière-petite-fille de Louisa. La première vache que j’ai refusé d’envoyer à l’abattoir. Quand j’ai décidé que Louisa, que j’aimais beaucoup, finirait ses jours ici, en paix, dans les lieux qui l’avaient vu naître, et sans plus jamais lui imposer une naissance puis l’enlèvement de sa progéniture, il a fallu que je trouve le moyen de garder la ferme, de m’en sortir financièrement.
C’était à la fin des années 2020. Des agriculteurs qui avaient renoncé à l’élevage, ça existait déjà, on en parlait assez peu mais quelques associations les aidaient. Je suis passé par l’une d’entre elles et, pendant des mois, on a élaboré un plan pour que je puisse vivre de mon travail à la ferme. J’ai pu cultiver davantage, et j’ai choisi de faire un sanctuaire. Comme j’ai gardé tous les animaux, le décor n’a pas vraiment changé, mais ailleurs, les anciennes étables sont parfois devenues des lieux où cultiver des champignons, des micropousses, ou d’autres plantes qui supportent bien l’intérieur. Ailleurs encore, des abattoirs ont été rénovés en bâtiments publics, en lieux de mémoire, voire en musées ; et les mégabassines de l’agriculture intensive sont devenues des étangs. L’imagination, ça peut vous sauver un monde. Il faut cultiver la créativité. Et ça, c’est Meredith qui me l’a appris.
Meredith, c’est elle qui m’a accompagné quand j’ai voulu passer au végétal et fonder un sanctuaire. Avec des amis, Mere rêvait quant à elle de construire une société alternative, et à force de la rencontrer à la ferme, j’ai décidé d’accueillir sa communauté ici, car ils ne savaient pas où s’établir. Ça a été une évidence. Elle était végane, comme ses amis, et je le suis devenu à mon tour. Les gens s’intéressaient de plus en plus à ces communautés : les puissants et les idiots s’en méfiaient, criaient au wokisme, clamaient que ces gens, éveillés, menaçaient leur existence, leur culture, quand bien même l’idée de ces communautés était avant tout de fonder des lieux de vie sereins, justes, égalitaires. Le wokisme, en somme, ça n’existait pas, c’était un mot-valise pour jurer qu’il y avait un « eux » et un « nous », et prétendre que ce « eux » mettait en péril ce « nous »… Bref, je m’égare.
La communauté qu’on a fondée à la ferme a grandi, grandi, grandi… Les gens apprenaient l’existence de ces petits mondes où l’on essayait de vivre, d’être heureux, dans le grand monde où l’on se contentait de survivre. Ils pouvaient venir, séjourner plusieurs jours, redécouvrir l’environnement, les êtres qui nous entourent, et y devenaient plus sensibles. Souvent, des visiteurs disaient “c’est fou, je n’imaginais pas qu’on pouvait vivre ainsi, en ayant si peu le souci de l’argent”. On expliquait alors que tout était pensé par d’autres prismes, qu’il y avait parmi nous des médecins, des vétérinaires, des artistes, des agriculteurs, des ingénieurs… De quoi a-t-on besoin, au fond, pour vivre correctement ? De nourriture et d’eau, de se vêtir, se soigner, d’avoir un toit. D’apprendre, de découvrir. On n’a besoin ni de viande, ni d’argent à profusion. Dans ces sociétés, on fonctionnait un peu par troc, par échange de services, de bons procédés. C’est de ces sociétés alternatives qu’est né le monde actuel. À force de grandir, elles ont atteint une sorte de seuil critique, et malgré toute la propagande déployée par les lobbies productivistes, notre mouvement est devenu inarrêtable. Et le modèle économique dominant, que l’on pensait inéluctable, s’est effondré de lui-même. »
Diego, toujours aux côtés de Victor, aboya au passage d’une mésange qui l’avait frôlé, et l’homme se mit à expliquer les enjeux et le grand chamboulement de la Transition. Avec la réussite des transitions agricoles, peu à peu, la production de viande s’était raréfiée, jusqu’à être considérée comme une pratique d’un autre temps. La fin du carnisme avait contribué à ralentir la crise climatique, et avait aussi permis de nourrir bien plus de personnes, en employant moins de terres, moins d’eau... On avait pris en charge celles et ceux qui avaient perdu leur emploi, les salariés qui n’avaient pas de ferme à reconvertir, et cela avait mené ensuite à une refonte globale du système du travail, pour l’ensemble de la population. On avait instauré une sorte de salaire universel, et aboli pour de bon les privilèges, les richesses extrêmes. La reconnaissance de l’écocide avait sonné le glas du capitalisme, du système extractiviste, et finalement chaque changement avait ouvert sur un autre : la façon d’éduquer les enfants, de cultiver, de faire de la politique… La qualité de vie s’était améliorée, on avait eu le temps de penser à nouveau, et on avait décidé d’attribuer aux animaux de nouveaux statuts pour créer la zoopolis. Certes, cela avait pris des années, il y avait eu une période difficile, où on tâtonnait ; mais cinquante ans plus t**d, l’équilibre était bien là.
Victor désormais aurait voulu que la rencontre avec cette classe dure encore des jours, pour tout raconter, toutefois l’enseignant à ses côtés commençait à lui faire de petits signes, l’air de dire “on leur a promis une visite des lieux, il faut y aller” !
« — Bon, j’espère ne pas avoir été trop bavard jusqu’ici — plusieurs secouèrent la tête, à son soulagement —, je vous propose d’entamer la visite, et de poursuivre en chemin. »
Il posa ses mains sur le sol, tenta une première fois de se remettre debout.
« — Ce n’est plus de mon âge, de m’asseoir dans l’herbe… »
Des mains aussitôt l’agrippèrent, tandis que certains s’étaient empressés de rejoindre le chemin de terre qui menait aux prairies où paissaient les animaux, aux champs où les bénévoles de la semaine veillaient sur les récoltes à venir, et vers l’étable-sanctuaire. Victor marcha un peu à l’arrière, admirant l’entrain de cette génération qui, elle, n’avait jamais douté de son animalité, n’en avait jamais éprouvé la moindre honte, et qui au contraire avait hâte de rendre visite à ceux que lui continuait d’appeler ses rescapés, en hommage à leurs ancêtres. Diego marchait à ses côtés, ralentissant l’allure pour adopter le rythme du vieil homme, fourrant son museau au creux de sa main comme pour l’encourager.
Victor surprit quelques mots de la conversation que tenaient de jeunes élèves, devant lui.
« — Quand je pense qu’il y a encore des gens qui mangent des animaux…
— Berk, ça me dégoute.
— Comment on peut faire ça ? Ils vivent à quelle époque, eux ?
— Ce sont des cannibales.
— Heureusement qu’ils ne sont pas nombreux. J’ai vu un reportage sur les sectes carnistes, l’autre jour. Il paraît qu’il y en a de moins en moins dans le pays, mais quand même, c’est fou… Et les enfants, oh, ça me faisait mal au cœur ! Ils ne se rendaient même pas compte qu’ils mangeaient des corps qui ont vécu, senti, pensé… »
Juste avant d’atteindre la petite vache pie, que Victor avait à son tour baptisée Louisa, les mêmes élèves se retournèrent soudain vers lui, et l’un s’exclama, presque amusé :
« — Mais alors, monsieur, c’était vous la secte, avant la Transition ! »
Il ne put s’empêcher de rire, cependant les adolescents avaient raison. Cela avait été lui, le sectaire, le fanatique. Depuis longtemps, ce n’était plus le cas. On ne reprochait plus à quiconque son empathie, et on s’était rendu compte, enfin, après des siècles, qu’une opinion qui menait à une oppression n’était pas une opinion, mais une injustice.
En voyant Victor entrer dans la prairie, plusieurs animaux vinrent à sa rencontre. Une élève qui n’avait, semblait-il, pas osé poser de question durant la rencontre, s’approcha finalement de l’homme.
« — Monsieur, chuchota-t-elle, c’était une blague, n’est-ce pas, quand vous avez dit que les gens, eh bien, ils disaient les lions mangent les gazelles ? Je sais bien qu’il y a des animaux carnivores, mais les gens n’ont pas pu penser, je veux dire, vraiment penser, que les humains devaient manger de la chair, sous prétexte que les lions le font ? Vous disiez ça pour rire, n’est-ce pas, monsieur ? »
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Photo © Helkarava / Reporterre