26/05/2026
𝗧𝗥𝗜𝗕𝗨𝗡𝗘 𝗠𝗙 | 15ème RAMO : quand la suspicion dicte l'interdiction !
Depuis quatorze ans, la Rencontre Annuelle des Musulmans de l'Ouest (RAMO) constitue un moment de rassemblement spirituel, familial et fraternel attendu par des milliers de fidèles. Organisée dans un cadre paisible, à la mosquée et ses abords, cette rencontre a toujours permis des échanges religieux, culturels et citoyens dans le respect des lois de la République et de l'ordre public. Durant toutes ces années, aucun trouble n'est venu remettre en cause son caractère serein et apaisé.
La décision d'interdiction prise cette année par la préfecture à quelques heures de l'ouverture de la rencontre suscite donc une profonde incompréhension. Elle repose essentiellement sur une logique préventive : l'hypothèse selon laquelle certains intervenants pourraient tenir des propos contraires aux valeurs de la République, à l'égalité entre les femmes et les hommes ou susceptibles d'alimenter des discours de haine. Une telle motivation interroge, dès lors qu'elle ne s'appuie ni sur des faits précis imputables à l'événement lui-même, ni sur des troubles constatés lors des précédentes éditions de la RAMO.
Musulmans de France rappelle avec force son positionnement historique. Depuis plus de quarante ans, notre mouvement et ses responsables n'ont cessé de défendre un Islam pleinement inscrit dans le cadre républicain et dans la laïcité française. Nous avons constamment oeuvré pour l'intégration harmonieuse du culte musulman dans le paysage cultuel français, dans le respect des institutions et des principes communs de notre pays.
Nos textes de référence, notre charte de valeurs et nos avis religieux témoignent clairement de cet engagement. Nous avons toujours affirmé la dignité égale des femmes et des hommes, encouragé la participation citoyenne, condamné toutes les formes de violence, de racisme, d'antisémitisme et de haine. À chaque acte visant une communauté ou une personne en raison de sa religion ou de son origine, nous avons pris la parole avec responsabilité et constance. Nous avons également dénoncé les actes et discours islamophobes, sans jamais sombrer dans une rhétorique opposant les musulmans à l'État ou aux institutions de la République, ni décrier une quelconque « islamophobie de l'état ».
Depuis plusieurs décennies, notre fédération a également entrepris un important travail de réforme et de réflexion sur la pratique religieuse des musulmans vivant en France. De nombreux colloques, séminaires et travaux intellectuels ont été consacrés à l'adaptation de la pratique religieuse et de sa visibilité au contexte laïc français. Nous avons été parmi les premiers à développer les notions de contextualisation et d'adaptation, en défendant une approche fidèle aux textes scripturaires authentiques tout en étant pleinement conscients des réalités du contexte français. Ce travail a permis l'émergence d'un corpus inédit de réflexion sur la pratique de l'Islam dans un environnement minoritaire, démocratique et laïc. La profondeur et la complexité de cette démarche ont été reconnues et saluées par de nombreux observateurs du fait religieux ainsi que par plusieurs responsables et gouvernements français au fil des décennies.
L'État et ses services connaissent parfaitement les cadres de notre fédération, leurs trajectoires, leurs engagements et leurs contributions, tant au niveau local que national. Depuis des décennies, nos responsables participent activement à la consolidation de la cohésion nationale, du vivre-ensemble, du dialogue interreligieux et de l'apaisement social. Ils sont identifiés par les acteurs institutionnels, associatifs et religieux comme des interlocuteurs responsables, engagés dans une démarche constructive et républicaine.
Venir aujourd'hui balayer plus de quarante années de construction, d'engagement et de travail de terrain par des accusations générales et infondées, notamment l'idée selon laquelle notre fédération serait la représentation d'une organisation étrangère, la confrérie des frères musulmans, est non seulement absurde, mais également diffamatoire. Une telle lecture repose souvent sur une grille d'analyse figée, réduisant toute réalité contemporaine à une histoire datant d'un siècle, sans tenir compte des évolutions profondes du monde, des sociétés, des générations et des trajectoires humaines.
Enfermer des citoyens français et des institutions françaises dans des catégories idéologiques importées et immuables revient à nier la réalité de leur présence au quotidien dans la société française, de leur autonomie intellectuelle et de leur engagement concret au service du bien commun.
Depuis plusieurs années, l'Islam et les musulmans sont constamment présentés dans le débat public comme une menace intérieure contre laquelle il faudrait se protéger. Les lois, propositions de lois, dispositifs administratifs et mesures d'exception se multiplient dans une logique de suspicion visant une partie de la composante nationale. Interdictions, contrôles administratifs, dissolutions d'associations, retraits de contrats ou de subventions s'enchaînent dans un climat où les citoyens musulmans ont le sentiment d'être particulièrement visés, stigmatisés et exposés à des actes de racisme et de haine de plus en plus décomplexés.
À cela s'ajoute le rôle de certains plateaux médiatiques où, à longueur de journée, la pratique religieuse musulmane et les citoyens de confession musulmane deviennent des sujets permanents de polémique et de mise en accusation. Une société ne peut durablement construire sa cohésion nationale sur la défiance, la désignation implicite d'un groupe comme problème public et la banalisation de la stigmatisation. Où allons-nous avec une telle orientation politique et médiatique ?
À titre personnel, en tant que président de Musulmans de France, j'étais présent à Nantes pour participer à cette rencontre. J'ai vu les bénévoles préparer cet événement avec sérieux et enthousiasme, les familles se projeter dans un week-end fraternel et spirituel, les enfants courir dans les espaces prévus pour eux, les fidèles venir simplement partager un moment de recueillement, d'échange et de convivialité sous un soleil printanier. Rien ne laissait imaginer qu'un jour un tel rassemblement pourrait être interdit au motif que des propos pourraient éventuellement être tenus hors du cadre de la loi. Ce sentiment d'incompréhension est profond, non seulement pour les organisateurs, mais aussi pour les centaines de familles ordinaires qui participent à cette rencontre dans un esprit de paix et de fraternité, et ce depuis 14 ans.
La confusion entretenue entre pratique religieuse, engagement associatif musulman et suspicion idéologique permanente fragilise le pacte de confiance nécessaire à la cohésion nationale. Dans un contexte déjà marqué par de fortes tensions sociales et internationales, il est essentiel de préserver un débat public fondé sur les faits, le droit et la responsabilité, plutôt que sur l'amalgame ou l'intention supposée.
La liberté de culte, la liberté d'expression et la liberté de réunion sont des principes fondamentaux de notre démocratie. Leur exercice doit naturellement s'inscrire dans le respect de l'ordre public et des lois de la République. Mais leur restriction ne peut devenir un principe de précaution généralisé à l'égard d'une partie des citoyens en raison de leur appartenance religieuse réelle ou supposée.
Musulmans de France demeurera fidèle à sa ligne : celle d'un engagement spirituel, citoyen et responsable, au service du vivre-ensemble, du dialogue et de l'intérêt commun.
Makhlouf Mameche
Président de Musulmans de France
Paris, le 26 mai 2026